Ce que “Les gars” ont appris de la distribution d’un film indépendant sur Internet.

Le réalisateur luxembourgeois Adolf El Assal a expérimenté une dizaine de plates-formes de distribution pour vendre son film indépendant “Les gars”. Voici ce qu’il a découvert.


Alors que les sorties cinéma day-and-date se multiplient aux côtés des sorties uniques en VOD aux Etats-Unis, certains professionnels de l’industrie du ciné outre-Atlantique commencent à appeler de leur vœux la publication d’un box-office prenant en compte les revenus de la VOD. C’est le cas du distributeur John Sloss qui en a profité en octobre 2013 pour dévoiler les revenus de “Escape from Tomorrowland”. Il est suivi par la société Filmbuff qui propose le MSG ou Multi-Screen Gross, alliance des revenus de l’exploitation au cinéma et en VOD.

L’objectif : la transparence bien évidemment et aussi la prise en compte de l’essor important du secteur de la VOD, à ne pas sous-estimer pour des petits films indépendants. 8 mois plus tard, le MSG a bien du mal à faire des émules et les seuls vrais résultats du secteur VOD américain sont ceux des gros succès, comme “Arbitrage” avec Richard Gere qui récolta 12 millions de $ en VOD sur le territoire nord-américain en un peu moins d’un an (contre 35 millions de $ pour son exploitation au cinéma dans le monde entier).

En France, l’opacité est encore plus totale ce qui rend très difficile d’analyser précisément le marché de la VOD et proposer des schémas de sortie différents pour les films pour qui une sortie en salles est compliquée, voire impossible. J’ai relaté en détails les chiffres d’exploitation de notre modeste initiative “Label F.D.L.” sur Filmsdelover.com et j’ai eu la chance d’être contacté par Adolf El Assal avec qui nous avons préparé cet article.

Adolf El Assal, un pionnier de la distribution directe.

Si vous ne connaissez pas Adolf El Assal, sachez seulement que c’est un réalisateur luxembourgeois. Je connais son nom parce qu’à chaque fois que je tombe sur de nouvelles plates-formes de VOD, qu’elles soient européennes ou américaines, il y a forcément son film “Les gars” dessus (550 000€ de budget, 5000 entrées en salles au Luxembourg, 1000 exemplaires DVD vendus). Appliquant à la lettre les conseils de VHX sur la multiplication des plates-formes pour vendre son film, Adolf El Assal a décidé très vite d’être présent partout pour mieux aller chercher des spectateurs là où ils sont. “Mon but en tant que jeune réalisateur et producteur luxembourgeois est de me faire connaître le plus largement possible pour que je puisse refaire des films de qualité. C’est donc important que les films soient accessibles.

Une opération facilitée par une reprise des droits de son film. “Je détiens tous les droits du film après avoir été “bloqué” pendant 2 années à travers un vendeur international. J’ai décidé de reprendre mes droits car je n’arrivais pas à obtenir des offres intéressantes de la part de différents distributeurs, une soixantaine environ.” Direction donc Internet, les boxs et la VOD pour commercialiser le film en direct sur différentes plates-formes. Avec des résultats que voici, expliqués en détails avec ses remarques.

Répartition des ventes par plates-formes de location/ventes entre fin janvier et mars 2014.

Le graphique est assez criant, le film s’est bien mieux vendu sur la box TV Belgacom pendant ces deux premiers mois de commercialisation (le film est paru fin janvier 2014). De quoi aiguiser l’appétit d’Adolf El Assal pour les boxs françaises, hélas bien difficiles d’accès sans distributeurs. “J’aimerais bien avoir mon film sur les box françaises mais je n’arrive à contacter aucun des opérateurs… Je suis sûr que le film marcherait très bien dessus.

Sur Internet, le combo iTunes et Google Play commence à porter ses fruits également et cela devrait se poursuivre dans les mois qui viennent avec la sortie du film sur les variations étrangères. “J’ai sous-titré le film en anglais et en allemand. Dès que j’aurais synchronisé le film en d’autres langues, l’impact sera beaucoup plus grand au niveau des ventes.”

Opération promo sur Allociné.

Plutôt surprenant est le très faible résultat des plates-formes comme Dailymotion ou MySkreen malgré un effort de promotion important. “On a monté une opération marketing assez solide de la part d’Allocine, Myskreen et Dailymotion mais hélas cela n’a pas apporté beaucoup en terme de vues.” De quoi remettre en question la portée de ces opérations promos sur des sites Internet pour une communication mieux ciblée via d’autres supports.

