L’histoire d’une génération « hors normes »

La Recrue
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Mar 15, 2018 · 4 min read

par Joëlle Pelletier-Nolet

U n des avantages de collaborer avec La Recrue est de sortir de notre zone de confort avec des livres que nous n’aurions pas toujours choisis à la librairie. Ça donne de belles surprises! Ce mois-ci, j’ai lu Darlène de Noémie D. Leclerc, un roman publié aux éditions Québec Amérique classé « Hors collection ». La définition de cette étiquette intrigue et laisse perplexe : « Hors normes, hors standards, hors genres, hors formats : hors de tout doute, des œuvres originales, qui refusent toute classification. » (Québec Amérique) Avec une telle mise en garde, si cela en est une, nous ne pouvons que commencer notre lecture muni d’un regard critique et d’un état d’esprit sceptique.

Il faut savoir que Darlène n’est pas qu’une œuvre littéraire, c’est aussi un album-concept réalisé par Hubert Lenoir, ou Hubert Chiasson pour les intimes, auteur-compositeur-interprète et amoureux de Noémie D. Leclerc. Un autre artiste, Gabriel Lapointe, a produit quelques illustrations ainsi qu’un film à partir du roman. Ces composantes racontent la même histoire à travers des mediums différents. Déjà, c’est un projet assez « hors normes ».

L’histoire se déroule en plein mois d’août à Montmorency où Darlène, une jeune femme de 20 ans, se trouve confronté à son avenir : encore à la recherche d’elle-même, elle ne sait pas ce qu’elle veut, ne sait pas ce qu’elle aime et ne souhaite pas y penser. Sauf que sa mère lui rabat sans cesse les oreilles avec son désir de la voir s’inscrire et étudier à l’université : ce serait la première de la famille à le faire! À force de déambuler sans buts précis un peu partout en ville et par un concours de circonstances un peu saugrenu, elle rencontre Ashton, un Américain sans histoire venu pour se jeter du haut de la chute Montmorency… et mourir.

C’est un narrateur omniscient qui raconte d’une manière naïve, moderne et très humaine, les faits et gestes de Darlène, ses opinions, ses émotions, son passé et un peu son futur. Si les actions des personnages et les événements sont parfois banals, le narrateur, lui, ne l’est pas du tout. Il prend même toute la place et dirige les lectrices et les lecteurs dans un labyrinthe d’anecdotes toutes plus décousues les unes que les autres à travers lesquelles il cherche à faire connaître la jeune femme de son histoire. Il veut rendre un certain hommage à la famille et à la ville de celle-ci. Il n’hésite pas à partager de grands pans de la culture populaire dans laquelle elle a grandi : Jean-Pierre Ferland, Denis Lévesque, La voix, Occupation double, Hilary Clinton vs Donald Trump, etc. C’est un roman de son temps, campé dans un lieu et un espace temporel précis et actuel.

À la fin de ce roman « hors normes » où l’anglais se mêle au français comme dans les chansons et où les grandes réunions de famille se terminent toujours de façon si dramatique qu’elles sont écrites sous forme de scénario comme au théâtre, on reste un peu sur notre faim finalement. On a baissé la garde, on a plongé dans l’histoire et le dénouement arrive un peu trop vite. Le narrateur tantôt omniscient devient alors un peu plus réservé et oublie de nous raconter ce qui se passe en détails dans la tête de Darlène. Il veut qu’on devine ce qui vient. Bien que joliment écrite, la fin nous semble un peu abrupte, un peu précipitée, comme si c’était aux lectrices et aux lecteurs de poursuivre la réflexion entamée.

À la lueur de cette histoire, il semble que toute une génération pourrait se retrouver dans les personnages de Darlène et d’Ashton. Une génération éduquée qui remet un peu en question le modèle en place, parce qu’elle ne réussit pas à s’y intégrer complètement. Une génération qui baigne dans la culture populaire, une culture pleine de contradictions, servie au grand écran et digérée comme mode de vie. Une génération qui n’a pas encore laissé sa marque sur le monde et qui ne sait pas encore ce qui la définit. Elle cherche et recherche, vit au jour le jour, au gré du vent, d’amour et d’eau fraîche comme Darlène et Ashton qui se sont trouvés avant même de se connaître eux-mêmes. L’importance de faire des choix, de prendre des risques, de prendre le contrôle de sa vie afin d’apprendre à se connaître, de s’émanciper et de s’affranchir : voilà le cœur du roman. Sans cela, comment peut-on découvrir ce qu’on est?

Les erreurs et les nouveaux départs, ça aussi, c’est plus que permis.

Darlène
Noémie D. Leclerc
Québec Amérique, 2018
225 pages

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Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

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