Les 7 scénarios différents permettant l’exploitation de “Roma” d’Alfonso Cuarón (ou de n’importe quel film Netflix Original) dans les salles de ciné françaises.

Alors que Netflix vient d’annoncer que “Roma”, “La ballade de Buster Scruggs” et “Bird Box” auront les honneurs d’une sortie cinéma pendant une période exclusive dans les salles de ciné américaines, il n’y a qu’un pas à franchir pour imaginer que ça soit le cas dans les salles de ciné françaises. Mais c’est forcément un peu plus compliqué. Petit tour d’horizon des 7 scénarios possibles avec ce qui bloque dans chaque, scénarios qui s’appliquent à n’importe quel film Netflix dans le futur.


Scénario n°1 : “Roma” sort au ciné comme n’importe quel film.

Pour ce faire, Netflix a trouvé un distributeur français, le CNC a délivré un visa d’exploitation pour le film, les exploitants de salles de ciné le diffusent, les spectateurs vont le voir dans les salles qui le diffusent, la chronologie des médias est déclenchée. Tout le secteur ciné est content.

Mais, oui il y a un “mais”, à cause du déclenchement de la chronologie des médias, les abonnés français de Netflix doivent attendre trois ans pour le voir sur la plate-forme dont l’abonnement a contribué à produire le film. Et ça, Netflix a déjà dit et répété que ce n’était pas envisageable.

  • Pour ce scénario : Le CNC, les exploitants de salles, le secteur ciné dans son ensemble.
  • Contre : Netflix (jusqu’à présent), les abonnés français de Netflix.

Mon avis sur ce scénario : 1% de chances que ça se produise. En choisissant cette voie, Netflix signalerait un changement de cap très important en France et n’aurait à mon sens rien à y gagner, si ce n’est l’assentiment d’un secteur ciné français qui le méprise depuis 4 ans. Les abonnés français seraient très mécontents d’être privés d’un tel film pendant 3 ans, surtout s’il remporte des Oscar et que tout le monde en parle. Les cinéphiles non-abonnés ne s’abonneraient pas plus en voyant que les films les plus prestigieux de Netflix sortent finalement au ciné sans qu’ils aient besoin de s’abonner pour les voir.


Scénario n°2 : “Roma” sort dans quelques salles ciné pour une durée limitée.

C’est le scénario qui permettrait de contenter relativement tout le monde. Netflix trouve un distributeur français partenaire, le CNC délivre un visa d’exploitation temporaire, les salles de ciné qui veulent le diffuser en font la demande sous certaines contraintes (une semaine maximum, 6 séances maximum sur 1 écran maximum par ville), les spectateurs vont le voir au ciné, la chronologie des médias n’est pas déclenchée donc la sortie simultanée est possible sur la plate-forme, les abonnés français à Netflix peuvent donc le voir le jour de la sortie mondiale.

Mais, oui il y a un “mais”, ce cas de figure a déjà été envisagé pour “Okja” en 2017 et le CNC a refusé de délivrer le visa d’exploitation temporaire et la fédération des salles cinés (FNCF) a fait pression sur les quelques cinémas qui voulaient le diffuser à l’époque.

  • Pour ce scénario : Netflix, le distributeur partenaire, quelques exploitants n’ayant pas peur de la FNCF.
  • Contre : Le CNC (jusqu’à présent), la FNCF.

