Les bonnes idées ne viennent pas toutes seules

Jules Zimmermann
Oct 17, 2017 · 7 min read

Vous avez surement déjà entendu l’une des phrases suivantes :

  • “J’ai envie d’écrire un livre ! Malheureusement, je n’ai pas d’idée…”
  • “Le jour où j’aurais enfin une bonne idée, je lancerai ma startup…”
  • “Moi je ne suis pas créatif ! Je n’ai jamais d’idées…”

La fausse croyance selon laquelle les idées viennent toutes seules est encore largement répandue aujourd’hui. On espère avoir de bonnes idées, mais on ne fait rien pour les provoquer : c’est ce que j’appelle le paradoxe du créateur impatient-impassible.

“Bon ça fait deux ans que j’attends d’avoir une idée, faudrait peut-être que je change de stratégie…” (Crédits : Andrew Nolan)

Si ce paradoxe est possible, c’est que l’on perçoit les idées comme un événement spontané, un instant de génie inexplicable et que l’on ne peut pas provoquer intentionnellement.

J’écris cet article pour vous convaincre au contraire que la créativité est un processus fait de volonté et d’efforts. En prendre conscience c’est se débarrasser d’une vision passive erronée de la créativité, et s’emparer de la possibilité d’une créativité volontaire.

“La créativité c’est 99% de transpiration et 1% d’inspiration” Thomas Edison

1. La créativité n’est pas un événement, c’est un processus

On a tous parfois des idées aux moments les plus improbables. Il m’arrive par exemple de travailler plusieurs heures sur un sujet sans rien en sortir, et finalement le lendemain sous la douche, l’idée me vient comme un flash !

Ce phénomène de “Eurêka” a longtemps fasciné les scientifiques qui ont tenté pendant des siècles d’en expliquer la genèse.

Une première interprétation assez tentante serait de qualifier ces idées inattendues de fruit du hasard. Cette interprétation nous conduit directement à la vision d’une créativité passive : pourquoi travailler d’arrache-pied si c’est finalement en ne faisant rien que l’on a plus d’idées ?

Au contraire, les scientifiques sont arrivés à la conclusion que les « eurékas » ne viennent pas de nulle part : ils seraient le fruit tardif d’un travail intentionnel

La psychologie cognitive décrit aujourd’hui la créativité comme un processus dans lequel travail conscient et prise de recul inconsciente s’alternent et se complètent. Le modèle le plus classique, proposé par Wallas propose 4 étapes :

  • La préparation : c’est le moment où l’on découvre le problème et où on essaye consciemment de le résoudre. On accumule alors des informations et des pistes d’idées, mais généralement on finit par bloquer. On a des pistes mais pas de vision globale claire et cohérente.
  • L’incubation : c’est un moment où on laisse le problème de côté et où on va faire autre chose. Même si on ne travaille plus consciemment sur le problème, notre cerveau continue de trier et recombiner les informations accumulées. On fait également des analogies avec de nouveaux éléments auxquels on est confronté.
L’illumination, ce moment où l’idée nous apparaît soudainement (Crédits : La Légende de la Vallée Endormie, Disney)
  • L’illumination : c’est le fameux « eurêka », où de façon brutale et inattendue, l’idée surgit à notre esprit. On a l’impression d’être frappé par la bonne idée : “mais c’est bien sûr !”. Et comme on ne peut pas prédire ce moment, cela donne l’impression que l’idée vient de nulle part.
  • La vérification : c’est le moment où l’on analyse consciemment la nouvelle idée (on évalue sa valeur, ce qu’elle implique, ses limites, etc…) en vue de la développer et de l’améliorer.

Depuis la première version de ce modèle proposée par Wallas (1926), celui-ci a été affiné : ce même processus pourrait se répéter plusieurs fois, afin d’améliorer notre idée par itération ; les étapes pourraient se chevaucher (on pourrait par exemple être dans la préparation d’un aspect du problème et dans l’incubation d’un autre)…

Mais la leçon de ce modèle reste la même : les idées ne viennent pas toutes seules. Elles sont le fruit d’un travail conscient complété par une décantation inconsciente. Ainsi, ce n’est pas en attendant passivement que les idées vont venir. C’est en travaillant consciemment sur un problème jusqu’à bloquer, que l’on permet ensuite aux idées de se manifester.

L’illumination est une étape intermédiaire entre l’exploration du problème et le développement de la solution.

2. La créativité nécessite de changer de regard sur le monde

Souvent, c’est grâce à un élément extérieur qui vient alimenter l’incubation que l’euréka se déclenche. Comme si on venait de tomber sur la pièce manquante du puzzle.

Une histoire bien connue illustre ce phénomène : celle de la découverte du principe d’Archimède…

Hiéron, le tyran de Syracuse, demanda un jour à Archimède de vérifier que sa couronne était en or pur, car il soupçonnait qu’elle soit mêlée d’argent. Pour le faire, le savant devait donc en mesurer le volume exact pour en calculer le poids avec la masse volumique de l’or. Le problème, c’est que la couronne avait une forme très irrégulière, difficile donc d’en mesurer le volume sans l’endommager.

