Apprendre autrement : dépenser moins pour former mieux

Anna Stépanoff
Jun 4, 2016 · 11 min read

J’ai pour projet d’écrire un livre sur les nouveaux modes d’apprentissage et plus largement sur l’innovation dans l’éducation aujourd’hui. Ce livre parlera des nouvelles tendances dans l’éducation impulsées par le numérique et montrera comment nous allons pouvoir baisser le coût de l’éducation dans l’avenir tout en améliorant la qualité de l’enseignement. Voici quelques idées préliminaires qui entreront dans les premiers chapitres.

Les coûts de la formation explosent

J’entends déjà des voix s’élever: ne touchez pas au budget de l’éducation! Il faut des moyens plus importants pour embaucher plus d’enseignants et d’encadrants, acheter de meilleurs équipements.

La dépense publique moyenne par élève a quasiment doublé en France au cours des trente dernières années passant de 4.500€ par an en moyenne en 1980 à près de 8.500€ par élève aujourd’hui selon le ministère de l’éducation. Aux Etats-Unis, pays connu pour ses tarifs élevés dans l’enseignement supérieur, le coût moyen d’une année universitaire a quadruplé durant la même période dans le public (voir la source).

Dans notre esprit à tous, l’éducation est gratuite en France et c’est un principe auquel nous sommes attachés. Je me demande si tout le monde est conscient qu’une année d’un écolier dans le primaire coûte mine de rien plus de 6.000€ pour la société française par an, un collégien nous revient à 8.400€, un lycéen ou un étudiant à l’université à plus de 11.000€! Ne parlons même pas d’un élève de l’ENA qui coûte 84.000€ par an. Le budget de l’éducation nationale en France représente 6,1% du PIB. Le vrai coût de l’éducation n’étant pas affiché, on finit par l’ignorer et ne pas apprécier l’enseignement que nous recevons à sa juste valeur.

L’université n’est plus reine

Autrefois, l’université était au cœur de l’enseignement. L’alma mater était le lieu où le savoir est produit, transmis et partagé. Ce n’est pas un hasard qu’on entend “univers” dans “université”. L’université a été conçue comme le lieu de tous les apprentissages, un lieu universel pour transmettre les savoirs sur tous les aspects de l’univers. C’est aussi un collectif d’individus: universitas est un mot latin désignant une communauté ou une corporation. Dans la plupart des pays du monde, l’université est restée cette entité unique qui forme la jeunesse et regroupe les chercheurs et enseignants.

Au XIXe siècle, la France a inventé un système parallèle de grandes écoles plus professionnelles et plus contrôlables que les universités. Il en existe aujourd’hui pour tous les métiers : l’École nationale d’administration, les écoles de management, les écoles d’ingénieur, l’École normale supérieure, etc. Autorisant les grandes écoles à sélectionner leurs étudiants et l’interdisant à l’université, le système français a progressivement affaibli l’université. Quoi qu’il en soit, la distinction très française entre université et grande école ne fait que creuser le fossé entre l’éducation des élites et celle du peuple. Et je ne suis pas en train de dire ici qu’il faille égaliser par le bas…

L’université, ou l’école du coup dans son sens large, n’est plus reine, car nous sommes passés d’un mode d’enseignement très intégré à une situation de désintégration de la chaîne de production de l’éducation. Ce sont désormais des acteurs différents qui produisent les savoirs, construisent les cursus pédagogiques, délivrent ces cursus et font passer les examens.

Nous nous dirigeons de plus en plus vers un monde où le savoir sera produit par des chercheurs et des experts. C’est déjà le cas du CNRS (Centre national de recherche scientifique) en France par exemple, mais d’autres institutions, certaines entreprises et certaines universités seront amenées à s’y spécialiser. On verra aussi sûrement l’essor des experts indépendants.

Les contenus pédagogiques sont produits par des pédagogues et des acteurs spécialisés. C’est le rôle des grandes plateformes des Moocs et des cours en ligne comme Openclassrooms, Coursera, EdX, Khan Academy, mais c’est aussi le rôle de Wikipedia par exemple ou d’autres agrégateurs de contenus comme Youtube.

