Le smartphone, ennemi moderne de la créativité

De plus en plus de spécialistes s’interrogent sur les effets du smartphone, aujourd’hui omniprésent dans notre vie quotidienne. On sait désormais que les applications que nous utilisons au quotidien (réseaux sociaux, médias) ont été spécifiquement conçues dans le but de capturer notre attention au-delà de notre volonté. Des voix s’élèvent contre ce vol de l’attention, à l’instar de Tristan Harris, anciennement responsable du design éthique chez Google et fondateur du label Time Well Spent. Les conséquences sont connues : perte de temps et d’efficacité, culpabilisation, stress…

Mais le vol de l’attention n’est pas le seul effet néfaste du smartphone. Je souhaite aujourd’hui pointer du doigt un autre effet, moins souvent abordé, mais pas moins inquiétant : La sur-utilisation de notre smartphone pourrait impacter négativement notre créativité en nous privant de nos moments de “rêveries”.

Avant de zoomer sur les effets pervers du smartphone, regardons de plus près ce phénomène des rêveries.

1. Être créatif alors que l’on ne fait rien

Il vous est certainement déjà arrivé de travailler d’arrache-pied sur un problème, sans aboutir à une idée satisfaisante. Et le lendemain sans raison particulière, sous la douche ou en marchant, une idée surgit : Euréka ! Comment expliquer cette apparition involontaire ?

N’en concluez pas que les idées viennent toutes seules, et que vos efforts conscients ne sont pas récompensés. Si ces idées viennent avec du retard, c’est parce que la créativité nécessite la combinaison de moments de travail conscient et de pauses durant lesquelles l’inconscient continue de travailler.

Après avoir essayé de résoudre un problème, vous avez accumulé des informations, exploré des pistes et des obstacles, mais il est compliqué de tout remettre en ordre. Vous finissez par vous arrêter par dépit, frustré, avec un sentiment d’échec.

Mais ne vous méprenez pas : vous arrêter ne veut pas dire que vous avez échoué ! Faire une pause est au contraire précisément ce dont vous avez besoin à ce stade de votre processus créatif.

Durant cette pause, vous relachez votre attention mais votre cerveau est lui en plein travail. Il continue de « digérer » les informations accumulées : on parle d’incubation créative. C’est à ce moment-là que de nouvelles connexions, ou de nouvelles structurations de l’information, peuvent se former et débloquer votre réflexion. A l’issue de cette incubation, une nouvelle idée peut rejaillir à la conscience, créant cette impression soudaine d “idée venue de nulle part”.

Apprendre à s’ennuyer

J’ai récemment été marqué par une interview de l’humoriste Roman Frayssinet, qui parlait de l’importance qu’il accorde à l’ennui pour “chercher des idées”.

« Je suis très partisan de l’ennui. Je pense que l’ennui est le plus grand moteur de créativité. Il y a beaucoup de gens qui sont en perpétuel remplissage du vide de l’existence. Moi, très souvent, je marche sans aucune direction. J’accepte que je ne vais nulle part, que je n’ai rien à faire, que c’est vide. À ce moment-là que je dois être ma propre source de distraction. » Roman Frayssinet interviewé dans le podcast Nouvelle Ecole

Pour générer des idées, il s’agit donc à la fois de travailler consciemment sur un problème, mais également d’accepter de se perdre dans ses pensées. C’est un véritable équilibre à trouver : d’un côté du travail et de la persévérance, de l’autre une capacité à faire des pauses et à se perdre dans ses pensées.

2. Un mécanisme-clé : les rêveries

Un mécanisme-clé qui a lieu durant cette incubation créative est celui des rêveries (que l’on nomme scientifiquement mind-wandering) : Il s’agit d’un flot non-contrôlé de pensées qui nous amène dans des directions inattendues. Par exemple, vous êtes en train de lire un livre, mais soudain vous réalisez que votre esprit était ailleurs depuis 10 lignes. Si vous avez vécu cette expérience, vous avez fait l’expérience du “mind-wandering”. Ce mode de pensée qui nous permettrait de re-combiner les informations d’une nouvelle façon pour dépasser certains blocages rencontrés.

Mais il ne suffit pas de faire une pause pour déclencher les rêveries. L’inertie totale serait peu efficace, car on aurait plutôt tendance à s’assoupir. Focaliser son attention sur une autre tâche n’est pas non plus optimal car cela bloquerait les rêveries.

Les meilleures pauses seraient celles constituées de tâches répétitives, qui nous gardent actifs mais sans occuper notre attention : faire la vaisselle, marcher, trier des affaires, prendre une douche… Ce type de pause nous permettant de rester éveillé sans pour autant détourner notre attention des informations précédemment traitées.

(Référence : l’étude expérimentale Inspired by Distraction, Mind Wandering Facilitates Creative Incubation)

« Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » Nietzsche

3. Le smartphone, détracteur des rêveries

Alors revenons-en au smartphone ! Quel rôle vient-il jouer dans cette histoire ? Celui de détracteur de nos rêveries.

Imaginez que vous venez de passer une heure sur une tâche et que vous décidez de faire une pause. Quel est votre premier réflexe ? Pour ma part, il s’agit bien souvent de chercher mon smartphone des yeux pour gérer mes notifications ou aller consommer de l’information.

Contrairement à des tâches comme marcher, boire un café ou regarder par la fenêtre, en consultant mon smartphone je détourne immédiatement mon attention du sujet sur lequel j’étais en train de travailler. Je cours donc le risque de me priver de cette précieuse digestion des informations qui mène à l’incubation.

J’ai d’ailleurs retrouvé un témoignage similaire de la part du député et journaliste François Ruffin dans une interview :

« Quand tu écris, il y a toujours un moment où ta pensée devient un peu floue, où tu ne sais pas ce que tu vas écrire, tu butes. Et c’est en fait le moment le plus intéressant. C’est le moment où tu dois chercher autre chose. Si jamais là, tu as un accès internet, tu vas aller contrôler ton mail ou ton fil de messages. Et donc tu perds le fil de ta pensée. » François Ruffin interviewé dans le podcast Thinkerview

C’est bien le coeur du sujet : perdre le fil de sa pensée. Notre smartphone détourne au quotidien notre attention et nous empêche de rester focalisé longtemps sur un même objet.

Alors, a-t-on perdu le goût des rêveries ? Je n’en suis pas persuadé.

Au contraire, la plupart des gens me témoignent leur frustration et leur souhait de diminuer le temps passé sur leur smartphone. Notre consommation effrénée d’informations ne relève pas du choix. Nous sommes bel et bien victimes d’une dépendance très forte aux technologies mobiles. Grâce à des attracteurs tels que les couleurs, le mouvement, la comparaison sociale ou la récompense, il se rend particulièrement addictif et entraîne une consommation excessive.

4. Quelques bons réflexes pour s’en sortir

Voilà les bonnes pratiques que je mets en place pour protéger ma créativité des effets néfastes du smartphone :

  • Désactiver un maximum de notifications : une manipulation simple et rapide qui évite d’être sans cesse interrompu dans son flot de pensée. Cela permet aussi de réduire considérablement mes chances de voir mon attention détournée lors de recherches sur internet ou autres.
  • Travailler sur papier : sur papier, les distractions sont beaucoup moins nombreuses. Pour une tâche créative, je préfère travailler d’abord sur papier pour préserver mon attention. Si vous préférez vraiment travailler sur ordinateur, vous pouvez organiser votre environnement de travail numérique de façon à le rendre plus respectueux de votre attention.
  • Faire des pauses créatives : enfin, je le répète, la pause est un véritable outil de créativité. D’une part, il s’agit d’apprendre à faire des pauses au bon moment, c’est à dire quand on est suffisamment “imprégné” du problème à résoudre mais que notre pensée bloque. D’autre part, il s’agit d’apprendre à faire les bonnes pauses, c’est à dire éviter de mobiliser notre attention vers de nouveaux sujets, de nouvelles connaissances, et plutôt privilégier des tâches répétitives, peu coûteuses en attention, qui favorisent le mind-wandering.

Conclusion : faut-il détruire son smartphone dans les flammes du Mordor ?

Non, bien sûr. Le smartphone n’est pas à blâmer en soi. Comme pour tous les outils : tout dépend de leur usage. Bien utilisé, un smartphone peut être une redoutable source d’inspiration et de sérendipité, un carnet de note, et même un outil de création. Mais il ne doit pas devenir contre-productif en nous empêchant de nous perdre dans nos pensées.

Les rêveries existent depuis bien plus longtemps que le smartphone, mais elles ont désormais un sérieux prédateur. Dans un monde d’obésité informationnelle croissante, il peut être salvateur de préserver l’ennui avant qu’il ne devienne un état mental en voie d’extinction.


À propos de l’auteur : Je m’appelle Jules Zimmermann, et je suis formateur, conférencier et enseignant en créativité. Initialement diplômé de sciences cognitives à l’ENS, mon travail est aujourd’hui de croiser sciences et méthodes pour penser un véritable enseignement de la créativité. J’interviens dans des lieux d’innovation comme thecamp, dans des universités comme la Sorbonne, ou encore directement pour des organisations.

À propos de ce blog : Cet article fait partie du “Le Labo des Idées”, dédié à une prise de hauteur scientifique et méthodologique sur la créativité. Dans ce blog, je partage avec vous mes réflexions et pérégrinations sur le sujet, alimentées à la fois par mes lectures et par mes expériences en tant qu’intervenant.

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