“La guerre des monde” de H.G Wells : une parabole politique

Classique parmi les classiques, “La Guerre des Mondes” [1898] est la première histoire d’invasion martienne, et elle en est devenu le modèle ultime. Depuis, les Martiens sont définitivement nos ennemis extra-terrestres les plus dangereux, pourvus d’engins aux rayons ravageurs et assoifés de destruction haineuse…

Mille fois repris, mille fois déformé, depuis les terrifiants “Triffides” de John Wyndham jusqu’aux drôlatiques envahisseurs de “Mars Attacks”, en passant par la mythique fake news imaginée par Orson Welles, le roman d’H.G. Wells est une fable beaucoup plus sérieuse qu’on ne le pense, fruit d’une réflexion politique et morale.

GENESE D’UNE OEUVRE

Il semble qu’à l’origine du livre il y ait eu une conversation entre H.G. Wells et son frère Frank. Tous deux discutaient du triste destin des indigènes de Tasmanie, décimés par la colonisation. Il faut se souvenir que l’Empire britannique est alors à son apogée et étend son emprise de l’Inde aux Amériques.

Or H.G. Wells, homme de gauche, est très sensible au sujet. Il se mit à imaginer ce que cela pouvait être de se trouver du mauvais côté du bâton… Et si pour une fois c’était l’Anglais colonisateur qui devenait l’autochtone colonisé et maltraité ? Et si pour une fois l’Empire britannique éprouvait l’injustice qu’il y a à être considéré comme une donnée négligeable par plus puissant que lui ?

Il faut aussi se rappeler que, quand H.G. Wells écrit “La Guerre des Mondes” en 1898, le XXème siècle est sur le point de naître, et d’engendrer les pires carnages guerriers que la planète ait connue. La crainte d’une guerre est grande depuis que l’Allemagne s’est unifiée et armée. En auteur pessimiste, Wells transcrit cette crainte d’un conflit européen sous la forme d’un affrontement contre de méchants Martiens.

Crédibilité scientifique

Ce n’est pas pour rien que l’auteur anglais porte son choix sur la planète rouge. Il se trouve que quatre ans plus tôt, en 1894, Mars était particulièrement proche de la Terre. De nombreuses spéculations scientifiques circulent alors sur l’existence d’une vie martienne. Un astronome italien, Giovanni Schiaparelli, a même crû apercevoir des canaux à la surface de la planète (et si vous cherchez un peu sur la toile, vous trouverez encore aujourd’hui quelques complotistes assez chatouilleux sur la question…)

Un autre astronome, M. Javelle de Nice, a lui affirmé avoir vu une étrange lumière sur Mars… Wells s’est inspiré de son nom pour créer l’astronome Lavelle de Java qui fait partie, dans le Chapitre 1, des scientifiques qui observent avec inquiétude les prémices de l’invasion venues de Mars (Wells a sans doute remplacé “Nice” par “Java” parce que l’île de Java était connu du grand public à l’époque, suite à l’explosion du Mont Krakatoa qui avait fait 50 000 morts en 1883.)

H.G. Wells (1866–1946)

Du coup, H.G. Wells décrit une planète comparable à la Terre, pourvue d’une atmosphère et riche en eau, mais dont l’éloignement par rapport au soleil et la taille réduite ont accéléré le refroidissement, mettant les Martiens dans la nécessité de trouver une Terre d’accueil.

Par souci de crédibilité, Wells respecte de nombreux paramètres scientifiques. Par exemple, les Martiens sont pénalisés par l’apesanteur terrienne et se meuvent difficilement en dehors de leurs engins.

Le fameux Rayon Ardent des Martiens a sans doute été inspiré à Wells par la découverte récente des rayons-X par Wilhelm Röntgen (1895). Enfin le cerveau surdéveloppé des Martiens les positionne comme des êtres supérieurs à l’Homme, respectant la Théorie de l’évolution formulée par Darwin en 1859.

La fin de “La Guerre des Mondes”

[ATTENTION : SI VOUS NE VOULEZ PAS CONNAITRE LA FIN DU LIVRE, PASSEZ AU PARAGRAPHE SUIVANT].

On a vu dans la soudaine défaite des vilains Martiens, abattus par les microbes terriens, une sorte de facilité de scénario un peu décevante, voire une façon maladroite d’aboutir à une happy end. Mais il faut replacer le texte dans son époque et garder en tête l’idée d’origine de Wells, à savoir une métaphores des ravages du colonialisme.

Au final, l’idée que la puissance militaire puisse être défaite par de simples microbes est extrêmement intelligente parce qu’elle est à la fois inattendue, crédible et porteuse d’un message politique :

  • inattendue car, après des pages de contre-attaques humaines inefficaces, le récit semble s’orienter inéluctablement vers une victoire martienne écrasante.
  • crédible puisqu’en effet, d’un point de vue purement scientifique, il n’est pas idiot d’imaginer que le système immunitaire des Martiens puisse succomber à nos maladies terriennes.
  • enfin porteuse d’un message politique à deux niveaux : elle est une allusion directe aux maladies apportées par les colonisateurs anglais et espagnols aux indigènes des colonies. Et elle insiste sur la supériorité de la Nature face au progrès technologique. Ce qui est une leçon d’humilité pour tout conquistador, passé, présent ou à venir…
“No one would have believed in the last years of the nineteenth century that this world was being watched keenly and closely by intelligences greater than man’s and yet as mortal as his own.”
H.G. WELLS, “The War of the Worlds”
[TRADUCTION : “Personne n’aurait pu croire, dans les dernières années du dix-neuvième siècle, que ce monde était observé avec la plus grande attention par des intelligences supérieures à celle de l’Homme et pourtant tout aussi mortelles.”]

PANIQUE SUR LES ONDES !

Le 30 octobre 1938, à la veille de la fête d’Halloween, Orson Welles et la troupe du Mercury Theater vont [sans le vouloir] faire trembler l’Amérique avec une adaptation radiophonique du roman d’H.G. Wells. Leur interprétation, l’utilisation de témoignages fictifs et de bulletins d’information plus vrais que nature donnait à l’oeuvre une telle réalité que beaucoup d’auditeurs ont véritablement crû qu’une invasion martienne avait commencé !

Vers 20H, l’émission d’Orson Welles commence et se présente, sans mystère, comme une adaptation radiophonique du roman d’H.G. Wells, La Guerre des Mondes. A priori, do,nc les choses sont claires… sauf que la majorité des auditeurs n’entend pas cet avertissement en début d’émission, tout simplement parce que, au même moment, ils écoutent la fin d’un show très populaire à l’époque, celui du ventriloque Edgar Bergen et de sa marionnette, sur une autre station…

A 20H12, lorsque l’émission du ventriloque prend fin, des milliers d’auditeurs basculent sur CBS, la station de Welles et de la troupe du Mercury Theater. Ils ont droit à quelques secondes de musique quand soudain :
“Mesdames et Messieurs, nous interrompons notre programme de musique dansante pour vous communiquer une information des Nouvelles radio intercontinentales.

A huit heures moins vingt, heure du centre, le professeur Farrell, de l’observatoire Mont Jennings de Chicago dans l’Illinois, signale avoir observé plusieurs explosions de gaz incandescents, survenant à intervalles réguliers, sur la planète Mars…”

Un reporter baptisé Carl Philips est au micro. Il est censé s’exprimer, depuis l’observatoire de Princeton, puis de Grovers Mill, dans le New-Jersey, et il décrit en direct la chute mystérieuse d’un météorite et la venue d’extra-terrestres belliqueux qui détruisent tout sur leur passage !

“Attendez ! Il se passe quelque chose ! 
[Sifflement suivi d’un ronflement d’intensité croissante]
Une forme bossue s’élève du cratère. Je distingue un rayon de lumière contre un miroir. 
Qu’est-ce que c’est ?
Un jet de flammes jaillit de ce miroir et happe les gens situés au premier rang.
Il les touche à la tête !
Seigneur, ils prennent feu !
[Cris d’horreurs ]
Maintenant c’est le champ tout entier qui prend feu…
[Explosions]
Les arbres… les granges… les réservoires d’essence des voitures… tout devient la proie des flammes. Elles viennent par ici. Elles sont à environ vingt mètres… sur ma droite.
[ Bruit de micro… puis silence radio ]

Interprété par des comédiens, et bruité de façon sommaire mais efficace, le faux reportage passe pour beaucoup d’auditeurs pour… un vrai reportage live, façon BFM. Dès 20H30, le directeur des programmes de CBS, Davidson Taylor, apprend que la panique a saisi des milliers de personnes : il y aurait des morts, des suicides et des dégâts considérables ! Ordre est donné de stopper l’émission et de démentir l’information d’une invasion extra-terrestre.

L’émission était conçue en deux parties, et la première touchait à sa fin. Après avoir soigneusement dénoncé le malentendu à l’antenne, l’animateur lança la deuxième partie, qui fut donc diffusée dans le calme retrouvé. Mais la panique et ses conséquences avaient été telles qu’Orson Welles et son équipe furent interrogés par la police, tandis que l’affaire faisait la une des journaux du lendemain.

Lorsque la tension fut tout a fait retombée, il fallut bien reconnaître que la peur des Martiens n’avait pas été aussi violente qu’on le pensait : il n’y a pas eu, comme on le craignait, de victime ni de suicide dans la soirée du 30 octobre 1938.
En revanche, en réparation des dégâts matériels, des blessures et d’autres préjudices, CBS dut verser un million de $ de dommages et intérêts. Et l’émission de radio d’Orson Welles resta comme l’une des premières démonstrations par l’absurde du pouvoir de manipulation des médias [même si, comme on l’a dit, la tromperie était totalement involontaire].

Malgré les démentis publiés dans les journaux, les jours suivants l’émission, certains Américains restèrent persuadés que les Martiens avaient réellement débarqués parmi nous…

ADAPTATIONS CINEMATOGRAPHIQUES

“La Guerre des Mondes” a connu deux versions cinématographiques : aucune n’est très fidèle au roman. Ainsi, Hollywood fait loi, l’action des films ne se situe pas dans la campagne londonienne mais aux Etats-Unis.

Dans le film de Byron Haskin, tourné en pleine guerre froide en 1953, les Martiens sont un substitut évident aux troupes communistes [après tout, ils viennent de la planète rouge, non ?].

Les effets spéciaux sont réussis pour l’époque. Mais les tripodes sont remplacés par d’élégantes soucoupes triangulaires au rayon vert, et les Martiens ressemblent à de grosses racines pourvues d’un oeil tricolore… on est loin des repoussants poulpes imaginés par Wells. De plus le personnage principal se voit adjoint une jeune et jolie jeune femme dont le rôle se borne à créer un début d’amourette.

Le film de Steven Spielberg en 2005 mise sur une débauche d’effets spéciaux et sur les bons sentiments : le père, Tom Cruise, séparé de sa femme, se bat pour survivre avec ses deux enfants et prouve ainsi qu’il demeure un “bon” papa. Les tripodes sont élégants et destructeurs à souhait, bref du grand spectacle, et quelques scènes mémorables (le plan séquence dans la voiture lors de la fuite de la petite famille) mais pas grand chose à retenir de plus.

Les deux films ont conservé la même fin que le livre, sans trop parvenir à en éviter l’aspect abrupt et un peu frustrant. Mais le film qui saura rendre réellement justice au fond politique du roman de H.G. Wells reste à faire.