Les raisons de nos décisions nous limitent

Il y a sept ans, j’ai décidé d’apprendre l’anglais. J’étais à bord d’un véhicule, devant une route sablonneuse, la chanson “Above all” passait en boucle dans le lecteur et je n’entendais rien, ou si peu, à cette chanson magnifique. Je venais de me convertir au Christianisme et j’étais madly in love with Jesus.
Comme tout un chacun, j’ai appris l’anglais sur les bancs de l’école, avec le recul, je peux dire que je les chauffais pour rien, dans ce cas-là du moins. J’en faisais juste assez pour m’assurer que cela ne porterait pas préjudice à ma moyenne générale. Je ne voyais pas l’utilité de savoir parler cette langue et, pour tout dire, je n’en avais rien à faire. Jusqu’à cette chanson. Mon changement d’attitude m’a conduit à faire un certain nombre de choses, dont passer un mois en immersion dans une université américaine en faisant des fautes épouvantables à l’oral. Sourire. Ce fut une expérience magnifique, sur laquelle je reviendrais peut-être un jour.
A mon retour des Etats-Unis néanmoins, je savais chanter “Above all” en comprenant toutes les paroles. J’ai été jusqu’à “Here I am”, alors ça en valait le coup. Ce qui m’a poussé à continuer ? J’ai découvert que je pouvais lire les scans de mangas plus rapidement, au lieu d’attendre qu’ils soient traduits en français, regarder les saisons complètes des animes qui m’intéressaient sans avoir à essayer de deviner l’intrigue parce que je tenais absolument à les finir. Et puis — le must, à mon sens — , j’avais ENFIN accès à tout le savoir qui restait obstinément hors de ma portée sur internet. Rien pour ça, ça valait le coup. J’ai découvert plus tard que c’était intéressant de savoir parler anglais lorsque l’on parcourait des pays étrangers (no joke).
Il y a cependant un problème, enfin deux.
J’ai appris à parler anglais pour pouvoir chanter “Above all”.
Cela fait une grande différence. Une fois que j’avais réussi ce pour quoi je l’avais fait, je n’ai plus appris autre chose. À l’oral et à l’écrit. Je lis et parle couramment, certes, mais je n’ai pas cherché à maîtriser cette langue, et cela fait toute la différence. Je m’en suis rendu compte il y a trois ans, alors que je passais mon TOEFL, et le week-end dernier, lorsque je passais la certification anglaise. Durant trois ans, mon niveau en anglais est resté le même, ce qui m’amène à mon propos :
une fois que nous avons atteint notre but, si nous n’avons pas pris soin de le redéfinir au préalable, nous stagnons
C’était une espèce de raclée appréciable. Pour moi en tout cas. Cela m’a fait penser à un autre art que j’ai cessé de pratiquer il y a un peu plus de sept ans : la rhétorique, ou l’art de s’exprimer en public. C’est quelque chose que j’ai profondément renié, pour l’avoir parfois utilisé à mauvais escient. Les nouveaux chrétiens ont tendance à voir le vice partout, je l’ai vu dans cette habileté et me suis empressé de la réduire à néant.
Cette réflexion m’a amené à prendre un certain nombre de décisions — encore des décisions ! Rires — , dont celle de rejoindre un groupe de rhétorique anglaise. “Puisque je devais travailler sur deux compétences, autant le faire en même temps”, me suis-je dit. Lors de la première séance, il m’a semblé faire un retour à l’école primaire. L’apprentissage de la phonétique, du langage du corps, de la préparation du discours, de la maîtrise des expressions faciales ou encore de l’importance de l’intonation et des sentiments dans la relation avec son public… Des choses intéressantes que je me suis senti bête d’avoir rejeté.
Quand le professeur m’a demandé de commencer, j’y suis allé avec réticence. A moitié en colère, j’ai balancé la première phrase comme on jette un objet répugnant, en regardant mon auditoire en face. I know this feeling. Celui d’être certain que quoi que l’on dise, on allait le faire bien. Je me suis légèrement penché en avant. Quiet confidence. Je savais exactement où j’étais. Je les ai regardé dans les yeux, chacun à son tour, en leur présentant le sujet. Analyse while speaking. Capture the attention, and give it back to the audience. J’ai fini puis j’ai dégagé de là. He was happy, so they where. I was still sorting out my feelings.
Je ne suis pas complètement guéri de mon aversion mais, au moins, j’apprends à faire la paix avec le pupitre, avec ma langue et avec le fait que, quoi que je fasse, I will stand out, unless I want to live a life that isn’t mine. Parce que c’est cela mon vrai problème, to stand out. Lorsque j’ai décidé d’en finir avec cette position, il y a quelques années, j’étais si déterminé à ne plus jamais m’exposer que je ne m’exprimais plus. Littéralement. Je ne parlais plus du tout, excepté pour les rapports du quotidien comme “bonjour”, “merci”, et les discussions sans danger, qui ne m’intéressaient pas. J’ai fini par ne plus me ressembler.
“Je ne comprends pas, qu’est-ce qui t’arrive ?”, me demandaient mes proches, “tu n’es plus toi”. Deux mots m’obsédaient durant cette période : bland et dyed. Teint, et pâle. Je devais me teindre en pâle. Pour plusieurs raisons, que nous n’aborderons pas ici. Décider de renouer avec le pupitre, décider consciemment de master une compétence, c’est accepter de refaire connaissance avec mon moi profond, c’est le laisser s’exprimer. C’est un motif familier avec lequel je renoue maladroitement : learn, master, play. Sourire. You can, je te le permets. Reborn.
Au-delà de soi, se trouve la rencontre avec soi-même.
Vous pouvez redéfinir vos limites à n’importe quel instant, vous seul en avez le pouvoir. La volonté est la clé. Le savoir la porte. Introspection ;)