Ensuite, viennent des acteurs spécialisés dans la curation des contenus qui ne créent pas eux-mêmes les contenus mais puisent dans les contenus existants (tutoriels et Moocs, vidéos, visuels et documents textuels) pour construire des parcours de formation. Cette structuration des parcours va devenir de plus en plus rapide, puisque les contenus existent déjà pour la plupart, mais aussi plus agile, car il va falloir réinventer les parcours en permanence en fonction de l’apparition de nouveaux contenus et des évolutions des besoins en formation. La Wild Code School est en train d’expérimenter ce modèle en construisant sa plateforme pédagogique Odyssey.

Enfin, à la fin de la chaîne de la formation se retrouvent les écoles elles-mêmes, les lieux physiques qui réunissent les élèves et qui leur offrent un cadre pour apprendre. Les écoles et les universités ne seront plus nécessairement les lieux de production et de conservation des savoirs, ni nécessairement les lieux de construction des cursus et parcours éducatifs. Elles seront surtout les lieux qui rassemblent les apprenants et qui créent la communauté, la culture et la convivialité propre à chaque école.

Les écoles et les universités devront choisir leur positionnement, leur cheval de bataille. Vont-elles devenir des centres de recherche en misant tout sur la qualité et l’expertise scientifique des professeurs? Certaines se sont déjà positionnés là-dessus, notamment celles qui visent le classement de Shanghai dont le critère principal est le nombre de publications scientifiques. Ou alors, vont-elles produire des contenus en s’investissant dans des Moocs? Ou encore, vont-elles devenir des lieux d’accueil pour les étudiants, leur offrant le meilleur cadre d’étude possible en s’abonnant aux plateformes fournisseurs de contenus et de parcours de formation ?

La plupart des acteurs de l’éducation, que ce soit des écoles, des universités ou des startups edtech, essayent aujourd’hui encore de courir plusieurs lièvres à la fois. Ils produisent des savoirs et des contenus, construisent des parcours, accueillent ou veulent accueillir des élèves. Personne ne peut à ce stade prédire quel est le meilleur positionnement : faut-il se spécialiser ou se concentrer sur un maillon de la chaîne de valeur ? Ce qui est certain c’est que ceux qui développent la plus grande compétence dans au moins un des domaines auront le dernier mot.

Le 100% en ligne ne marche pas

John Hennessy, le président de l’université de Stanford aux Etats-Unis, a exprimé récemment sa déception au sujet des Moocs: “Les Moocs ne fonctionnent pas comme prévu initialement”. Le taux d’abandon, très élevé, peut avoisiner 95%. Cela signifie que parfois seuls 5% des inscrits iront jusqu’au bout du cursus. Le taux de réussite moyen dans les Moocs se situe généralement autour de 15%: et on ne parle ici que de ceux qui sont allés jusqu’au bout des validations. Aucun taux d’insertion ou d’impact direct sur la carrière professionnelle n’est connu pour les programmes en ligne.

Certes, le nombre élevé de décrocheurs dans ces programmes en ligne n’est pas forcément en soi un signe d’échec du format. Les étudiants qui s’inscrivent dans un Mooc ne souhaitent pas nécessairement aller jusqu’au bout. Ils peuvent le faire pour leur culture générale ou encore pour s’initier à un nouveau domaine. L’ennui est que la réalisation des Moocs ou autres formats de formation 100% en ligne est coûteuse. Le coût de la production d’un module peut facilement monter jusqu’à quelques centaines de milliers d’euros. Or, le manque de motivation et d’encadrement dans des programmes de formation 100% en ligne fait que peu d’étudiants trouvent suffisamment de force interne et d’autonomie pour ne pas lâcher.

Dans ce contexte où le secteur de l’éducation traverse une mutation profonde et où les coûts de la formation explosent, l’espoir de les faire baisser radicalement et rapidement grâce aux Moocs semble s’étioler. Si ce n’est pas l’e-learning qui doit sauver l’éducation, de quels autres moyens disposons-nous pour former mieux à moindre coût? Quelles autres pistes peuvent nous permettre d’imaginer un nouveau paradigme éducatif?

Le savoir est-il devenu obsolète?