Mon avis sur ce scénario : 25% de chances que ça se produise. Le seul frein à ce scénario est le refus du CNC en 2017 d’octroyer un visa temporaire pour la sortie limitée d’”Okja”, fait érigé, à tort selon moi, en acte de résistance française face à l’envahisseur américain. Frédérique Bredin, présidente du CNC à l’époque, l’est toujours et on peut donc considérer que sa position n’a pas changé. Une volte-face sur la question serait étonnante car le CNC perdrait la face. Difficile à concevoir. Il reste pourtant une alternative complémentaire à ce scénario qui pourrait encore être meilleure et permettrait à tous les acteurs impliqués de ne pas perdre la face : la sortie limitée avec visa temporaire mais sur une période d’exclusivité pour les cinémas, à la manière de ce qu’a annoncé Netflix pour les Etats-Unis en somme. Dans ce cas de figure, Netflix et son distributeur français associé sortent “Roma” avec un visa d’exploitation temporaire entre le 7 et le 14 décembre 2018, avant la diffusion sur Netflix. La chronologie des médias n’est pas enclenchée, les cinés conservent leur période d’exclusivité pour une petite semaine et ceux qui veulent le voir en salles peuvent en faisant pression sur leur exploitant par exemple. Les abonnés ne sont pas lésés dans l’affaire. Mais cela crée un précédent pour l’industrie ciné qu’il faudra accepter par la suite.


Scénario n°3 : “Roma” est projeté gratuitement dans certaines salles de cinéma.

Un exploitant cinéma décide de diffuser le film en accord avec Netflix mais pour éviter d’avoir à demander un visa d’exploitation, il propose une séance gratuite, en espérant en faire un évènement pour se rattraper sur la vente d’autres produits (comme la confiserie). Les spectateurs qui vivent à côté de ce cinéma peuvent le voir au ciné, la chronologie des médias n’est pas déclenchée, les abonnés Netflix le regardent sur la plate-forme. Ce scénario s’est produit avec un cinéma de Montreuil en 2017 pour la diffusion d’”Okja.

  • Pour ce scénario : Certaines salles de ciné, Netflix.
  • Contre : Le CNC, la FNCF (qui ne peuvent cependant rien faire contre).

Mon avis sur ce scénario : 75% de chance que ça se produise. C’est le scénario qui fut par défaut celui de la sortie d’”Okja” et qui pourrait tout à fait se reproduire, faute de mouvement des différents acteurs impliqués dans cette affaire. Ce n’est pas idéal, loin de là.


Scénario n°4 : “Roma” est projeté dans des festivals ou des séances privées.

Ce fut déjà le cas pour “Roma” puisqu’il fut projeté à trois reprises au Festival Lumière de Lyon en octobre et sera le film projeté pour la prochaine séance du Club 300, le club de blogueurs du site Allociné. Pour “De l’autre côté du vent”, la Cinémathèque a organisé une projection réservée à ses membres. Dans le cas du festival, c’est ouvert à tous pour peu que vous ayez un ticket. Dans le cas des projections privées, celles-ci ne sont pas publiques et ouvertes à tous. Mais il faut faire partie du club. La chronologie des médias n’est pas déclenchée dans ce cas de figure.

Mon avis sur ce scénario : S’est déjà produit. Des séances uniques d’un film dans des villes lointaines pour des gens passionnés. Cela me rappelle l’exploitation traditionnelle des films que j’ai envie de voir, et qui ne sont jamais montrés dans ma campagne normande.


Scénario n°5 : “Roma” sort au ciné comme n’importe quel autre film, mais dans une version différente.

L’idée derrière ce scénario est d’utiliser la parade utilisée parfois par quelques acteurs du secteur pour contourner la chronologie des médias, à savoir proposer un montage différent du film pour qu’il soit considéré comme un objet à part et donc avec sa propre chronologie. Parfois, il suffit de transformer une série en film ou d’avoir deux films assez différents au final. Mais dans le cas de “Roma”, Alfonso Cuaron n’a pas mentionné de “Director’s Cut” ou autre. Pas sûr non plus qu’il apprécie la démarche. Pas sûr non plus que les exploitants apprécient d’être le dindon de la farce.

  • Pour ce scénario : Quelques fans hardcore de la salle ciné prêts privilégiant la forme de visionnage au fond du film.
  • Contre : Tous les autres acteurs impliqués.

Mon avis sur ce scénario : 2% de chances que ça se produise. Peut-être la moins bonne idée du lot mais un gros potentiel de trolling pour Netflix. Imaginez qu’il sorte “Roma : les premières années”, une version du film comprenant uniquement les 45 premières minutes, le reste étant dispo uniquement sur Netflix. Mais là, ça serait vraiment vache.


Scénario n°6 : “Roma” sort au ciné comme n’importe quel film mais aussi au même moment sur Netflix.

La chronologie des médias ne s’appliquent qu’aux services basés en France et Netflix ne l’est pas. Il applique pourtant la chronologie des médias pour les films qui ne lui appartiennent pas, pour conserver de bonnes relations avec les ayants-droits français et ne pas être “blacklisté” si on peut dire.

Mais en ce qui concerne ses propres films, absolument rien ne les empêche de ne pas respecter la chronologie des médias et de proposer leurs films sur Netflix en même temps qu’une éventuelle sortie ciné en bonne et due forme. Par contre, c’est un coup unique : les exploitants de salles déprogrammeraient dans la foulée “Roma” des salles ciné et toute future tentative de sortir un film Netflix au cinéma en bonne et due forme serait compromise.

Mon avis sur ce scénario : Très peu probable mais… Pour l’instant, je dirais que cela a peu de chances de se produire. Mais l’arrivée de nouveaux acteurs dans le domaine de la SVOD pourrait être autant de coups de butoir à cette règle, surtout pour des films qu’ils financent/achètent en intégralité.


Scénario n°7 : “Roma” sort au ciné comme n’importe quel film ou pour une sortie limitée, mais dans X années.

Il est encore trop tôt pour juger de ce que Netflix fera de ses “Classic Originals” dans 10–15 ans, une fois qu’il les aura rentabilisé ou non. Mais il est tout à fait possible qu’il décide au final de les “sacrifier” de sa plate-forme pendant 3 ans en France pour une sortie ciné prestige évènement et rappeler ainsi au bon souvenir des cinéphiles qui y verraient un signe d’ouverture de Netflix, même tardif.

Mon avis sur ce scénario : 15% de chances que ça se produise. Au fur et à mesure que les années passent et que Netflix tente de s’aventurer dans le format physique tout en gérant des films Originals désormais “vieux”, il est difficile de voir ce que Netflix pourrait en faire. En faisant de l’exclusivité sa force première d’abonnements, il pourrait aussi se dire que la rareté étant une richesse, l’absence d’exploitation physique de ses films a créé une demande qui pourrait être tout à fait rentable.


Les scénarios sont exposés, reste à voir ce que décidera Netflix au final et ce qu’il pourra réaliser dans les limites très contraignantes du système français. De la même façon qu’il est erroné de dire que Netflix refuse toute sortie en salles, il faut également bien comprendre que Netflix ne voudra pas d’une sortie en salles à tout prix en France. Car il s’agit bien d’un problème français, pas d’un problème Netflix. Le fait que “Roma” sorte dans des salles de cinéma à travers le monde prouve, si besoin en était, que le blocage n’est pas du côté de Netflix mais bien d’un système rigide et propre à la France dont la conséquence pourrait tout simplement être : aucune sortie en salles en France pour “Roma”.

L’erreur serait d’imaginer que parce que Netflix a fait des concessions aux Etats-Unis, il en fera aussi en France. Ces concessions effectuées aux Etats-Unis ont deux objectifs : rassurer les votants aux Oscar en leur montrant que Netflix commence à jouer selon les règles du secteur américain et respecte le grand écran, et rassurer les éventuels talents qui hésiteraient encore à travailler avec Netflix en leur démontrant qu’une sortie ciné “en règle” est possible, si leurs films sont assez bons pour éventuellement prétendre à un Oscar. Ces deux facteurs n’entrent pas en ligne de compte pour Netflix en France, à moins qu’il veuille à tout prix une nomination aux Césars et attirer dans ses filets des talents locaux parmi nos réalisateurs. Cela me parait un peu léger mais sait-on jamais.



Je m’occupe de FilmsdeLover.com, le site dédié aux films d’amour et comédies romantiques, et du podcast “Netflixers” dédié à l’actualité de la SVOD et de Netflix en particulier.

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