Lucille Ryckebusch : Écrire pour mieux comprendre

La Recrue
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Jan 15 · 5 min read
Lucille Ryckebusch — Justine Latour, © Le Quartanier
Lucille Ryckebusch — Justine Latour, © Le Quartanier
Lucille Ryckebusch — Justine Latour, © Le Quartanier

Par Mylène Viens

Vivre un événement traumatisant telle une maladie marque considérablement une vie, et quand vous avez déjà en vous la pulsion d’écrire, cela ne peut que donner un bon roman. Pour Lucille Ryckebusch, cela a donné Le sang des pierres publié aux éditions du Quartanier.

Une urgence d’écrire

« J’avais plusieurs projets d’écriture, mais c’est celui-là qui est sorti avant les autres, puisque je ressentais une urgence de l’écrire. C’est un livre qui parle d’une expérience de maladie, celle que j’ai vécue en 2017. J’ai eu besoin d’en faire quelque chose, de l’amener sur le terrain de la littérature, de la mettre en fiction », m’explique-t-elle au bout du fil.

Elle a souhaité transformer un épisode de sa vie, celui où de nombreuses hémorragies se sont fait sentir dû à un fibrome utérin.

« Quand on vit les choses, on est toujours un peu dépassé par les événements, on n’a pas le temps de les assimiler, on n’a pas les mots pour rendre compte d’une expérience qui nous écrase. Il fallait que j’écrive pour comprendre à rebours ce qui m’était arrivé, en racontant une histoire qui n’était pas la mienne, mais celle de ma narratrice. À travers la fiction, j’ai revisité cette expérience de maladie en la mettant à distance, notamment par un travail de recherche documentaire considérable sur l’aspect médical. »

Concernée par les enjeux féministes, Lucille Ryckebusch a souhaité écrire sur une réalité méconnue, mais surtout lever le voile sur un tabou encore bien présent en 2020. « Le sang des femmes est tabou, c’est quelque chose dont on ne parle pas et qui dérange. Cette maladie-là [le fibrome utérin], de nombreuses femmes en souffrent, peut-être pas de manière aussi fulgurante que ma narratrice, mais on n’en parle pas. On minimise les violences médicales que les femmes subissent au sein du milieu hospitalier, où l’expérience médicale devient souvent celle d’une dépossession de soi. »

Une autofiction ?

À la suite de la lecture du Sang des pierres, j’étais bien heureuse d’avoir la chance de m’adresser directement à l’autrice pour combler ma grande curiosité. Sommes-nous en présence d’une autofiction ? Le style le rappelle très bien notamment avec sa narration au je, mais aucune note dans le communiqué de presse ou le livre ne le mentionne.

« J’ai écrit une fiction. Je suis partie d’un matériau brut, mais il y a eu une grande part d’invention dans le processus. Le travail d’écriture consiste pour moi à réagencer les événements, à les organiser dans une temporalité qui donne sa forme au récit. Dans Le sang des pierres, je tenais à traiter deux événements en parallèle : la maladie et la rupture amoureuse. Je voulais parler de la violence que ces expériences inscrivent dans le corps, comme une déchirure. Je voulais parler de la perte, du sentiment d’impuissance dans lequel elle nous plonge, et poser la question de la consolation. »

Lectures marquantes

Quand j’ai demandé à Lucille Ryckebusch de me nommer quelques-unes de ses lectures marquantes, elle m’a aussitôt expliqué qu’elle ne peut pas écrire sans lire. « Quand j’écris, il y a toujours une pile de livres qui traîne sur mon bureau, en lien avec mon projet. » Voici donc les œuvres qui ont contribué à la création de son premier roman Le sang des pierres.

Vers le phare de Virginia Woolf

« Je vais commencer par Virginia Woolf qui est une figure très présente dans Le sang des pierres. De tous ses romans, celui qui m’habite le plus est Vers le phare, peut-être parce qu’il marque une étape importante dans l’écriture de Woolf : c’est en l’écrivant qu’elle parvient à se débarrasser du fantôme de sa mère. Ce qui me fascine chez elle, c’est cette capacité d’expansion de l’écriture et ce souci constant de rendre la texture complexe de la vie intérieure des personnages, d’en restituer des images, des impressions, des souvenirs. La nature, l’univers marin sont très présents chez elle. À l’instar du mouvement des vagues, les personnages de ses romans oscillent continuellement entre un désir de connexion et un désir de séparation, entre un mouvement vers les autres et un repli sur soi. Le tout demeurant souvent irréconciliable. »

Trop de bonheur d’Alice Munro

« Parmi mes autrices favorites, il y a Alice Munro, notamment pour son recueil Trop de bonheur. La plupart de ses nouvelles mettent en scène des femmes qui sont à la fois puissantes et en déroute, au moment où leur vie prend une tournure radicale, souvent tragique. Chez Munro, le drame s’enracine dans l’ordinaire et force les personnages à se défaire de leurs illusions, à livrer leurs secrets, leurs mensonges, leurs trahisons. C’est une écriture du détail, où les questions de violence et de cruauté sont abordées de front, sans fioritures. »

Journal de Marie Uguay

« Le Journal de Marie Uguay raconte son combat contre le cancer, questionne la vie, l’amour, l’écriture et la mort. C’est un récit sur la perte, où l’écriture se présente comme un don, une offrande. Pour Uguay, l’écriture est un remède à l’angoisse, ce qui fait que tout n’est pas perdu. Cette réflexion a beaucoup porté le projet du Sang des pierres. »

Les fous de Bassan d’Anne Hébert

« Je vais terminer avec Anne Hébert que j’aime d’amour. L’univers maritime, son travail obsessif sur la langue, son style dense, poétique, lapidaire, tout ça m’inspire énormément. Les fous de Bassan raconte le meurtre de deux jeunes filles dans un village de la péninsule gaspésienne. La structure du roman est très habile : entre réalisme cru et imaginaire lyrique, le récit multiplie les voix et superpose les points de vue des protagonistes. Pour dire l’intériorité des personnages, Hébert utilise plusieurs procédés, notamment le journal, les lettres, mais aussi, comme chez Woolf, le courant de conscience : les subjectivités se contaminent et le récit prend forme sur une énorme toile d’araignée où toutes les vies sont reliées entre elles. »

Cliquez pour lire notre article sur Le sang des pierres :

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