West Side DYSLEXIA

La route s’arrête là. Devant moi un chemin caillouteux continue le long de la côte ouest de l’île d’Oahu. Pas question de pousser jusqu’à Kaena point qui n’est plus qu’à quelques kilomètres. Pas aujourd’hui. Il est trop tard pour aller planter ma caisse de loc sur une piste qui a l’air sacrément défoncée, je resterais posé sur le chassis dès les premières ornières, et puis pour aller où? J’aurai du louer une jeep sauf que question budget c’est pas trop ça.

De retour sur la Farrington highway, je croise quelques pick-up de surfeurs. Vitres teintées presque opaques , jantes sur-dimensionnées, cabine rouillé jusqu’à l’os, ça traine sur le parking local style. Short baggy au ras des fesses, lunettes noires, profusions de tatouages difficilement discernables sous le bronzage. Pas de swell notable aujourd’hui, juste un faux semblant d’écume qui vient lécher les rochers, il y a quelques secrets spots par ici. Difficile de savoir où ils sont exactement, mais ce sont les vagues les mieux gardées de toute l’ile d’Oahu. Si tu n’es pas allé à l’école à Wai’anae High tu oublies tout de suite. Même ceux qui ont passé leur enfance à rendre les coups dans cette école qui a la plus sale réputation de l’état d’Hawaii n’ont pas forcément leur place ici. Pas plus que les haoles dans mon style. Dommage. Le vent est tout le temps off shore. C’est bleu. Très bleu. On dirait de la gélatine.

La West Side c’est ça et autre chose encore. Une zone ravagée par la pauvreté, la drogue et le reste. Il suffit de compter les centres de réhab dans les parages, au moins trois à Wai’anae. Les combats de chiens, la glande et la meth sont le pain quotidien de pas mal de monde par ici. Seuls les plus chanceux font du surf.

Et oui, à Hawaii tu as des mecs qui vivent à moins d’un kilomètre de la mer, mais qui n’y vont jamais, qui ne savent même pas nager et qui n’auront jamais la thune pour se payer une board de surf.

Il y a pourtant des natifs du coin qui ont réussi à s’en sortir grâce au surf, avec des bonnes dégaines de gangsters à la Johnny Boy Gomes ou à la Sunny Garcia. Comment ne pas se rappeler de la réplique de Johnny Boy sur la vague de Backdoor dans Wave Warrior IV… “ it’s the heaviest thrill you can get from surfing, if you are a surfer, so if you got da balls, it got da power”.

Leur fantôme plane au pieds des collines rocheuses aussi effritées que désertiques à l’image du vilain reef qui affleure partout sous l’eau turquoise.

Sur la route du retour je me demande toujours où je suis arrivé, ce cul de sac est vraiment un ghetto pour les plus pauvres du million d’habitant que compte l’ile d’Oahu. Bâches tendues entre les arbres, voitures en panne sur le bord de la route, sacs d’ordure entassés un peu partout, le bord de mer est littéralement squatté par des campeurs au long cours. Ils ne sont pas venu pour un weekend de pêche, ceux qui se cachent derrière les arbustes vivent là comme des réfugiés dans des habitations en forme de toile de tente. Et il y pas mal de locaux dans le tas, à Hawaii 30% des homeless sont des natives hawaiians, alors qu’ils représentent à peine 10% de la population globale à l’échelle de l’archipel. A part à Safeway, ça n’apporte pas grand chose d’avoir la kama’aina card.

Voilà j’y suis, Makaha beach. La plage qui compte le plus gros héritage de l’histoire du surf avant l’avènement de la petite planche. Le stand up paddle est revenu au goût du jour ici. En fait, il n’était jamais vraiment parti, ici le surf n’est qu’une manière parmi d’autres d’aborder l’océan. On ne cherche pas à faire de distinction entre les surfeurs et les rameurs. Ce sont les mêmes qui attaquent les murs liquides en canoe ou en longboard.

La culture du canoe est très forte dans les iles, donc surfer avec une rame dans la main n‘a rien d’une hérésie comme trop souvent en métropole. Personne ne va te conspuer si tu as un SUP dans ton quiver…

La beach culture ici n’a rien d’une histoire de donneurs de leçon nés à Biarritz. Le week-end, tout le monde se retrouve à la plage, on installe la tente au cul du pick up, les keikis tout autour, la glacière à portée de main et toute sorte de jouets pour s’amuser dans les vagues du matin jusqu’au soir.

Et tout ça se passe dans l’ombre du bâtiment aussi massif qu’iconique qui ponctue la courbure de la plage, un immeuble d’où a été prise la célèbre photo de Greg Noll le jour où il a surfé la plus grosse vague de l’histoire. Je me rends compte que je ne l’avais jamais vraiment regardé avant, c’est le seul immeuble visible à l’horizon dans une zone dominée par les maisons aux toits couverts de feuilles de bitume rouges ou noires. Balcon en métal rouillé comme dans les cités, il a pas mal vieillit. La peinture vert pale fait un peu désuète, ça sent l’hôpital, par contre la vue sur le spot reste imprenable…

Je me gare derrière la tour des lifeguards, le soleil s’est déjà couché, des types ont allumé un feu dans un vieux baril d’essence. Ce n’est plus l’heure des touristes et des colliers de fleurs. Ceux qui trainent derrières leur pick up surbaissés n’ont pas l’intention d’aller se baigner. Une épaisse fumée laiteuse s’échappe lentement par la fenêtre entrouverte de la voiture à côté de moi…


[LARMONIKA — Un blog dédié au SUP Surfing, basé à Hossegor [40]

A propos de l’auteur:

Stéphane ROBIN est un journaliste de surf accro au stand up paddle. Ecriture fluide et nikon en bandoulière, ses reportages ont été publiés dans de nombreux magazines à travers le monde. Créateur de contenu éditorial, copywriter, photographe, traducteur, il a travaillé pour EpicTV, Redbull Media, 7sky, Freepresse and more.

Co-fondateur de Greenroomvoice, il développe des projets de communication environnementale dans l’industrie outdoor et boardsports.

Contact: stephanerobin@ovh.fr