Tout d’abord, posons-nous une question de fond: alors que des informations toujours plus nombreuses se trouvent à portée de clic, y a-t-il encore du sens à apprendre des choses quand tout peut être trouvé simplement en ligne? Ne vaut-il pas mieux se concentrer sur l’apprentissage de la quête d’informations en ligne? Voici quelques compétences qui nous semblent pertinentes : savoir poser de bonnes questions, savoir comment s’y prendre face à un problème complexe, savoir chercher les informations et faire la veille pour se tenir au courant des changements.

L’idée se répand que le savoir, au sens d’apprendre par cœur des informations diverses, est devenu obsolète. L’accumulation des connaissances, l’érudition ont de moins en moins la côte, remplacées par Wikipedia et autres « cerveaux dans le cloud ». Ainsi, nous serions amenés à enseigner moins de savoirs que des savoir-faire et des compétences. La compétence reine est désormais celle d’apprendre à apprendre : dès que nous aurons appris comment continuer à apprendre tout au long de notre vie d’une manière autonome, il n’y aura plus besoin d’emmagasiner des connaissances pendant des années. Une partie du cerveau pourrait être libérée pour « processer » les nouvelles informations au lieu de stocker les anciennes.

Certains chercheurs mettent cependant en garde par rapport à une telle vision futuriste. Il semblerait que le cerveau humain rétrécisse depuis 40.000 ans, en gros depuis que les hommes ont appris à stocker des informations sur des supports extérieurs. Depuis, nos sociétés deviennent de plus en plus intelligentes collectivement, mais chaque individu devient de plus en plus pauvre cognitivement, et donc dépendant de la société.

Jusqu’à une époque récente, nos capacités d’externalisation des connaissances étaient limitées par le coût du support ou de l’impression, par la diffusion, par la capacité de lire et d’y accéder. Aujourd’hui, tous ces freins sont levés avec la généralisation de l’accès à l’internet, la baisse de coût de production des savoirs, la diffusion immédiate et massive des informations par les réseaux sociaux et enfin l’essor de la vidéo comme format à part entière de transmission des savoirs. Il devient tout à fait envisageable de vivre une vie sans rien apprendre par cœur, si ce n’est quelques éléments et compétences de base.

Le véritable enjeu de l’éducation aujourd’hui est de définir le juste équilibre que notre société souhaite maintenir entre l’efficacité de la communauté humaine dans son ensemble qui passe par l’externalisation des savoirs et l’appauvrissement cognitif individuel, et le maintien de compétences individuelles aux prix d’une perte partielle de l’efficacité globale. Typiquement, faut-il encore enseigner l’écriture cursive ? Cet enseignement est très coûteux puisqu’il implique au moins une année de formation des écoliers, mais d’un autre côté il garantit la capacité de chacun à écrire même en cas de panne globale d’électricité.

Avons-nous encore besoin des professeurs ?

L’école 42, créée en 2013 par Xavier Niel, a innové en supprimant les enseignants de son modèle pédagogique. Elle forme un millier d’étudiants par an à l’informatique en France et bientôt 10.000 aux Etats-Unis et n’a dans son staff qu’une équipe d’ingénieurs pédagogues chargés de développer une plateforme pédagogique interne qui guide les étudiants tout au long de leur cursus. Poser des questions au staff est quasi-interdit, à l’encontre de toute bonne pratique pédagogique. De toute façon, il n’y a presque personne à qui ces questions peuvent être posées. Un tel modèle sans enseignants repose sur une automatisation maximale du processus, l’autonomie des élèves et le rôle majeur des échanges entre pairs.

Cette approche va à l’encontre de l’idée répandue que la qualité de l’enseignement dépendrait du taux d’encadrement : moins le professeur a d’élèves à encadrer, meilleurs seront les résultats des élèves. Or l’école 42 montre que les taux d’encadrement peuvent baisser sans nécessairement impacter la qualité de la formation, à condition que les méthodes pédagogiques changent.

D’autres expériences d’enseignement sans enseignants sont menées ici et là. Ainsi, Sugata Mitra a expérimenté il y a quelques années des groupes d’enfants apprenant à l’aide d’un ordinateur et à partir de recherches sur le web, sans intervention directe d’un adulte. Il a ensuite conceptualisé l’approche sous le nom de Self Organized Learning Environment (SOLE).

