Depuis l’annonce de leur sélection au festival de Cannes 2017, les deux films Netflix Originals ont beaucoup fait parler d’eux et pourraient montrer les premiers signes du recul de Netflix vis-à-vis de ses principes.

MàJ du 10 mai 2017 : Modification du titre de l’article et ajout de la déclaration officielle du Festival de Cannes et analyse en bas d’article. L’article s’intitulait à l’origine : “Okja” et “The Meyerowitz stories” dans les salles de ciné françaises : La Palme du renoncement pour Netflix ?”


Depuis le virage de Netflix vers les contenus originaux et les films en particulier, la règle était simple et claire : sortie mondiale en SVOD sauf dans les pays où la chronologie des médias permet des sorties conjointes au ciné et en SVOD. Ce fut le cas avec “Beasts of no nation” notamment, premier film Netflix Original. En France, le film n’a pas connu de sortie au cinéma car la chronologie des médias aurait forcé le géant américain à attendre 3 ans pour le proposer à ses abonnés français. Inconcevable donc et depuis ce film, ce sont ainsi près de 50 films de différentes nationalités qui sont sortis de la sorte en France en suivant cette règle immuable, réaffirmée à plusieurs reprises par Reed Hastings, le patron de Netflix.

Je mets de côté le cas “Divines”, film français acheté par Netflix alors qu’il avait déjà un distributeur français et qui est désormais disponible sur Netflix dans tous les pays du monde sauf la France où il le sera en 2019. C’est un cas à part puisqu’il s’agit davantage d’une autre stratégie de Netflix, à savoir prendre les droits mondiaux d’une série ou d’un film sauf ceux du pays d’origine qu’il laisse traditionnellement à un partenaire. C’est très fréquent dans les séries et certains films aussi sortent selon cette règle.

La Palme de la polémique.

Les cas d’”Okja” et de “The Meyerowitz Stories” sont différents du cas de “Divines” puisque Netflix possède tous les droits d’exploitation. Il n’y a pas d’exception dans tel ou tel pays et Netflix est donc libre de les mettre à disposition à l’échelle mondiale à tous ses abonnés le même jour sans problème. Et cela aurait été sans doute le cas s’ils n’avaient pas été sélectionnés pour le 70ème Festival de Cannes. Sitôt la sélection annoncée, les observateurs remarquent plusieurs choses : la première est que c’est la première fois que des films sélectionnés dans le prestigieux festival seront disponibles en France directement en SVOD et la seconde est que Thierry Frémaux a précisé que des négociations seraient en cours pour permettre à ces deux films une sortie dans les salles françaises.

La Fédération Nationale des Cinémas Français est également montée au créneau pour dénoncer la sélection des deux films à travers un communiqué de presse qui illustre bien l’état d’esprit conservateur d’une partie de la filière cinéma.

Extrait du communiqué de presse de la FNCF.

Plusieurs choses transpirent de ce communiqué de presse : la première est le mépris total et absolu de la FNCF pour les films qui ne sortent pas au cinéma et ne sont donc pas selon eux des “oeuvres cinématographiques”, même si ces films connaissent des sorties cinéma dans des pays autres que la France. De quoi faire sourire Vincent Maraval, distributeur qui soutient le droit pour les distributeurs de moduler la chronologie des médias au cas par cas.

L’autre chose à noter est qu’après plusieurs mois à ignorer (et moquer) le mouvement de Netflix vers les films originaux, les exploitants de salles françaises commencent à se rendre compte que certains des films Netflix ont un potentiel en salles et que ce potentiel leur passe sous le nez. De quoi faire bondir Jean Labadie, distributeur chez “Le Pacte”, lui farouchement anti-Netflix et sorties directes.

Une position qui pourrait se comprendre si l’auteur ne critiquait pas le turnover infernal des salles dans un tweet quelques heures plus tôt.

C’est là tout le grand écart difficile des anti-Netflix et anti-sorties conjointes ciné/DVD/VOD/SVOD dans cette affaire : ils préfèreraient n’importe quelle sortie salle, même dans une seule salle française, même pour une seule séance, même pour une seule semaine, même pour 50 spectateurs seulement, si cela veut dire que ça empêche une sortie directe en SVOD, parce que la machine loin d’être parfaite doit continuer à tourner. La promesse originelle de Netflix est toute autre, et davantage tournée vers l’abonné, à savoir : des films originaux disponibles partout dans le monde, en même temps, en streaming ou téléchargement, sur grand écran (de télé) ou petit.

La Palme du renoncement pour Netflix ?

Mais cette promesse est remise en cause par les rumeurs -insistantes- d’accord entre Netflix et un distributeur français pour les sorties au cinéma de “Okja” et de “The Meyerowitz Stories”. Évoquées par Thierry Frémaux, ces rumeurs ont été reprises dans un article de Variety. Pas de fumée sans feu donc et un tel accord signalerait un changement de mentalité chez Netflix qui personnellement ne me ravit pas.

J’ai toujours considéré que l’abonnement à Netflix était aussi un geste “politique” en cela que je soutenais par mon abonnement une initiative menée par Netflix visant à changer certains carcans d’une filière cinéma trop tournée sur elle-même et pas assez sur les consommateurs. Je ne referais pas le couplet sur l’impossibilité dans les campagnes d’avoir une offre cinéma satisfaisante, accommodante et complète mais Netflix me promettait au moins de bousculer le cocotier. Pour l’instant, ils s’en tirent admirablement bien mais les rumeurs d’accord sur l’exploitation de ces deux films m’ennuient.

Avec cet accord potentiel, il n’y aura qu’un seul perdant : l’abonné français à Netflix qui par son abonnement a permis la production et/ou l’achat de droits de ces deux films et qui devra donc attendre 2020 pour pouvoir en profiter, après n’importe quel spectateur disposant d’un cinéma près de chez lui qui les diffusera, une sortie cinéma en bonne et due forme déclenchant la chronologie des médias française. Certes, Netflix aura fait un pas en direction du secteur ciné français(qui ne l’accueillera pas pour autant à bras ouverts) mais il aura renié au passage un de ses principes fondateurs.

Cela créerait de plus un précédent permettant à n’importe quel distributeur de nouer un partenariat avec Netflix pour chacun des films sous sa bannière Originals. Au final, c’est une nouvelle fois l’abonné français qui en pâtirait car l’offre de Netflix s’en trouverait forcément diminuée.

Enfin, le coup de projecteur promotionnel de ces deux sélections à Cannes sera immanquablement contrebalancé par la déception des abonnés, et une disponibilité de ces films dans 3 ans ne serait pas forcément autant déclencheurs d’abonnements qu’une disponibilité le 28 juin pour “Okja”, surtout si le film remporte une récompense. Avec un tel accord, Netflix se calerait ainsi davantage sur la marche d’un Amazon que sur ce qui fut la sienne ces dernières années. De quoi entrer dans les bonnes grâces à court terme du secteur ciné mais pas forcément d’attirer de nouveaux clients sur le long terme.

Il reste des raisons d’espérer malgré tout. Les derniers communiqués de presse officiels de Netflix France sur “Okja” mentionnent toujours la date du 28 juin 2017. La sortie cinéma évoquée dans les rumeurs peut faire référence à d’autres territoires moins problématiques que la France en terme de chronologie des médias. On peut aussi imaginer une sortie cinéma “prestige” dans quelques cinémas français loués par Netflix pour l’occasion, opération qui ne déclencherait pas la chronologie des médias française. Plus malin, Netflix pourrait aussi avoir deux versions du film, une longue et une courte destinées à deux exploitations différentes, au ciné et en SVOD. Mais cela provoquerait immanquablement un boycott des exploitants de salles pour la version cinéma.

Enfin, Netflix peut-il se permettre en France l’économie du buzz marketing que représente une sélection (et éventuellement une récompense) pour “Okja” au festival de Cannes ? En retard sur ses objectifs d’abonnements français selon tous les observateurs, ce coup de projecteur inespéré pour le service SVOD pourrait être le déclencheur d’une vague d’abonnements en France remettant enfin le service sur une bonne lancée. Autant de facteurs à prendre en compte chez le géant américain.

Alors, Palme du renoncement ou Palme de la confirmation pour Netflix pendant ce festival de Cannes 2017 ? Pour moi, la réponse sera presque plus importante que la Palme d’Or finalement.


Mise à jour du 10 mai 2017 : Netflix tient bon, Cannes cède à la pression des exploitants.

Le Festival de Cannes vient de publier un communiqué officiel à propos des rumeurs insistantes des derniers jours qui évoquaient une disqualification des films Netflix de la compétition officielle. Il n’en sera rien, cette année du moins.

Le Festival de Cannes met donc en place une nouvelle régulation dès l’édition 2018 visant à disqualifier des œuvres destinées à sortir d’abord en SVOD et égratigne au passage Netflix, coupable selon lui de refuser de voir ses films sortir en salles. Une vision qui oublie de préciser que Netflix a répété vouloir sortir ses films en salles en France si et seulement si celles-ci pouvaient concorder avec une sortie simultanée sur le service SVOD.

Dans l’impossibilité de contenter les exploitants (qui ne s’accommodaient pas d’une sortie temporaire) et d’imaginer une modification profonde de la chronologie des médias avant le 28 juin, date de sortie d’”Okja” (les dernières négociations ont encore échoué alors que la fenêtre SVOD à 36 mois n’était même pas modifiée), Netflix n’a pas eu d’autres choix que de privilégier ses abonnés français et sa conception de la SVOD, comme je l’ai rappelé dans l’article. C’est tout à son honneur.

Dans le même temps, le Festival de Cannes a lui cédé à la pression des exploitants et de la FNCF en particulier. Les conséquences de cette décision seront sans doute multiples : comment imaginer en effet que les 2000 films soumis chaque année au Festival puissent s’engager à sortir dans les salles françaises, alors que 650 films sortent en salles par an en France ? Cela note également un changement de cap dans ce qu’était le Festival de Cannes. Alors qu’il pouvait servir de découvreur de films et de talents, il ne sera désormais qu’un sélectionneur de films déjà achetés par des distributeurs français.

Certes, le communiqué de presse est assez vague pour être contourné. Les films Netflix pourront ainsi toujours y être projetés hors-compétition par exemple et difficile de trouver des cinéastes “ne s’engageant pas à être distribués dans les salles françaises” pour reprendre les mots du communiqué. Cela ne veut également pas dire qu’il faille forcément que tous les films soumis aient trouvé preneur. Par contre, cela élimine forcément des films Netflix Originals, sauf si la chronologie des médias est modifiée en France et autorise des sorties simultanées. J’ai quand même l’impression qu’on ne risque pas de voir cela de sitôt.


Je m’occupe de FilmsdeLover.com, le site dédié aux films d’amour et comédies romantiques, du podcast “Netflixers” dédié à la SVOD et de Direct-to-VOD, le Tumblr des films qui sortent directement en VOD.

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Le secteur VOD et SVOD en France

VOD, EST, day-and-date, SVOD, distribution directe, autant de termes qui préfigurent d’un futur incertain pour la distribution de films et séries en France. Cette collection regroupera tous mes articles sur le sujet, toujours du point de vue du consommateur.

Frédéric (Films de Lover)

Written by

Chef de filmsdelover.com (site ciné sur les films d’amour) et animateur de #Netflixers (podcast sur la SVOD et Netflix).

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