Le seul endroit où même quand tu coules on te plonge dans le grand bassin

Dans le système scolaire, même si tu ne sais pas nager tu passes dans le grand bassin : logiquement certains finissent par se noyer, la plupart continueront de se débattre sans grand succès

L’école est le seul endroit où les lacunes sont tolérées

Pour passer dans la classe suivante ou avoir ton Bac, il te suffit d’avoir “la moyenne”- soit 10/20 : tu ne maîtrises alors que la moitié des compétences et connaissances attendues. Autrement dit, tu ne MAîTRISES rien du tout. Tu n’es pas à l’aise : tu sauves les meubles !

Voudrais-tu d’un chirurgien malhabile qui n’aurait intégré que 50% de son métier?

Imaginerais-tu obtenir ta ceinture noire de karaté sans valider toutes les compétences associées à ce niveau (et donc à chaque niveau inférieur)? Ce pourrait être dangereux le jour du combat!

Pourtant dans le domaine des apprentissages scolaires la médiocrité est la norme, et les lacunes n’empêchent pas de passer au niveau suivant.

Ton niveau scolaire reflète une ancienneté dans le système bien plus qu’un degré de maîtrise.

Si tu es titulaire d’un master par exemple, je suis sûre d’une seule chose : tu as été régulièrement inscrit comme étudiant pendant 5 années après le bac et tu as satisfait aux exigences minimales (moyenne, assiduité).

  • Par contre, en ce qui concerne les fondamentaux académiques, je ne suis pas sûre que tu aies le niveau d’orthographe exigible d’un élève de CM2 : car en théorie tu as empilé les connaissances au programme chaque année, mais en pratique tu as pu — et la probabilité est forte — accumuler des lacunes.
  • Quant à la spécialité de ton diplôme : suis-je assurée par ce seul fait, non pas que tu sois un MASTER, un MAîTRE, un MAESTRO, mais un honnête technicien dans ta discipline? (c’est là que les employeurs réclament la fameuse expérience, les compétences démontrées)
  • Et je ne parle même pas des compétences et qualités transversales qu’un diplôme académique ne certifie pas : aisance en communication, créativité, sens de la parole donnée,…

Quand tu as une ceinture noire de karaté par contre, cela ne signifie pas principalement que tu as 6 années de karaté derrière toi (une année ceinture blanche, et puis passage automatique jaune-orange-vert-marron-noir). Cela signifie que tu es authentiquement maître de cette discipline, et du code moral associé (sens 1). Et tu as des Maîtres plus avancés que toi sur la planète dont tu peux suivre la voie d’excellence pour devenir, si telle est ton ambition, un Maître toi-même (sens 2).

Sens 1- Maîtriser signifie, pour le moins, dominer son sujet :“Dans le domaine de l’activité intellectuelle ou pratique. Connaissance approfondie et sûre (d’un objet de pensée, d’une discipline, d’un art, d’une technique). Avoir, acquérir la maîtrise d’une langue”.
Sens 2 — Dans une acception plus étroite, le Maître est celui qui fait montre d’un niveau exceptionnel dans sa discipline. “Art, talent supérieur (manifesté dans l’exécution de quelque chose) reposant sur une connaissance approfondie des moyens (cf. maître1II C 3). Synon. maestria, virtuosité.

Dans une école de karaté, tu t’entraînes, essayes et échoues jusqu’à avoir le niveau associé au grade suivant. Ainsi tu peux rester plusieurs années ceinture bleue, voire ne pas aller au-delà de ce niveau — personnellement, la ceinture jaune dans ce domaine m’a suffi ;-) .

Tu ne “redoubles” pas : tu avances à ton rythme. Et tu peux choisir de rester amateur, d’arrêter et de t’investir dans un domaine qui t’inspire davantage, ou encore de viser un niveau de champion Olympique. Et les champions ont toujours d’excellents fondamentaux : ceux-ci représentent généralement une part importante de leurs entraînements.

Tandis qu’à l’école : officiellement tout le monde est entraîné avec l’objectif d’atteindre un niveau de champion Olympique des matières académiques — même sans en avoir ni le talent ni la motivation, seulement la pression. Et puis de fait la plupart des élèves et étudiants ne font que surnager, en se débattant entre leurs lacunes et les connaissances de niveau supérieur qu’on voudrait leur inculquer.

Le programme scolaire avance coûte-que-coûte

Le film se déroule. Chacun choppe ce qu’il peut. Et on passe à l’épisode suivant. Encore, dans certaines séries les épisodes sont relativement indépendants les uns des autres : si tu regardes un seul Titi et Grosminet, tu n’es pas perdu.

Tandis qu’à l’école les programmes sont progressifs : les points de français ou de mathématiques vus les années précédentes, ou lors du chapitre précédent, sont des PRéREQUIS pour aborder le chapitre suivant.

Par exemple étudier les équations en algèbre suppose que tu maîtrises parfaitement les 4 opérations de base ( + , — , x, %), l’ordre à respecter entre ces opérations et, le cas échéant, la différence entre des nombres entiers, des fractions, des nombres racines, des puissances.

Pourtant combien de collégiens sont confrontés à des exercices mathématiques de plus en plus sophistiqués sans jamais avoir validé les compétences de niveau inférieur? (Voir mon article sur les lacunes concernant les fondamentaux supposément acquis à l’école primaire)

Imaginerait-on, de la même façon, faire jouer tout un concert en solo à un pianiste qui ne connaîtrait pas ses gammes?