Après avoir longuement travaillé sur le problème, sans succès, Archimède est allé prendre un bain. Et c’est en voyant le déplacement de l’eau provoquée par l’immersion de son corps que Archimède a eu l’idée : il pouvait mesurer le volume en immergeant la couronne dans l’eau. Le volume d’eau déplacé était égal au volume du corps immergé. L’histoire raconte qu’il se serait alors mis à courir tout nu dans la ville en criant “Eurkéa !”.

Comment se fait-il que ce soit à ce moment précis que Archimède ait eu son idée ? On peut supposer que ce n’était pas son premier bain et qu’il aurait pu remarquer plus tôt le déplacement de l’eau par son corps… On peut également penser que d’autres personnes avaient pris des bains avant lui et auraient pu, eux aussi, avoir cette idée. Pourtant c’est bien chez lui, et à ce moment précis, que l’idée a surgi…

Ce qui a fait la différence ce jour-là, c’est qu’une chose obsédait Archimède : mesurer le volume d’un objet de forme complexe. Il a alors regardé le déplacement de l’eau à travers cette question, et la solution lui est parue évidente. Cela aurait finalement très bien pu être un glaçon dans un whisky (pardonnez-moi l’anachronisme) ou un pavé dans la mare (pardonnez-moi l’expression). Ce qui compte c’est que Archimède, grâce à son travail conscient, était apte à porter un regard différent sur le déplacement de l’eau par un corps.

Ainsi la pomme de Newton ou le bain d’Archimède ne sont pas la démonstration du hasard en créativité. Ces anecdotes illustrent au contraire que les bonnes idées reposent sur notre capacité à regarder le monde autrement, à travers de nouvelles problématiques. Et ce changement de perspective, contrairement à la vision passive que nous avons de la sérendipité, est le fruit de notre volonté et de notre travail !

Même Donald Trump a compris le message.

3. La créativité doit être volontaire

Il est donc urgent de nous débarrasser du mythe de la créativité passive, hasardeuse, indépendante de notre volonté. La créativité est le fruit d’un long processus reposant sur nos efforts. Elle est faite de travail conscient, de frustrations et de persévérance. Si vous souhaitez avoir de bonnes idées, il est temps de vous mettre au travail ! C’est ce que j’appelle la créativité volontaire.

Alors que peut-on faire pour provoquer intentionnellement de bonnes idées ?

  • Réfléchissez à des problèmes : choisissez un domaine qui vous est familier et identifiez-y des problèmes non résolus (ou résolus de façon peu satisfaisante). Puis, cherchez des pistes de solution. Ratissez large et espacez les séances. Ce travail vous aidera à voir autrement les choses, à y percevoir de nouveaux indices.
Copiez chez votre voisin pour élargir vos perspectives.
  • Apprenez dans des domaines que vous ne connaissez pas : pour créer des liens originaux, il est nécessaire de mobiliser un savoir inédit. Ces nouvelles connaissances vous permettront d’aborder votre domaine avec un regard différent et de proposer des solutions originales.
  • Développez votre créativité : enfin, la créativité ne va pas de soi. Elle repose sur des méthodes et des modes de pensée qui doivent être appris et exercés. Je vous recommande donc d’expérimenter des méthodes et de mieux comprendre le fonctionnement cognitif de votre créativité.

Bref, si je ne vous ai toujours pas convaincu que les bonnes idées, c’est du travail, je laisse Jacques Brel tenter sa chance :

“le talent c’est l’envie de faire quelque chose. Tout le reste c’est de la sueur, de la transpiration, de la discipline.” Jacques Brel


À propos de l’auteur : Je m’appelle Jules Zimmermann, et je suis formateur, conférencier et enseignant en créativité. Initialement diplômé de sciences cognitives à l’ENS, mon travail est aujourd’hui de croiser sciences et méthodes pour penser un véritable enseignement de la créativité. J’interviens dans des lieux d’innovation comme thecamp, dans des universités comme la Sorbonne, ou encore directement pour des organisations.

À propos de ce blog : Cet article fait partie du “Le Labo des Idées”, dédié à une prise de hauteur scientifique et méthodologique sur la créativité. Dans ce blog, je partage avec vous mes réflexions et pérégrinations sur le sujet, alimentées à la fois par mes lectures et par mes expériences en tant qu’intervenant.

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Le Labo des Idées

Le Labo des Idées est un blog dédié à une prise de hauteur scientifique et méthodologique sur la créativité. Je partage avec vous mes réflexions et pérégrinations sur le sujet, alimentées à la fois par mes lectures et par mes expériences en tant qu’intervenant.

Jules Zimmermann

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Formateur, conférencier et enseignant en créativité. Je croise théories scientifiques et méthodes d’idéation. J’interviens notamment à thecamp et la Sorbonne.

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