Opération promo sur FilmsActus.

Comparativement, le petit service “Love my VOD” spécialisé dans les films indépendants n’a pas à rougir de son potentiel commercial puisqu’il fait jeu égal avec MySkreen et Dailymotion sur ce film en particulier.

Le cas des plates-formes américaines Vimeo on Demand et VHX sont un peu plus spécifiques. Sur VHX, Adolf El Assal vend des copies numériques à 9,99$ et 14,99$ si accompagnées de bonus tandis que sur Vimeo on Demand, il ne s’agit que de locations à 5$ pièce. “J’adore ces deux plateformes mais mon souci principal c’est que c’est en dollars et en anglais. Mais j’espère que cela va changer bientôt pour pouvoir s’adapter au marché francophone. C’est très innovant comme système et ils offrent pleins d’avantages par rapport aux autres.” Des avantages comme les éditions collector, des codes promo et une totale liberté sur la commercialisation. La barrière du dollar est quelque chose que nous avons aussi constaté avec notre initiative du Label FDL. Tout en bas des plates-formes, zéro pointé pour Vidéo à Volonté et ce n’est guère mieux pour Universciné Belgique.

Des plates-formes en dollars, en euros, en location, en vente définitive, le film est disponible partout, à des prix différents mais quelle plate-forme rapporte le plus au réalisateur au final ? “VHX et Vimeo on Demand rapportent le plus. Puis viennent iTunes / GooglePlay et enfin BelgacomTV” précise Adolf El Assal. Pour VHX et Vimeo on Demand, ce sont entre 80 et 90% du prix de vente/location, un peu moins de 25% pour Belgacom TV. Une forte amplitude proportionnelle aussi à la force d’exposition du film sur les différentes plates-formes, mais qui explique l’envie pour Adolf El Assal de mettre en avant le film sur la plate-forme VHX sur son site officiel. iTunes et Google Play, c’est pour l’affichage. Avoir son film dessus, cela fait professionnel, cela prouve que son film est l’égal des plus grands puisqu’ils partagent la même plate-forme.

Pourtant, Adolf El Assal ne ferme pas la porte à des contrats d’exclusivité pour la VOD. “Si les plateformes offraient des MG par exemple pour avoir une certaine exclusivité, cela me tenterait aussi mais c’est encore trop tôt. Vimeo on Demand a déjà essayé un truc du genre [NDFR : avec des films sélectionnés dans différents festivals américains].” Il laisse également sa chance à la séance ciné à la demande via la plate-forme I Like Cinema sur laquelle des gens peuvent décider de voir le film dans une salle de ciné s’ils sont assez nombreux à se mobiliser, sans grand succès pour l’instant. “Je n’ai pas réussi à avoir l’impact que j’espérais avoir via I Like Cinema mais peut-être que les choses changeront.”

Les plates-formes et les opportunités sont nombreuses pour la distribution des films indépendants. Mais c’est aussi un boulot à plein temps, puisqu’il faut savoir animer sa communauté, la relancer, toucher de nouvelles personnes le plus tôt possible dans la phase de pré-production du film. “Le meilleur conseil que je puisse donner est de construire son public dès que le film est en pré-production. Car comme on le sait bien, ça prend 12 à 18 mois pour qu’un film voit le jour. Cela donne donc beaucoup de temps pour construire sa fanbase qui aura par la suite plus de chances d’acheter le film.” Un conseil dont s’est inspiré “Camp Takota” aux Etats-Unis et dont j’avais raconté l’histoire ici et que préconise également la plate-forme VHX dans sa très utile “Timeline des créateurs”, un must pour tous les cinéastes indépendants puisqu’elle détaille une chronologie “parfaite” de tout le pendant marketing d’un film. “Il faut savoir s’adapter aux nouvelles technologies et les utiliser sans oublier de les soutenir. Je suis confiant que dans les années à venir les choses vont changer. Au Luxembourg par exemple, on a beaucoup d’argent pour supporter notre industrie locale mais on voit très rarement nos productions au cinéma. Et je parle aussi des co-productions qui font la majorité des productions ici.

Adolf El Assal continue en tous cas à faire vivre sa communauté sur Twitter et Facebook pour faire vivre son film. “En termes de pourcentage, j’ai réussi à récupérer 20% du budget”. La route est encore longue mais petit à petit, le film fait son nid.


Je m’occupe de FilmsdeLover.com, le site dédié aux films d’amour et comédies romantiques et de Direct-to-VOD, le Tumblr des films qui sortent directement en VOD. Contact : frederic[at]filmsdelover.com