Clara Dupuis-Morency va au front

La Recrue
La Recrue
Oct 19, 2018 · 5 min read
Photo: Nick Bostick

par Sarah Lamarche

Clara Dupuis-Morency publiait en août chez Triptyque son premier ouvrage, Mère d’invention, où l’écriture de la thèse et la vie universitaire côtoient le récit d’un avortement et d’une grossesse. Surtout, c’est la voix de l’autrice qui fait événement dans cet essai narratif étonnant. J’ai eu la chance de lui parler pour discuter de son parcours et de son livre.

Celle qui cumule une décennie d’études de lettres en plus d’enseigner à l’université n’hésite pas à pointer du doigt les défauts de l’institution, autant dans les pages de Mère d’invention que lors de notre conversation. Commentant son expérience aux études supérieures, elle se dit frustrée que l’université s’entête à tracer une frontière étanche entre création et théorie : « Il y a presque un préjugé contre le processus créateur à l’intérieur de la réflexion théorique. À un moment donné, c’est devenu de plus en plus clair que je voulais essayer de voir comment on peut traiter la théorie comme une sorte de création, parce que la création littéraire, pour moi, était aussi un lieu de pensée. »

On sent en effet dans Mère d’invention cette volonté de penser ensemble des sujets que, traditionnellement, on aurait compartimentés : « L’idée, c’était d’écrire un texte organique, c’est-à-dire un texte qui suivrait les mouvements du corps avec tout ce que ça a comme temps forts et comme temps morts. Parler de la culture, parler des livres, dans une espèce de machine vivante. » Que l’écriture soit affectée par le rythme inégal des corps, pour Clara Dupuis-Morency, n’est donc pas seulement inévitable, mais bel et bien souhaitable. Dans Mère d’invention, elle écrit :

l’écriture […] finit par en souffrir, on la sent fatiguée, exténuée, on sent qu’il ne reste pour écrire qu’un zombie, une volonté exsangue, c’est instable, c’est ça que je veux, qu’on dise que c’est bâclé et pourtant, qu’on n’arrête pas de lire

C’est rafraîchissant de l’entendre remettre en question des choses qu’on prend pour acquises à propos de la littérature : « Il y a des temps morts dans Mère d’invention, des temps où le texte s’essouffle. Je ne voulais pas que ce soit juste dans le temps fort artificiellement. Ce serait correct d’écrire un texte qui ne réussirait pas tout à fait à garder son souffle jusqu’à la fin, qui s’échouerait un peu comme ça. »

Ce projet singulier a trouvé une place tout indiquée au sein de la jeune collection « Difforme », chez Triptyque, qui souhaite publier « [d]es textes qui engagent le corps et l’époque avec les armes de la littérature. » Clara Dupuis-Morency m’explique la manière dont sa vision s’aligne avec celle du directeur littéraire, Jean-Michel Théroux : « Dans difforme, on entend hybridité, multiplicité des formes, mais il y a aussi l’idée d’infirmité, presque, de quelque chose qui n’a pas la bonne forme. Je pense que c’est le pari que Jean-Michel était prêt à prendre, d’accueillir des textes qui peut-être ne visent pas qu’à réussir leur pari littéraire, qui peuvent prendre la chance à certains moments de ne pas être juste dans la réussite. On demande aux lecteurs de faire une expérience un peu différente. »

« La vie est trop courte pour être modeste »

Est-ce qu’il ne faut pas une grande confiance en soi et dans son écriture pour prendre un risque comme celui-là ? Si vous avez lu mon commentaire sur Mère d’invention, vous savez que j’ai été fascinée par l’assurance qui se dégage de l’écriture de Clara Dupuis-Morency. Je l’interroge à ce sujet et, généreuse, elle accepte de se prêter au jeu de l’autoanalyse : « Je pense que je suis quand même quelqu’un de prétentieux, avance-t-elle en riant. Je pense que je suis agacée, dans la vie et surtout comme femme, par la position de modestie dans laquelle on se met souvent. Ça me fâche particulièrement chez les femmes parce qu’on est déjà de facto dans un rôle qui nous pousse à une certaine modestie. »

La prétention dont se réclame Clara Dupuis-Morency, toutefois, est bien loin de la complaisance. Si son écriture se prend (juste assez) au sérieux, c’est qu’elle exige d’elle-même une rigueur qui, à mon sens, témoigne de son engagement envers et par la littérature.

Elle réfléchit un instant avant d’ajouter : « J’ai de la misère à voir comment on peut écrire sans être prétentieux. Je peux être insécure comme tout le monde, mais je pense que dans l’écriture, il faut aller au front. Si je vais passer autant de temps à ma table de travail à écrire, je n’ai pas le temps d’être modeste. Je n’ai pas beaucoup de patience pour ça chez les autres et je n’en ai pas pour ça chez moi. Mettons-nous au travail. »

Lectures marquantes

Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas
« Toute l’oeuvre de Kertész, en fait, mais ce livre-là en particulier a été un événement dans ma vie de lectrice. Lire Kertész, ça m’apprend l’exigence envers moi-même comme auteure. Chaque fois que je lis Kertész, ça me fouette, puis j’ai comme honte d’à quel point je suis complaisante envers moi-même. (rires) C’est vraiment le modèle de l’impitoyable écrivain. Envers les autres, envers la société, envers soi. »

Catherine Mavrikakis, Ça va aller
« Je commençais mes études de lettres quand j’ai eu Catherine comme professeure pour la première fois et que j’ai découvert ce livre-là. Pour moi, Ça va aller, c’était d’entrer en contact avec la machine folle de l’écriture. Une espèce de mémoire où se croisent plein d’ombres, comme une radio où on entendrait plein de stations en même temps. Ça m’a foudroyée. Ça incarne tout ce qu’a ouvert Catherine pour moi dans la littérature. »

Virginie Despentes, King Kong Théorie
« Ce livre a beaucoup marqué mon rapport au féminin. Despentes est pour moi une des voix les plus intelligentes à propos de ce que le féminin signifie dans l’espace social et politique, et son écriture est ravageuse. Ce doit être très difficile, d’être une voix radicale sans se condamner dans l’autodestruction. Angot est cela aussi, pour moi. »

W. G. Sebald, Austerlitz
« Il y a quelque chose de refoulé, chez Sebald, qui gronde juste en-dessous de la surface de l’écriture, et puis il y a des moments où ça fait irruption sous une forme monstrueuse, de façon concrète mais aussi comme une anomalie à l’intérieur du livre et du style, et ça me fascine complètement. Je sais que pour beaucoup, Sebald est un écrivain de l’histoire, de l’archive, de la mémoire, etc., mais pour moi il a écrit des œuvres grandioses et monstrueuses, et c’est ce rapport pathologique au très “formé” qui me passionne. »

Cliquez pour lire notre critique de Mère d’invention

La Recrue

Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

La Recrue

Written by

La Recrue

Vitrine des premières oeuvres littéraires québécoises

La Recrue

La Recrue

Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade