Pourquoi la chronologie des médias ne sera probablement jamais à l’avantage de la SVOD en France.

36 mois. Voilà la durée minimum entre la sortie d’un film au cinéma en France et sa disponibilité en VOD par abonnement. Celle-ci ne risque pas de changer de sitôt, malgré le développement du piratage et l’arrivée des grands groupes SVOD américains dont Netflix.


Lors de ma veille SVOD sur ce formidable réseau social qu’est Twitter, je suis tombé sur cette série de réponses du compte du service de SVOD français Canalplay, qui répondait à certaines plaintes d’usagers sur la “vieillesse” des films proposés sur sa plate-forme.

La posture de Canalplay sur Twitter est claire : si les films ont plus de 36 mois, c’est la faute du Ministère de la Culture et de la Communication et il faut donc se plaindre directement auprès d’eux. “Ah là là, maudit Gouvernement qui nous empêche de proposer des films plus récents et de contenter nos clients !” C’est oublier (ou omettre volontairement parce que ce n’est quand même pas très vendeur) que la chronologie des médias n’est absolument pas décidée par le Gouvernement mais bien par le secteur ciné lui-même, secteur dont fait partie intégrante Canalplay via Canal+.

Et c’est le cas depuis quelques décennies. La chronologie des médias est décidée par les distributeurs, les exploitants de salle ciné, les chaines télé, les éditeurs, les producteurs etc lors de négociations serrées où chacun tente de défendre son camp. Le Ministère de la Culture lui-même n’a qu’un seul pouvoir sur la chronologie des médias, défini depuis la loi Création et Internet de 2009 : celui de forcer tout le monde à s’entendre par un arrêté sur des conditions qui seraient acceptées par le plus grand nombre et refusées par d’autres. Et croyez bien que si le Gouvernement fixait unilatéralement un délai de SVOD à 24 ou 12 mois dans le but de plaire à toutes ces personnes qui aimeraient une SVOD plus attractive, Canal+ ne s’en réjouirait vraiment pas. A l’heure actuelle, quelle influence a le secteur SVOD sur les négociations de la chronologie des médias ? Quasiment aucune mais cela s’explique très facilement.

La chronologie des médias et la SVOD.

A l’heure actuelle, la chronologie des médias en France est la suivante :

Chaque acteur de cette chronologie des médias a une influence sur la vie du film. Canal+ l’a peut-être coproduit, ce qui lui permet de le montrer 10 mois après sa sortie. France 3 a peut-être mis la main à la pâte aussi, ce qui lui permet de diffuser le film plus tôt etc. Le système est ainsi fait pour que ceux qui aident à financer un film le fassent par le biais de pré-achat de fenêtre d’exploitation. C’est un système vertueux et c’est très bien comme ça.

Que faudrait-il donc pour que la SVOD et ses principaux services puissent améliorer leur fenêtre d’exploitation et ainsi proposer des films plus frais ? Sur le papier, la réponse est de faire comme les autres et d’aider au financement de films, tout en pesant de tout son poids lors des négociations sur la chronologie des médias pour permettre des aménagements et ainsi proposer un catalogue plus frais, quitte à bousculer un peu les acteurs des différentes fenêtres d’exploitation.

Sauf que ce n’est pas aussi simple, à cause de la concentration du secteur qui pèse sur les trois principaux services SVOD français Canalplay, JookVidéo et dans une moindre mesure FilmoTV (qui s’est prononcé pour une remise à plat de la chronologie des médias, notamment pour la “légalisation” des sorties conjointes ciné/VOD/DVD et qui propose une SVOD à forte éditorialisation reposant sur des films de toutes époques).

Voilà l’un des problèmes de la SVOD française : la concentration de ses acteurs principaux. Canalplay ou Jook ne peuvent pas défendre une chronologie des médias plus avantageuse pour la SVOD parce qu’elles défavoriseraient de fait leurs sociétés-soeurs (et les autres acteurs bien sûr) dans les autres fenêtres d’exploitation. Si la SVOD gagne un peu, ce sont les chaines télés qui perdent. Si on bouge les chaines télés, ce sont les chaines payantes qui perdent etc. Si on bouge trop la VOD, ce sont les exploitants de salles de cinéma qui montent au créneau. Bref, la chronologie des médias est complètement bloquée dans un système qui ne plait vraiment à personne mais qui ne déplait pas non plus à grand monde.

Tout ceci est accentué par LE gros soucis de la SVOD en France : son poids dérisoire si on le compare aux différentes données des autres fenêtres.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Impossible donc de chambouler le système en profondeur tant que ce chiffre d’affaires n’augmente pas drastiquement (ou si celui des autres chute), et ce, même si les principaux leaders du marché le voulaient vraiment (ce qui n’est pas le cas). La SVOD en est donc réduite à attendre qu’on lui file les miettes que les autres fenêtres daigneront lui laisser, avec l’assentiment de tout le monde.

Une évolution à prévoir, malgré tout.

Ces dernières semaines, des négociations pour aménager la chronologie ont eu lieu et selon l’avenant déniché par ElectronLibre, la situation pourrait changer un tout petit peu pour la SVOD, malgré tout. Une chose est sûre pourtant : les services français ne se sont pas bousculés pour la changer en profondeur, pour toutes les raisons expliquées ci-dessus. Il s’agit avant tout d’affichage, pour montrer que le secteur est à l’écoute des évolutions des habitudes des consommateurs, même a minima.

Ce projet d’avenant permettrait d’avancer la fenêtre SVOD à 28 mois au lieu de 36 au cas-par-cas et avec de nombreuses conditions : 1/ que le film ait fait moins de 200 000 entrées au cinéma pendant son premier mois d’exploitation. 2/ que le film n’ait été acheté par aucune chaine TV et 3/ que l’éditeur SVOD qui demande cette dérogation soit établi en France, y paye ses impôts et respecte les quotas d’exposition des œuvres européennes et françaises. L’intention est claire, et même louable : forcer Netflix et les autres services américains à jouer le jeu de la création vertueuse en agitant une petite carotte devant leur nez, à savoir une chronologie plus intéressante. La carotte est cependant bien petite et je me demande même si elle sera utilisée par les services français de SVOD tant elle s’applique à des films confidentiels et donc peu enclins à faire en sorte que le public adhère massivement à la SVOD.

La chronologie des médias, un faux ennemi.

Depuis quelques semaines, je lis beaucoup d’articles qui reviennent sur les débuts de Netflix en France, articles qui agitent toujours cet épouvantail de la chronologie des médias comme seule explication du désamour du public pour la SVOD et le service américain en particulier.

Or, Netflix ou Canalplay proposent bien des films de moins de 3 ans. Des films inédits et donc pas sortis au ciné. Netflix dispose même de quelques originalités de catalogue qu’il est intéressant de noter, comme je l’ai détaillé dans cet article. Le géant US a compris qu’il a tout intérêt à passer au-dessus de la chronologie des médias plutôt que d’attendre une modification qui ne viendra jamais, en faisant son marché directement aux Etats-Unis, ou parmi des films sortis directement en VOD sur Internet en dehors de tout schéma de distribution classique.

La chronologie des médias est également un faux problème pour les séries puisqu’elle ne s’y applique tout simplement pas. Les services proposent donc des séries plutôt récentes ou qui ont fait leur preuves. On peut évoquer les séries Amazon sur Canalplay ou les séries Netflix Originals chez son concurrent américain. La diffusion de “Better Call Saul” sur Netflix France quelques heures seulement après la diffusion des épisodes aux Etats-Unis en février est d’ailleurs une première pour la SVOD en France, le J+1 étant traditionnellement réservé aux chaines payantes ou à la VOD (à 2,99€ par épisode). De bons atouts sur le papier pour séduire ce public français apparemment si difficile.

Une dévaluation de l’objet “Film”.

J’ai quand même l’impression que le fait que le public ne soit pas attiré par la SVOD devrait inquiéter le système ciné davantage que l’arrivée de Netflix qui, jusqu’à preuve du contraire, dépense des sommes conséquentes pour acheter des films auprès des ayants-droits français et ainsi participe de façon indirecte à la création française.

Ce désamour préfigure peut-être d’un problème plus large qui va au-delà de la SVOD. Si le public français considère que payer 8€ par mois pour 1000 films et 200 séries n’est pas “rentable” (même pour un catalogue de “vieux” films), c’est inquiétant pour une industrie qui demande par ailleurs 6,5€ pour une place de ciné, 5€ pour une location VOD, 10€ pour un DVD, 20€ pour un Blu-Ray et 15€ pour un achat définitif en VOD. La dévaluation de l’objet “film” est-elle descendue aussi bas ? Ils sont moins regardés à la TV (5 films parmi les 100 meilleures audiences télé de 2014), le secteur physique s’effondre, celui VOD a du mal à compenser. Reste le ciné qui peut compter sur des coups ici et là pour garder la tête hors de l’eau. A tout cela, il faut donc ajouter un secteur SVOD peu rentable et qui ne plait pas parce qu’il propose des vieux films, ce qui le rend peu rentable et ainsi de suite. On commence à manquer de solutions non ? La solution serait de replacer le client, le spectateur au centre des débats mais cela n’arrivera probablement jamais et le piratage progresse pendant ce temps, avec des solutions techniques toujours plus accessibles et une répression toujours plus molle.

Malgré tout, je suis persuadé que l’on peut avoir un bon catalogue SVOD éclectique composé principalement de vieux films et de certains plus récents. C’est avant tout une question de budget et d’envie. Netflix a les deux (mais pâtit de l’écart buzz annoncé/catalogue montré) tandis que Canalplay ou Jook n’ont ni vraiment l’un et pas vraiment l’autre. Mais ce n’est pas de leur faute. Non non. C’est celle du Ministère de la Culture et de la chronologie des médias.


Je m’occupe de FilmsdeLover.com, le site dédié aux films d’amour et comédies romantiques et de Direct-to-VOD, le Tumblr des films qui sortent directement en VOD.

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