Le jeu de la musique

La Recrue
La Recrue
Dec 15, 2017 · 4 min read

Par Marie-Ève Blanchard

Je me méfie toujours des premiers romans trop rapidement encensés. Toujours peur qu’une entreprise de relations publiques soit dissimulée derrière. Ainsi en a-t-il été lorsque j’ai entendu quelques critiques, il y a près d’un mois, concernant le Jeu de la musique de Stéfanie Clermont, publié chez le Quartanier. J’ai fermé les yeux devant les grands titres, les appréciations et les analyses et décidé de parcourir moi-même ce livre à mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le premier roman. Au bout d’une centaine de pages, j’ai dû me parler, me fouetter un peu. Je ne comprenais rien à l’encensement entourant le livre. Encore une fois des adolescents en quête d’identité, pris dans des non-sens, me suis-je dis. Des jeunes en mal de vingtaine qui tournent en rond et du sabotage. Du déjà-vu.

Et puis, à mi-chemin, je me suis enfin laissée prendre par le souffle de l’auteure qui semblait elle aussi avoir trouvé sa voie ; j’avais absolument bien fait de persister.

Certes, il s’agit ici d’un roman de l’entre-deux où les protagonistes se cherchent, avec dureté ou parfois un peu naïvement comme lorsque la personne aimée prend le visage de « toutes celles […] connues et aimés. » (p.278). Ce sont des nouvelles, ou peut-être plutôt des fragments de roman, parfois durs ou mettant en relief des situations malaisantes, tels les confidences de ce beau-père d’une amie quant à son rôle en tant qu’évaluateur de qualité d’escortes ou encore ce massage de poitrine où on se laisse faire en silence. Des bouts de vie qui ne connaissent pas encore leurs limites, des épisodes honteux qu’on préfère taire et des histoires d’amour malsaines, qui virent violentes lorsqu’on noie le quotidien trop plat dans l’alcool et la chatoyante poudre blanche.

Il y a aussi dans le Jeu de la Musique des retours en enfance, des séparations et des amitiés tendres. Celles qu’on oublie de nourrir, celles qu’on écarte, celles qui, avec certitude, se feront refuge au moment de sombrer.

D’emblée, l’auteure pose les jalons de ce que traversera son histoire. Ces histoires, plutôt : “ « Ces lieux tranquilles où vivre et mourir en paix, il n’y en a presque pas. Il n’y en a presque plus. Et moins il y en a, moins on se souvient de cette autre vie, celle qui commence dans le ventre, qui éclate dans la gorge, dans les yeux, dans le sexe, dans nos langues qui touchent au soleil. » (p.14). Roman d’entre-deux et de passages jusqu’à ce que Sabine, Céline, Jess, Cassandre, Raphäel et Zoé naissent à eux-mêmes.

C’est aussi un roman où se lit l’angoisse, la perte de temps, cette sensation amère d’être à côté, de ne pas faire ressurgir son plein potentiel : « Elle boit du café et le café ouvre la digue qui retenait son angoisse. L’angoisse monte jusqu’aux poumons, jusqu’au front, jusqu’aux dents, jusqu’aux doigts qu’elle se tord, ronge, passe et repasse sur son visage. Je perds mon temps, hurle quelque chose en elle. Je ne suis pas celle que je pourrais être. » (p.86). Roman du plat, du dérisoire et parfois même du banal, comme l’illustre ces rendez-vous chez Emploi-Québec, ces c.v. qu’on n’envoie assurément pas, ce temps qu’on perd à travailler comme serveuse ou encore au marché. Où on n’essaie plus, par dépit, par manque de courage ou à force d’avoir trop titubé.

On se promène de Montréal, Gatineau, Ottawa et puis sur l’attirante côte californienne auprès de quelques marginaux. Avec ses narrateurs pluriels, ses nombreux retours dans le temps, sa polyphonie certaine et ses histoires qui se font échos et s’emboitent comme des poupées gigognes, Stéfanie Clermont se livre elle-même à un jeu et nous en dévoile les fragments.

Avec le suicide de Vincent, les protagonistes prennent conscience à quel point la musique parle et que, bien souvent, on ne l’entend pas. Qu’est-ce au juste, ce jeu de la musique auquel se prêtent les protagonistes du récit ? Un jeu où on doit revêtir une histoire narrée d’un air connu, se faire réalisateur en somme. Au même titre que les jeunes qu’on croise dans ce récit se font leur propre film, Clermont se fait en quelque sorte réalisatrice de ces bouts de vie qu’elle choisit de nous montrer ; grande chef d’orchestre qui joue ici brillamment le jeu de l’écriture.

Et puis, lorsqu’on referme le livre, on sent que la nouvelliste a cheminé avec son œuvre pour elle aussi jaillir à elle-même, au même titre que ses personnages, après avoir sans doute trébuché, elle a tranquillement tracé sa route et s’inscrira comme une grande romancière québécoise. Du moins, on ressort de cette lecture avec cette certitude d’avoir trouvé une voix littéraire forte et rare, empreinte de beaucoup de sensibilité. Une grande mélodiste des mots.


Bibliographie
Le jeu de la musique
Stéfanie Clermont
Le Quartanier, 2017
344 pages

La Recrue

Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

La Recrue

Written by

La Recrue

Vitrine des premières oeuvres littéraires québécoises

La Recrue

La Recrue

Vitrine des premières œuvres littéraires québécoises

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade