HARDCORE HENRY : Il a les yeux revolver ★★★★☆

Le cinéma d’action passe en mode FPS pour un résultat jouissif, décomplexé, mais aussi réflexif.

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High-concept dont la seule annonce a suffit à faire saliver, Hardcore Henry nous arrive (enfin) sur grand écran avec la promesse de nous offrir le premier film d’action entièrement en vue subjective, inspiré par le jeu vidéo et en particulier le genre du FPS (first personal shooter). Autant dire une providence à l’heure où le cinéma adapte encore bien mal son petit frère, que ce soit dans le respect de ses univers ou dans ses codes et ses spécificités. L’inverse est pourtant moins évident, tant le jeu vidéo a su puiser dans le médium cinématographique tout en le transcendant, en proposant l’interaction dont le septième art est incapable. De God of War à Uncharted en passant par la saga Batman Arkham, les jeux de ces dernières années (notamment d’action-aventure) ont repoussé les limites de la mise en scène et de la mise en contexte du joueur, par des choix audacieux de placement de la caméra ou par l’alternance de moins en moins coupée de cinématiques et de phases de gameplay. Il serait schématiser d’affirmer que les possibilités photoréalistes du jeu vidéo le pousse à se cinématographier. Cependant, la plus grande force d’Hardcore Henry est d’assumer pleinement la démarche inverse, d’oublier au maximum son médium pour mettre en valeur sa contamination quasi-incestueuse par son successeur.

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Ainsi, le film de Ilya Naishuller (membre d’un groupe de rock et clippeur qui s’est déjà illustré dans l’emploi de la vue subjective) s’amuse à enquiller tous les poncifs de la narration vidéoludique, tout en parvenant à presque tous les justifier. Son héros increvable est ici un cyborg privé de l’usage de sa voix, qui ne cherche qu’à sauver sa copine des griffes d’un mercenaire désireux de le capturer. Outre cette volonté d’abstraction du protagoniste pensée pour faciliter l’immersion de son spectateur, le métrage passe par toutes les mécaniques, y compris les plus artificielles, d’un médium qui ne fait pourtant que transposer la forme classique d’un scénario, voire du récit initiatique en général. La situation initiale devient un tutoriel, l’élément perturbateur le début des hostilités, et la résolution finale le combat contre le boss de fin, avec au milieu toutes sortes de péripéties. De cette façon, Hardcore Henry a l’intelligence de moins affirmer la scission des deux arts que de créer des ponts entre les deux. L’épure logique de l’ensemble, que d’aucuns traiteront de manque d’inspiration, revient au pur fondement cinématographique de la cinétique. Les mouvements de la caméra et du corps ne font plus qu’un, comme l’attestent ces moments où Henry hoche de la tête. L’outil filmique se transforme même en ex-croissance, dans un rapport bio-mécanique que le métrage met en exergue à partir du moment où le héros recharge sa batterie ou cherche des câbles au fond de son ventre.

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De cette façon, Hardcore Henry semble parfaitement s’inscrire dans une époque où les écrans sont devenus des objets prégnants de notre quotidien, et auxquels nous voulons offrir toujours plus de visions inédites. Mais il est aussi la preuve que le cinéma atteint peut-être les limites de ses facultés d’immersion, avec les expérimentations faites depuis ce début de siècle sur la 3D (ou plutôt sur le renouveau de la 3D) ou sur les petites caméras style GoPros, qui offrent des possibilités de cadrage encore jamais vues. A vrai dire, le film en vient, involontairement ou non, à partir sur un résultat opposé à ce que suggère son concept. Derrière sa promesse d’immersion, Hardcore Henry invite au recul, ce même recul que l’on a longtemps reprocher au cinéma, et aujourd’hui au jeu vidéo, de ne pas assez posséder. Pourtant, en enchaînant les scènes d’action comme s’il suivait un manuel du fun (fusillade dans un strip club, course-poursuite à motos et sulfateuse, évasion un chantier désaffecté, final sur le toit d’un immeuble…), Naishuller assume la surenchère de son exercice de style, uniquement pensé pour un public de niche friand de séries B, de jeux vidéo bourrins et de violence gratuite. Cette description peut paraître caricaturale, mais elle est approchée avec le plus grand respect par le réalisateur, qui ne se travestit jamais pour entrer dans les clous d’une production galvaudée et bien-pensante. Hardcore Henry joue à 200% la carte du délire régressif, en sachant que le spectateur saura prendre de la distance, et surtout rire avec lui de sa dimension over the top jouissive.

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Dès lors, il est évident que le long-métrage souffrirait de son aspect intermédiatique, en étant rejeté par une presse traditionnelle et une intelligentsia incultes en la matière. Car la force d’Hardcore Henry, qui se présente également comme sa limite, est de ne pas se soucier des néophytes de la culture vidéoludique, quitte à ce que ceux-ci n’y voient qu’un amas de brutalité stylisée (toutes les armes y passent, ou presque) aussi déshumanisée dans leur esprit qu’une tuerie de masse dans un Call of Duty (pour suivre là encore les polémiques absurdes). Le film s’amuse même de cette difficulté du jeu vidéo à faire exister des êtres de pixels à travers le seul véritable personnage du film : Jimmy (incarné par un Sharlto Copley qui s’éclate de bout en bout). Ou plutôt les personnages, puisque Jimmy possède de nombreux clones aux différentes personnalités, qui vont aider Henry dans sa quête en se faisant trucider les uns après les autres. Métaphore des PNJ (personnages non joueurs), dont l’humanité programmée s’avère souvent réduite, ce guide à l’unique visage a cette fois le droit d’exister, et même d’avoir un passé. Au-delà du trip décomplexé, Hardcore Henry pose ainsi de vraies questions sur les limites de l’implication émotionnelle du jeu vidéo par rapport au cinéma. Et si le gameplay et sa répétition empêchaient le médium d’évoluer, de proposer des histoires plus complexes ? Le métrage reste ouvert tout en offrant un élément de réponse par son simple dispositif qui nous rend passifs (quoiqu’il faille rester concentrer sur l’image, pas toujours facile à lire). Il est ainsi dommage qu’il se complaise parfois un peu trop dans son élan de violence cathartique, au point de ne pas toujours bien digérer ses références, sacrifiées au prix d’un fun constant (le bourrin Timur Bekmanbetov est à la production, pas Quentin Tarantino…). D’un autre côté, il serait difficile de reprocher au métrage d’être ce doigt d’honneur plein de bruit et de fureur qu’il nous promettait d’être, à la fois film de cancre et pure expérimentation cinématographique et vidéoludique.

Réalisé par Ilya Naishuller, avec Sharlto Copley, Danila Koslovsky, Haley Bennett

Sortie le 13 avril 2016.

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