Pas étonnant, dans ces conditions, que les élèves et les étudiants soient stressés (ou résignés )

Car ils sont sans cesse confrontés à des exigences qui les dépassent- n’ayant pas forcément les connaissances et compétences tenues pour acquises arrivés à ce niveau (telle classe, tel point du programme dans l’année).

Et plus le temps passe, plus il y a de trous dans le gruyère. Plus le château de cartes est près de s’effondrer. Le fameux problème de la “motivation”. Et puis l’échec scolaire.

L’élève est écartelé entre ses acquis vacillants, ses non-acquis, et les nouvelles frontières qu’on veut à tout prix lui faire franchir dans une discipline.

http://www.zupdeco.org/association
La seule chose qui rende le système vivable, c’est la baisse du niveau général, la baisse des attentes. Et puis l’éviction des élèves les plus en difficulté (l’échec scolaire). Ainsi être dans une certaine classe (6e plutôt que CE2), être titulaire d’un diplôme, ne certifie plus grand chose - à part qu’on n’est pas à 100% en déroute ! Quand un flocon en ski, ou une couleur en karaté reflète précisément le niveau de maîtrise de la discipline concernée.

Te lancerais-tu à la conquête de l’Everest, si tu n’arrivais déjà pas à grimper en haut du mur d’escalade de ton village? Il y a des étapes à franchir avant de passer à la suite. Les gamers savent bien cela : TRY AGAIN. AGAIN. AGAIN!

Eh bien concernant les disciplines académiques, même si ce n’est pas le fonctionnement du système scolaire aujourd’hui, c’est la même chose. Ce devrait être la même chose. Surtout si on compte utiliser les compétences associées dans la vraie vie : lire, écrire, compter,...

Salman Khan, fondateur de la KHAN Academy, prend,dans une conférence Ted, l’exemple de la construction d’une maison. Voici comment cela se passerait si l’on procédait dans ce domaine comme avec la construction des compétences dans l’enseignement scolaire :

  • Fondations : 6/10. Passable. Passage au niveau supérieur.
  • Premier étage,…
  • 10e étage,….jusqu’à écroulement de l’édifice, perclus de failles.

Son message est de bon sens :

“Enseignons pour la maîtrise, et pas pour les résultats aux examens”

— Salman Khan, fondateur de la KHAN Academy

Si tu maîtrises les compétences associées, tu as des chances de réussir aux examens (moyennant la connaissance, superficielle, des épreuves elles-mêmes). Par contre si tu “réussis” tes examens, cela n’implique pas la maîtrise des compétences associées.

Or tu n’empruntes pas le même chemin d’apprentissage selon que ton objectif est purement formel (scolaire), ou que ton objectif est substantiel (acquérir compétences et connaissances). Sauf que l’un de ces chemins est une IMPASSE : déjà, à terme,dans le système académique, et plus encore dans la vraie vie.

En cas de lacunes qui entravent aujourd’hui ta progression dans une discipline, la seule méthode connue est de travailler tes failles jusqu’à les surmonter. Et pour rattraper ses fondamentaux, le plus tôt est le mieux : ainsi t’éviteras-tu de traîner un handicap grandissant d’année en année. Sinon comme ces étudiants, ton premier problème à résoudre ne sera pas le droit ou le commerce, mais la remise à niveau en orthographe. Tes lacunes seront toujours un boulet qui rendront ta vie plus compliquée, et l’acquisition de savoir ultérieurs périlleuse — en tout domaine.

Et sache que le monde a besoin et demandera de plus en plus des personnes qui maîtrisent et démontrent effectivement des compétences, plus que des personnes titulaires d’une certification — certes encore reconnue par les employeurs mais foncièrement douteuse.

De surcroît , les valeurs transmises à l’école vont à l’encontre d’un passage obligé de l’apprentissage : l’acceptation de l’ERREUR, le COURAGE de recommencer, la PATIENCE*

En toutes choses, les meilleurs ne sont pas forcément les plus doués par la Providence, mais toujours ceux qui persévèrent le plus. C’est en forgeant que l’on devient forgeron, dit la sagesse populaire. Il n’y a pas “les bons” et les “mauvais” une fois pour toute : il y a ceux qui, conscients qu’ils apprendront…en se trompant!, progressent. Et ceux qui démissionnent.

Même à l’école, même dans des disciplines intellectuelles, le facteur décisif n’est pas un éventuel QI, mais les croyances quant à la possibilité de devenir meilleur. Et puis le travail et la persévérance qui s’ensuivent : car à quoi bon faire des efforts, si on est persuadé “d’être NUL”?

  • le développement de ces qualités à l’occasion par exemple d’un parcours académique est même probablement le méta-apprentissage le plus précieux, au-delà des contenus et méthodes apprises. Or dans ces circonstances, ce que tu as le plus de chances d’apprendre, c’est l’impuissance. Dommage.

Alexandra Evrard

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Sources :

  • Ted Talk de Salman Khan, fondateur de la KHAN Academy : à l’origine, enseignement des mathématiques par des vidéos et des exercices en ligne
  • Un article de blog associé :
  • La “bulle spéculative” autour des diplômes VS compétences démontrées
  • L’attitude qui favorise le succès : la conscience que le travail paie! (“growth mindset VS. fixed mindset”, concept de Carol Dweck)

http://www.forbes.com/sites/travisbradberry/2016/01/19/why-attitude-is-more-important-than-iq/#1aa5207d2f57

Mes précédents articles :