Retrouver le plaisir d’apprendre

Tomber/se tromper, une étape essentielle de l’apprentissage

Je me souviens de l’incompréhension de mes amis quand, en Mars dernier, je m’évertuais à tenter des 180° (demi-tours) tout en descendant des pistes en snowboard. J’avais appris à surfer des 2 côtés mais j’étais encore loin de réussir à changer de côté de façon fluide et en ayant de la vitesse. Bref, je tombais souvent, vraiment souvent même…

Il faisait gris, la neige était encore assez verglacée par endroit et les chutes n’étaient donc pas très plaisantes.

« Tu ne veux pas juste descendre la piste tranquillement et profiter de ta journée de snowboard ? » me demande un de mes amis.

Sentant une petite note d’impatience dans sa voix (je m’apercevais alors que mes nombreuses chutes les forçaient à m’attendre régulièrement), je me remis sur pied et descendis la piste « simplement ».

Mais une fois arrivé en bas, je m’aperçus qu’il me manquait quelque chose : certes, ça faisait plaisir de descendre rapidement une piste en snowboard mais ça ne présentait plus aucun challenge pour moi.

Je n’avais pas ce plaisir associé au fait d’avoir l’impression de progresser et de me rapprocher de mon objectif. Bref, j’en suis venu à la conclusion assez contre-intuitive que je profitais plus de ma journée en enchaînant les chutes sur de la neige dure pour faire des 180° qu’en descendant les pistes sans tomber !

Finalement, après avoir trouvé un compromis pour ne pas faire attendre mes amis qui skiaient avec moi, je me suis remis à tenter les 180° et au bout d’une journée et demi de snowboard et de nombreuses gamelles, je pouvais en enchainer facilement une dizaine à la suite et sans tomber. En revanche, j’ai gardé de beaux bleus sur les fesses pour les quelques jours qui ont suivi…

Bref, j’en suis venu à préférer les chutes sur la neige dure aux descentes sans difficulté dans le seul l’espoir d’apprendre quelque chose de nouveau.

Comment expliquer ça ?

Ceci peut s’expliquer par un mécanisme physiologique que nous possédons tous : le système de la récompense.

Les chercheurs en neurosciences distinguent 3 composantes dans ce système :

  • Plaisir (“liking”) : le plaisir éprouvé une fois la récompense obtenue
  • Motivationnelle (“wanting”) : ce qui nous pousse à atteindre notre objectif
  • Associative (“learning”) : le fait d’associer un stimulus à une récompense

Ainsi, dans mon cas de figure, ce serait essentiellement la composante motivationnelle du système de la récompense qui me poussait à recommencer.

Un neurotransmetteur en particulier joue un rôle clé dans cette composante : la dopamine !

La dopamine, via son rôle dans le système de la récompense, contribuerait donc largement à la motivation qui nous pousse à atteindre nos objectifs.

No Pain, No Gain

Plusieurs études, comme celle de Knutson et Cooper ou celle de Bódi et collaborateurs semblent indiquer que la dopamine serait aussi largement impliquée dans le fait de rechercher la nouveauté et que cette nouveauté à elle seule activerait notre système de la récompense.

Ce plaisir associé à la nouveauté a sûrement joué un rôle clé dans la capacité d’adaptation de notre espèce. Imaginez le plaisir de nos ancêtres lorsqu’ils venaient d’acquérir une nouvelle compétence (allumer un feu, fabriquer un piège, etc.). Nul doute que ce plaisir éprouvé en découvrant une chose nouvelle en a poussé plus d’un à continuer leur voyage vers l’inconnu.

Le revers de la médaille est que ce système de “récompense pour la nouveauté” ne s’active que faiblement si la tâche est déjà connue !

Gary F. Marcus, Professeur de Psychologie et Sciences Cognitives à l’Université de New York, cite les recherches de Knutson et Cooper et affirme que :

« Apprendre quelque chose de nouveau peut entraîner la même libération de dopamine que l’on peut obtenir en consommant de la cocaïne. »

Les chercheurs en neurosciences sont encore loin d’avoir compris tous les mécanismes liant la dopamine à l’apprentissage mais voici les 3 points qui me semblaient important de souligner :

  • Cet article ne traite que d’un seul circuit (voie mésolimbique) impliquant la dopamine alors qu’elle a de nombreux autres rôles et modes d’actions dans le corps humain
  • La dopamine semble jouer un rôle clé dans la motivation pour atteindre nos objectifs en anticipant notamment la récompense visée
  • La nouveauté peut être perçue comme une récompense en soi par le cerveau (ce que les chercheurs appellent “novelty-reward”)

Voyons avec le schéma suivant comment cela pourrait s’appliquer à notre exemple de snowboard.

