Paraguay : Les Aché en guerre contre la dépossession de leurs terres

Par arrêt de la Cour Suprême de Justice, la communauté Aché sera dépossédée d'une partie de ses terres situées dans le département de Canindeyu, la finca #470. Marciano Chevugi, chef des Chupa Pou — une des six communautés Aché ayant survécu au génocide des années soixante et soixante-dix — , s’est entretenu avec ABC Color sur l'angoisse de son peuple, en ce qu’ils considèrent cette spoliation comme une autre atteinte des blancs faite à leur territoire. Chevugi annonce la mobilisation de 1.500 personnes à Asuncion.

Les six communautés Aché étaient réunies à la quatrième Semaine culturelle du peuple Aché, à Puerto Barra, où une déclaration publique a été faite en présence du vice-président de la République et du gouverneur de Alto Parana. En effet, l’information de la décision de justice annulant le transfert des terres du Canindeyu en faveur de la communauté Kuetuvy avait été reçue dans la semaine. Pour Chevugi, la nation Aché n’acceptera pas la violation des droits sur ses terres ancestrales et ressources naturelles. Selon lui, cette décision est le fruit de manœuvres politiques (la Cour a annulé la loi qui a donné la propriété à la communauté Kuetuvy).

Cette communauté, née de la scission des Aché de Chupa Pou — survenue en 2000 en raison de dissensions au sujet de l’utilisation des ressources de la réserve de Mbaracayu — , tentait depuis des années de récupérer ses terres ancestrales, la finca #470, envahies par des « paysans sans terre ». Face à l’indifférence de l’État, les Kuetuvy sont parvenus à rallier les autres communautés, interpellant la presse nationale, les ONG et le gouvernement. 

Au moment de la déclaration, Marciano Chevugi était en pleurs et d’autres chefs étaient également très émus. Il explique que la loi annulée avait été promulguée sous le gouvernement de Federico Franco, après étude anthropologique et historique approfondie ; rappelant que son peuple a subi le génocide et connaît une discrimination systématique depuis les années soixante-dix. 

Ceux qui vivent aujourd’hui, tenant de leurs parents et grands-parents le témoignage du passé, se savent le devoir de conserver et diffuser la mémoire. 
Plus de 500 indigènes ont péri sous la dictature de Alfredo Stroessner. Beaucoup moururent également de la maladie alors qu’ils quittaient la montagne, en raison du changement de climat. De nombreux autres ont été vendus ou réduits en esclavage. Les femmes et les enfants étaient vendus aux blancs contre de modiques sommes, en échange de biscuits et parfois échange d’une vache. 

Pour Chevugi il est difficile d’en parler, mais il se force à raconter chaque fois qu'on le lui demande, estimant que les Aché ne peuvent rester silencieux sur ce qui est arrivé. Il confie que le peuple essaie de ne pas oublier le passé, tout en allant de l’avant, ce qui se traduit par leur devise : « Nous sommes fiers de nos braves ancêtres et leur mémoire nous rend plus forts et plus unis ». 

La Semaine culturelle du peuple Aché permet aux Paraguayens de découvrir le mode de vie des Aché. Notamment leurs méthodes de production. Aujourd´hui ils cultivent la terre avec des machines agricoles, presque comme des entrepreneurs, et sont convaincus qu’ils doivent continuer avec ce système de mécanisation. Ils créent actuellement une organisation, l'Union de producteurs indigènes du Paraguay (UPIP), afin d'étendre cette expérience à d'autres peuples autochtones. L'idée étant de renforcer les petits producteurs, leur enseigner la production agricole, l'élevage, la production de miel, etc.

Pourtant, bien que le gouvernement se montre sensible à cette question économique, Marciano Chevugi déplore le statu quo dans les autres domaines : « J’entre en rage. C’est pour ça que je pleure. Ça me donne envie de crier, de tout casser, parce que la Constitution et la loi ne nous sont pas favorables ».
Quand on lui demande d’où vient cette colère, il répond que l’image de ce qu’ils ont fait à son peuple lui revient. Notamment l’affaire, qui a eu un retentissement au niveau international, de l’Aché qui fut transporté en Argentine, et de l’Argentine sa tête, son crâne, rapporté en Allemagne comme un trophée. Après de nombreuses années, les Aché ont récupéré le squelette et lui ont donné une sépulture aux côtés de son père et de son grand-père à Caazapa.

« Les conflits ne se terminent jamais. Notre population croît et nous avons besoin plus de terres. Donc cela nous désespère quand on nous agresse de cette façon. Tous savent que c’est notre territoire traditionnel. Ici sont enterrés nos grands-parents, nos ancêtres », dit-il avant de s’insurger : « Nous rejetons le conflit que cette situation génère entre frères indigènes et répudions l’acte de la Cour ». 
Au vu de l’histoire, ils demandent au vice-président ainsi qu’au président de respecter leur territoire, réaffirmant leur volonté de vivre en paix et de continuer à travailler la terre comme ils l’ont appris en sortant de la jungle. « L'État paraguayen a une énorme dette envers le peuple Aché », affirme-t-il. 
 « Les Aché s’efforcent de progresser et exigent en conséquence plus de respect. »

Pour Chevugi, les responsables de cette spoliation sont trois ministres. « Cette décision doit être renversée. Nous allons demander à ce qu’ils soient jugés. Nous serons 1500 Aché à manifester cette semaine à Asuncion. Nous voulons parler avec le président Cartes et avec le président de la Cour. Nous resterons à Asuncion jusqu'à ce qu'ils reviennent sur cette décision. » 

En 2013, les Aché ont porté plainte contre l’État paraguayen, devant la justice argentine, pour crimes contre l’humanité et génocide. La Cour interaméricaine des droits de l’homme traite actuellement le génocide Aché.

13 novembre 2016 / abc.com

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