Commémoration de l’état d’urgence

Dimanche dernier, cela faisait une année jour pour jour qu’une attaque terroriste a eu lieu. Extrêmement marquante, par sa gratuité, sa violence et ses résultats, elle a mené à une nécessaire commémoration afin d’aider notre société à la digérer, à la supporter. Encore aujourd’hui, des gens souffrent directement des pertes irremplaçables qu’elle a occasionnées, en témoignent le grand nombre de reportages et autres documentaires de personnes qui se remettent comme elles peuvent du choc, entourées par un monde qui continue de courir.

Je ne m’étendrai pas sur tout cela car je ne veux ni récupérer la mémoire de ces morts, ni en parler comme si j’avais été touché par autre chose que le symbole. Si j’écris aujourd’hui, c’est pour revenir sur les déclarations de Manuel Valls sur l’état d’urgence et sa possible future extension. Si j’avais voulu faire du mauvais esprit, j’aurais bien cuisiné un gâteau pour fêter ce superbe anniversaire de l’état d’urgence, mais ce gâteau serait un mensonge.

Un mensonge parce que je suis farouchement opposé à cet état d’urgence. Certes les premières semaines validèrent (un peu) son emploi puisqu’il a permis de ne pas perdre la trace de la branche qui nous a mené jusqu’à Molenbeek. Mais les possibles dérives furent déjà nombreuses et passèrent très rapidement de l’hypothétique au réel. A peine une vingtaine de jours après les attentats, la COP21 eut lieu et on a pu assister à l’assignation à résidence de personnes engagées dans la lutte pour l’écologie. Un millier de phrases ironiques à souhait me viennent à l’esprit mais je reste terriblement préoccupé par le fait que tout cela n’avait rien à voir et que ce fut un évident abus de pouvoir.

Et de pouvoir nous pouvons parler. L’état d’urgence permet aux préfets, donc à l’exécutif aux ordre de Manuel Valls, de contourner des contraintes juridiques pour intervenir plus rapidement (et aussi plus arbitrairement). En combinant ce fait à l’utilisation du 49.3 à l’Assemblée Nationale, on obtient un contrôle, certes bref et limité mais existant, des trois pouvoirs par notre cher premier ministre… Quand on vous parle d’exercice régalien…

Alors bien sûr, on pourrait argumenter que cet état d’urgence a sûrement permis de mieux nous protéger mais non. Je vous renvoie à l’épisode de data gueule qui date d’il y a cinq mois (https://www.youtube.com/watch?v=uq72XHngz9M) et au rapport assez édifiant d’Amnesty International (https://amnestyfr.cdn.prismic.io/amnestyfr%2F775c2444-b422-41f0-83e8-0cb6e2a2953f_aif+-+vies+bouleversees+etat+urgence+france.pdf).

Ajoutons à cela quelque chose qui me dérange profondément : je n’ai rien vu de cet état d’urgence. D’aucuns me diraient que cela est normal, n’ayant rien à me reprocher (à part peut-être accepter qu’une partie de l’impôt soit investi dans des bombes envoyées en Syrie plutôt que dans des moyens d’éducation renforcés dans les quartiers durement frappés par la crise et un aménagement territorial douteux), mais cela me fait me demander dans quel sens va le travail de la police. Dois-je en comprendre que les réseaux terroristes ne peuvent pas me toucher et donc que je suis blanc comme neige ? Ou alors y voir une réalité beaucoup plus sociale ? Où va la police de l’état d’urgence ? Qui contrôle-t-elle ? De quelle défiance est-elle la cristallisation ? Encore une fois, au lieu de chercher où notre société a abandonné certaines de ses missions auprès de ses citoyens, nous avons préféré détourner le regard et laisser la matraque s’abattre.

Alors que faire ? Je me doute bien que ce texte, qui n’est même pas bien écrit, n’empêchera pas l’Assemblée Nationale de jouer le toutou de Valls comme lorsqu’elle n’a pas tenté une seule motion de censure contre un de ses trois recours au 49.3. Donc j’applique mon approche locale et vous écris aujourd’hui. Commençons, par exemple, par récupérer quelques mots pour notre usage et non celui cadré des politiques.

Valls nous parle de sécurité par l’état d’urgence ? Il n’y a ni moins de vols, ni moins de meurtres, ni moins de drogues, ni moins de…en fait rien n’a changé si ce n’est que Nice panse également ses plaies. Plus de sécurité ? Qui me protège de l’État ? Qui protège mes concitoyens des interventions musclées injustes et indues ? Tout ça pour qu’un jour on puisse incarcérer de manière préventive des fichés S (dont la nature est tout sauf juridique et piétine complétement la présomption d’innocence) ? Escalade de la violence comme dirait D’ de Kabal (https://www.youtube.com/watch?v=Wt_dSGDmVmM).

Valls nous parle de protéger notre démocratie ? N’y a-t-il pas une certaine ironie lorsque l’on veut protéger la démocratie en la limitant au moment où elle s’exprime le plus, c’est à dire à une élection ? S’ils ont été capables de faire taire ceux qui avaient le plus à dire à la COP21, ils pourront le faire également aux élections et cela sera encore plus dommageable pour le débat public.

Finalement tout ceci n’est qu’une question de confiance. Leurs multiples débordements leur ont fait perdre la mienne. Leurs incessantes exactions sont en train de scinder la population françaises entre ceux qui n’ont rien à craindre et ceux qui ne peuvent plus construire une vie qui devrait leur être assurée en temps normal. Enfin, leur obstination à employer la force (ici ou très loin) fatigue les troupes policières et militaires et augmente leur divorce avec la population, ce qui ne fait que promettre plus de débordements, plus d’agressions et plus de tragédies.

Inutile de dire que le terrorisme gagne en nous faisant doucement glisser vers un État plus violent, plus dur et se rapprochant dangereusement d’un totalitarisme latent. Pour s’en prémunir, acceptons d’avoir notre rôle à jouer, en réintégrant des populations oubliées et en n’acceptant pas la division créée par cet État agressif et protégeant des intérêts qui ne sont pas les nôtres.