Rencontre avec une Space Thésarde qui a les pieds sur Terre

« J’ai voulu comprendre le lien entre l’art et la science à travers l’exploration de l’Espace »

Docteure en Histoire de l’Art, enseignante en histoire de l’art contemporain, Elsa De Smet a soutenu très récemment sa thèse sur le sujet « Voir pour savoir : la visualisation technique et scientifique de l’aventure spatiale dans le monde occidentale entre 1840 et 1969 ». Elle travaille également à l’Observatoire de l’Espace pour le CNES qui fait émerger savoirs et créations autour de l’univers spatial : http://cnes-observatoire.net/

Son travail se concentre sur l’histoire des images scientifiques et plus particulièrement sur la construction iconographique de l’aventure spatiale entre la fin du XIXe siècle et 1969. Elle tente de déterminer quels paradigmes esthétiques ont dominé les illustrations de vulgarisation scientifique dans un contexte sociologique, politique, industriel et culturel tourné vers le progrès scientifique et la conquête des nouvelles frontières de l’Espace. Elle a accepté de nous recevoir dans son appartement du 19e arrondissement, pour parler art, voyage dans l’Espace et musique !

Albert — A ton avis, pourquoi sommes-nous fascinés par l’Espace ?

Elsa De Smet — J’imagine que c’est parce qu’on ne le connait pas, cela attise notre curiosité. Et puis nous sommes issus d’une société où la culture visuelle, littéraire et artistique a véhiculé un imaginaire très romantique autour de l’Espace : contempler un ciel étoilé, chercher la Grande Ourse, concevoir l’idée d’un premier au-delà…. On se projette beaucoup en regardant le ciel.

Les premiers Hommes qui ont été sur la Lune sont considérés comme des héros. Tout le monde connaît la phrase prononcée par Armstrong. Et regarde l’engouement autour de Thomas Pesquet ! C’est un rêve de gamin d’être spationaute. Cela fait partie du patrimoine occidental.

Pourquoi as-tu choisi d’aborder l’Espace via le prisme de l’histoire de l’art ?

Ce qui m’a intéressé, c’est de comprendre le lien entre l’art et la science à travers l’exploration de l’Espace, qui représente la Grande Aventure positive du 20e siècle, au cours de laquelle la science et l’art se sont réconciliés ! L’aventure spatiale est en grande partie une aventure visuelle.

Je m’explique. L’une des particularités de la science astronomique tient dans la difficulté qu’ont eu les scientifiques à attester ou à partager ce qu’ils ont vu. D’où la place capitale des supports visuels. L’astronomie moderne, en suivant une vision très républicaine de l’éducation, a pendant longtemps répondu à une exigence de transmission des savoirs et de « savoir pour tous » qui nécessitait de s’appuyer largement sur des images de vulgarisation de l’astronomie.

Ces images ont un statut particulier : elles n’appartiennent ni à l’histoire de l‘art, ni à l’histoire des sciences, mais elles ont accompagné les grandes étapes de l’aventure spatiale au niveau social, politique, scientifique et artistique. Un historien américain qui a étudié cette période dit que la conquête spatiale a été possible avant tout parce qu’elle était devenue une nécessité populaire. Je trouve cette idée intéressante.

J’ai voulu comprendre pourquoi et comment ces images ont été construites, le message qu’elles véhiculaient, l’impact qu’elles avaient sur la perception du cosmos par le grand public.

J’ai donc réalisé une chronologie entre la première photographie faite de la Lune en 1840 et les premiers pas de l’Homme sur la Lune en 1969, diffusés en direct à la télévision, pour établir la manière dont on parlait de l’Espace au cours de cette période, la manière dont cette aventure spatiale a aussi été une aventure visuelle.

Dans quels courants artistiques s’inscrivent ces productions de vulgarisation scientifique ?

Fin du 19e et début du 20e siècle, ces images ont été pensées pour rompre toute appréhension ou peur de l’Espace et pour que la science soit accessible à tous. Elles sont très figuratives et représentent le paysage le plus familier possible de l‘Univers.

Il y a eu donc une volonté de construire ces images en partant de modèles de représentations déjà connues et culturellement acceptées par la société, comme la peinture de paysages romantiques du 19e siècle: une vue depuis la hauteur de nos yeux, un paysage avec une ligne d’horizon, un ciel étendu, et qui ne représente que ce que nos yeux peuvent embrasser, si on était sur un satellite, sur Mars, sur la Lune. Elles ont été pensées pour répondre à des questions comme « Qu’est ce qu’on y verrait si on pouvait y aller ? Qu’est ce qu’on y ferait ? Pour donner envie de l’explorer physiquement.

C’est intéressant de voir comment ce modèle paysager, complètement à contre-courant de l’esthétique du 20e siècle tourné vers l’abstraction, a eu autant de pouvoir sur notre imaginaire et dans la communication sur l’Espace.

Cette manière de figurer l’Espace se poursuit jusqu’en 1969, année qui marque une rupture dans le traitement iconographique spatial.

L’imagerie de l’Espace a connu un regain d’intérêt dans les années 90 lorsque le satellite Hubble a produit des photographies spatiales. Mais dans ces années là, il n’est plus vraiment question d’explorer l’Espace en y envoyant des hommes et ces photographies ne ressemblent plus aux images romantiques et classiques que l’on avait l’habitude d’associer au paysage extra-terrestre. On voit des gaz, des couleurs que l’on ne connait pas, des étoiles et des comètes qui ne ressemblent à rien de ce que l’on connaît sur Terre. On change totalement de conception esthétique de l’univers, pour aller vers un Espace conçu comme un gigantesque « all over » rempli de formes non contenues par nos cadrages habituels.