L’école 42 a montré comment une école peut gagner en quelques années une excellente réputation sans aucun corps enseignant. Pour autant, l’avenir n’appartient pas forcément au modèle sans enseignants, car tous les élèves ne sont pas suffisamment autonomes. Une dose d’accompagnement reste souvent nécessaire. A la Wild Code School, nous recherchons un équilibre. Nous avons fait le choix de changer le statut et le rôle des enseignants plutôt que de les supprimer. L’automatisation d’une partie de l’apprentissage libère l’enseignant des tâches de répétition d’un même cours devant plusieurs classes. C’est l’ordinateur et l’outil numérique qui se chargent de la transmission brute des contenus. Déchargé, le formateur peut ainsi se consacrer davantage à l’accompagnement individualisé des élèves.

La question du bon taux d’encadrement se pose clairement et doit être résolue par l’expérimentation pour tirer parti des gains d’efficacités apportés par l’outil numérique sans aller jusqu’à l’absence totale de formateurs à la 42.

Quelle éducation pour demain ?

L’outil numérique nous apporte aujourd’hui un formidable moyen d’inventer une éducation plus efficace en rendant les savoirs accessibles et en automatisant une partie de l’enseignement. Il est révolu le temps où le professeur délivrait son cours face à un auditoire passif et puis répétait le même cours un an plus tard face à l’autres étudiants tout aussi peu impliqués. L’étudiant sera de plus en plus sollicité pour piloter lui-même son apprentissage. L’autonomie de l’élève deviendra forcément le mot d’ordre.

Bien que le degré d’utilisation de l’outil numérique reste à déterminer, l’éducation de demain sera forcément hybride, mêlant tutoriels, vidéos et autres ressources en ligne avec des ateliers en présentiel. L’expérimentation à plus grande échelle nous permettra avec le temps de trouver le juste équilibre entre le recours à l’outil et l’accompagnement par les formateurs.

Dans tous les cas, une pédagogie hybride permettra forcément de gagner du temps, car elle diminuera l’importance et la place de l’enseignant dans l’ensemble. Le coût d’une formation hybride est nécessairement plus faible sur le long terme que le coût d’une formation classique, bien qu’elle puisse avoir des coûts initiaux supérieurs pour le développement des outils et des contenus lors de la phase de lancement.

Hybride, l’éducation de demain sera aussi plus souple et plus courte dans sa durée. Notre découpage actuel en années universitaires est assez arbitraire et a tendance à allonger la durée de la formation de 2 à 3 ans post-bac, de 4 à 5 ans au niveau du mastère. Nous assistons même à une inflation des diplômes. Pourtant, dans certaines matières comme le développement informatique, ce que vous apprenez en première année sera obsolète quand vous serez arrivé en cinquième année.

Ce ne sont pas les métiers qui demandent de plus en plus de compétences, ce sont les formations qui sont de moins en moins adaptées. Après 3 ans d’une formation inadaptée, l’étudiant ne se sent pas prêt pour affronter le monde du travail, alors il continue ses études. Certains vont aller jusqu’au doctorat. Mais on ne se sent pas plus prêt à bac+5 qu’à bac+3. Demandez à un thésard s’il se sent prêt ? Non. On n’est jamais prêt. Un ami à moi a dû supprimer de son CV la mention de son doctorat pour pouvoir enfin être embauché. Durant toute notre scolarité, le système scolaire nous pousse vers toujours plus d’études.

Au lieu de structurer notre formation par année d’étude, il faudrait l’organiser autour de compétences : une fois la compétence acquise, je peux passer au sujet suivant, sans attendre la fin de l’année scolaire ou encore que l’ensemble de la classe y soit arrivé. D’autres étudiants passeront peut-être plus de temps sur un thème particulier, mais seront plus rapides sur d’autres. L’organisation actuelle s’adresse à un élève moyen et ignore donc ceux qui auraient aimé aller plus vite et donc s’ennuient et ceux qui auraient besoin d’un peu plus de temps et donc passent au thème suivant sans avoir véritablement acquis les bases.

Voici donc quelques réflexions à approfondir pour aller vers plus d’efficacité dans l’éducation. Qu’en pensez-vous ?

Le Petit Buisson

Un nouvel espace d’échanges sur l’école de demain. Pour rejoindre la rédaction, écrivez-nous à hellolepetitbuisson@gmail.com

Anna Stépanoff

Written by

Entrepreneur, fondatrice de la Wild Code School, passionnée par l’innovation éducative

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