Snowboard, apprentissage et dopamine

Ainsi dans notre exemple de snowboard, seul le fait d’apprendre à maîtriser quelque chose de nouveau (faire des 180°) représentait une récompense pour moi. Dès lors que ces derniers me paraissaient faciles, ils ne représentaient rapidement plus beaucoup d’intérêt.

Pour expérimenter à nouveau ce plaisir, il ne me restait plus qu’à apprendre à faire des 360°…

“No pain, no gain !”

Retrouver le plaisir d’apprendre

A de rares exceptions près, nous sommes tous “équipés” de ces mécanismes pour nous inciter à apprendre. Mais cela ne fait pas tout puisque lorsque l’on est confronté à une possibilité d’apprendre quelque chose de nouveau, de nombreux autres paramètres rentrent en compte :

  • Notre intérêt pour le sujet / la tâche à apprendre
  • Notre persévérance
  • Le temps d’apprentissage estimé
  • La difficulté estimée
  • La peur de l’échec
  • Les désagréments que nous sommes prêts à endurer (ex : blessures, peur du ridicule)
  • Etc.

Le plaisir d’apprendre n’est donc qu’un seul des paramètres dans notre décision d’apprendre quelque chose de nouveau ou non.

Ce que je trouve dommage, c’est de voir à quel point ce plaisir d’apprendre est prépondérant quand nous sommes jeunes et à quel point son impact diminue en grandissant.

Prenez par exemple un bébé qui apprend à marcher et un cinquantenaire qui apprend à faire du ski.

Le bébé tombera d’innombrables fois avant de réussir à marcher convenablement mais, à chaque fois, il se relèvera et réessaiera avec autant voire plus de détermination que la fois précédente.

Le cinquantenaire lui, fera en sorte de tout faire pour ne pas tomber du tout, quitte à progresser beaucoup plus lentement.

Quand la “peur de” prends le pas sur le plaisir d’apprendre

Des études ont montré que la sécrétion de dopamine diminuait en vieillissant. Ceci pourrait expliquer :

  • La diminution de la récompense associée à la nouveauté
  • L’augmentation de la peur de l’échec / du danger dans les apprentissages

Mais il est trop tôt pour tirer des conclusions quant à l’impact de la diminution de dopamine en vieillissant sur l’attitude vis-à-vis des apprentissages. De nombreuses études supplémentaires sont encore nécessaires pour cela.

En attendant, doit-on considérer que nous ne pouvons rien faire contre ce changement d’attitude vis-à-vis de l’apprentissage ?

Bien sûr que non !

Je suis intimement convaincu que ce plaisir d’apprendre se cultive et que ces peurs se surmontent de plus en plus facilement avec la pratique.

Chaque nouveau défi relevé nous permet de goûter ce plaisir d’apprendre et de nous mettre en appétit pour le prochain. Il nous rappelle aussi que certaines de nos peurs étaient totalement irrationnelles et d’autres facilement surmontables.

Retrouver le plaisir d’apprendre est donc un travail de tous les jours.

Essayez de comparer comment vous abordiez un nouvel apprentissage à 6 ans, à 12 ans, à 20 ans et maintenant. N’avez-vous pas laissé d’autres facteurs prendre le pas sur votre plaisir d’apprendre ?

La prochaine fois que vous aurez le choix entre apprendre quelque chose de nouveau et vous débrouiller avec ce que vous connaissez déjà, prenez quelques secondes pour réfléchir :

Qu’est-ce qui vous empêche d’aborder ce nouvel apprentissage ? Ces freins sont-ils vraiment importants ?

Juste après, pensez à la dernière fois où vous avez appris quelque chose de nouveau et focalisez-vous sur le plaisir que vous avez éprouvé.

Pourquoi ne pas recommencer ?

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Michel Ferry— Cofondateur de Navadra

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