D’un point de vue plus sociologique, comment cet art iconographique a-t-il influencé l’histoire de l’aventure spatiale ?

A la fin du 19e et début du 20e siècle, on est dans un contexte de développement d’une vision républicaine de la « science pour tous ». La science n’est plus réservée à une élite, mais doit être accessible au plus grand nombre.

Les images de vulgarisation sont des hypothèses visuelles pour partager une connaissance scientifique. Elles servent autant à expliquer l’Espace au grand public, qu’à valider des postulats de la science populaire. L’art dévoile ici sa puissance comme méthode scientifique.

Dans les années 20 et 30, la place de l’image commence à avoir une toute autre dimension dans la conquête spatiale. La notion d’astronautique existe à peine, les institutions publiques ne veulent pas en entendre parler, les thèses qui parlent d’un vol habité dans l’Espace sont rejetées. Les images ont alors un pouvoir d’influence important pour susciter un engouement populaire autour de l’Espace, pour faire pression auprès des institutions et les convaincre que cela a du sens d’investir dans l’exploration spatiale.

Puis les années 50 marquent un grand tournant, surtout aux Etats-Unis, où l’on assiste à une rencontre entre les sphères industrielles, économiques et politiques et la culture populaire qui se prend de passion pour l’exploration spatiale. C’est la nouvelle conquête de l’Ouest, où tout semble possible en théorie. A cela il faut ajouter la rivalité géopolitique entre les blocs de l’Est et de l’Ouest : il faut être les premiers à aller dans l’Espace, donc il faut investir de l’argent, et pour investir de l’argent, il faut convaincre les citoyens que l’investissement est nécessaire.

Tu évoques à de nombreuses reprises « le romantisme et la dramaturgie des spectacles de l’Espace ». Ne trouves-tu pas qu’on assiste aujourd’hui à une théâtralisation démesurée et faussée de ce qu’est la vie dans l’Espace ?

Ça s’est sûr ! Il y a une mise en scène très grandiloquente, pour susciter notre curiosité, et soutenir ce que l’historienne d’art Elisabeth Kessler appelle « le sublime astronomique ».

Le caractère romantique des images nourrit cette théâtralisation : c’est à la fois beau et dangereux. Je pense que ce romantisme est appuyé par les institutions publiques comme la NASA pour faire parler de leurs travaux. Aujourd’hui, chaque découverte devient un phénomène dont s’empare la société qui nourrit à nouveau l’idée d’un futur dans l’Espace, d’un vol habité vers Mars, d’un village sur la Lune…. Moi je crois que l’Espace est plutôt à voir comme un laboratoire. L’exploration spatiale permet d’accéder à un savoir, à de nouvelles connaissances, à comprendre notre place dans l’Univers.

Mais une projection de nous terriens dans l’Espace, je n’y crois pas vraiment.

Pourtant j’ai deux billets pour Mars, tu m’accompagnes ?

Non, mais ce n’est pas contre toi !

Je pense que l’on s’y ennuierait profondément surtout lorsque l’on n’est pas scientifique. J’ai suivi l’expérience Mars 500, qui avait pour but de récréer les véritables conditions d’un voyage aller-retour de 520 jours vers Mars afin de savoir si l’Homme était psychologiquement et physiologiquement capable d’endurer le confinement d’un tel voyage …. Ça ne donne pas très envie !

Crois-tu que l’on veuille découvrir d’autres planètes car nous sommes à la recherche d’un “Monde meilleur” qui ne pourrait avoir lieu sur Terre ?

Oui et non. Je pense que l’exploration de l’Espace doit servir de territoire de recherche et d’innovation pour résoudre une partie des problèmes que l’on rencontre sur Terre. De nombreuses expériences dans l’Espace servent aujourd’hui à répondre à des enjeux de société sur Terre, comme la préservation des ressources en eau, l’amélioration de la médecine…

Historiquement, on constate que les premières théories écologistes grand public voient le jour presque au moment des premiers partages des histoires de la Terre vue de l’Espace. Le premier Earthday a été organisé un mois seulement après les premiers pas de l’Homme sur la Lune, en pleine période où la contre-culture gronde aux Etats-Unis, juste après le festival de Woodstock.

En voyant la Terre de si loin on a vu qu’elle était bien seule, mais aussi très belle ! Les missions Apollo, c’est aussi un constat : il n’y a rien à faire sur la Lune… Elles se terminent d’ailleurs assez rapidement. En 1974, l’affaire est pliée, les américains ont gagné, mais poursuivre une telle exploration et mobiliser de tels moyens n’a plus de sens. Aujourd’hui je crois qu’on vit une sorte de retour à cette croyance en un autre monde possible ailleurs et aussi en une forme de foi pour la technologie qui nous le permettrait. Ce sont aussi toutes les théories sur le transhumanisme, la culture de science-fiction et la littérature qui nourrissent cet imaginaire….

On fait une playlist dédiée à l’Espace et tu as le droit à un morceau de ton choix. Lequel tu choisis ?

Reach for the Stars !

C’est une chanson, spécialement écrite par le chanteur des Black Eyed Peas, diffusée sur la planète Mars par le robot Curiosity et retransmise en direct par la Nasa.

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