La Recrue
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Jan 15, 2012 · 3 min read

François Godin écrit ici un recueil dont le je ne s’offre pas. Aussi arrogant que doux, il s’impose comme un adolescent qui lève sans cesse le poing pour se battre avec l’autre et reconnaître sa défaite. C’est dans cette ambivalence que se déploie La victoire jamais obtenue.

Plutôt que de se dire à travers une parole sensible, le je de François Godin se multiplie comme autant de clones dans une abondance étourdissante, effet sans doute intentionnel, mais qui étouffe la plupart des poèmes : ces nombreux je se tournent le dos, font d’eux des images en oubliant d’entretenir une relation avec l’autre. Quelques questions demeurent alors en suspens : à qui s’adresse-t-on? Quelle place occupe le lecteur de plus en plus exclu de cette bataille jamais gagnée?

Pourtant, c’est à partir de cette idée que le recueil prend un sens profond. Car c’est bien de combat dont il s’agit ici, un combat d’amour rêvant de tendresse, mais qui se joue violemment avec des vers coup de poing. Un combat qui mène alors au bord de l’isolement et de la destruction, sans jamais les atteindre complètement, sans quoi la victoire serait effectivement obtenue. Le titre fonctionne alors comme un avertissement au lecteur : nul gagnant, nulle fin, nul assouvissement, rien que le spectacle de ces divers combats ponctués par-ci par-là de moments de grâce comme une élévation ne servant qu’à chuter de plus haut. Si bien que l’expérience de lecture, qui semblait au départ désagréable, voire irritante, devient riche.

Certains passages nous révèlent un poète attentif à la force de la simplicité : « C’est dans cette main qu’on trouve / Deux hommes qui se lovent / Liés par une promesse / C’est dans ces mains que se trouve / Une main d’enfant / Nous sommes des pères par défaut ». Le lecteur s’accroche à cette voix adoucie sous fond de combat, mais ces magnifiques moments ne tiennent pas leur promesse. Trop souvent les phrases tentent de forcer des images à saveur symboliste, trop nombreuses et, la plupart du temps, énumérées à coups de « je suis » et de « j’ai ». À force d’être et d’avoir, ce je n’a plus rien et n’est plus, donne plutôt lieu à « un combat cul-de-sac » et laisse parfois le lecteur sonné, faisant de lui le perdant solitaire en plein milieu d’une arène sans issue, à la recherche désespérée d’une brèche sensible, tout aussi forte, tout aussi violente, comme la suivante : « Je regarde ton ombre m’abandonner / Au monde ».

Heureusement, on se réconcilie avec ce je à la dernière partie du recueil. Serait-ce parce qu’il est cette fois accompagné, parce qu’il se mire dans les yeux de l’amant, parce qu’il « lèche [son] image figée dans [ses] reins »? Quoi qu’il en soit, le je, aussi narcissique puisse-t-il être, se révèle enfin dans ces poèmes d’amour qui deviennent des poèmes de douleur. Le lecteur s’en retourne alors au tout début du recueil, à cette phrase fatale qu’il n’oublie plus et qui l’identifie désormais : « je suis la victoire jamais obtenue ».

Bibliographie
La victoire jamais obtenue
François Godin
Écrits des Forges, 2011
78 pages

Site de l’éditeur : http://www.ecritsdesforges.com

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Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

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