Rencontre avec André Stern, un enfant de 44 ans qui n’est jamais allé à l’école

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J’ai eu l’occasion de rencontrer André Stern le mois dernier. Il intervenait au débat sur l’apprentissage et l’éducation suite à la projection d’Alphabet, le documentaire d’Erwin Wagenhofer. Voici un petit débrief du film et de l’intervention de Monsieur Stern.

“Alphabet — la peur ou l’amour”

Alphabet (2015) est le troisième volet de la « trilogie de l’épuisement » d’Erwin Wagenhofer, commencée par We feed the world (2005), consacré à la crise alimentaire, puis Let’s make money (2008), sur la crise financière. Le réalisateur s’attaque cette fois à un autre pilier de notre société : l’école.

Dans les premières minutes du film, une séquence de cerf-volant me laisse agréablement songeuse…. jusqu’à ce que Yang Dongping commente : « Le cerf-volant est un symbole d’espoir. C’est une métaphore de notre éducation. Nous comparons les enfants à un cerf-volant qui serait retenu au sol par les parents et l’école. Nous aimerions le voir voler plus haut, mais en réalité, nous faisons tout pour le contrôler. Pour garder le contrôle. C’est à cela que ressemble le concept éducatif.»

Le film commence en Chine, pays de l’excellence où l’échec n’est tout simplement pas une option. Si chaque année la Chine termine première du fameux test Pisa, elle compte aussi un grand nombre de suicides parmi les jeunes qui ratent leur concours d’entrée dans le supérieur.

Alphabet

Avec une telle introduction, le réalisateur autrichien dresse le tableau sombre de la crise de l’éducation. Par la suite, il rapporte les témoignages de plusieurs personnages de renom tels que :

  • Sir Ken Robinson, expert en éducation reconnu pour ses interventions en faveur du développement de la créativité et de l’innovation.
  • Gerald Hüther, l’un des chercheurs allemands les plus écoutés dans le domaine des neurosciences.
  • Arno Stern, chercheur et éducateur reconnu par l’UNESCO.
  • Andreas Schleicher, statisticien et chercheur sur les questions d’éducation, coordinateur internationnal du test PISA.
  • André Stern, fils du chercheur et pédagogue Arno Stern, il a grandi en dehors de toute scolarisation.
  • Pablo Pineda Ferrer, le premier européen atteint du syndrome de Down à avoir un diplôme universitaire.

Pour eux, la compétition et les contraintes ne sont pas bénéfiques à l’enfant mais serviraient simplement à l’enfermer dans une certaine manière de penser. Dans le film, on voit comment se déroule un concours destiné à élire le meilleur dirigeant du monde parmi un groupe de jeunes cadres fraîchement diplômés. Lors de cet incroyable concours hors des réalités du monde actuel, des candidats proposent tous la même réponse aux problèmes qui leur sont posés, sans aucune créativité. Je reste encore médusée de savoir q’un tel concours existe.

Bref, le film nous amène à réfléchir à la question suivante : Est-ce qu’un autre système d’éducation est possible ? Pour connaître mon avis, vous pouvez explorer cet article “L’école nouvelle pour tous : une utopie ?”. Alphabet ne m’a pas laissé indifférente et a provoqué en moi de nombreuses émotions. Au début, j’ai été déroutée par le côté un peu fouillis du documentaire et par sa mise en scène lente. Mais en ce sens, il donne la possibilité de laisser exprimer notre sens critique. Et ça, ça fait du bien !

“L’enthousiasme, cet engrais qui fait fleurir l’enfance”

En plus d’un docu passionnant, j’ai pu écouté André Stern nous partager son expérience. C’est vraiment un sacré personnage. Il se présente comme un enfant de 44 ans qui n’est jamais allé à l’école. Il raconte son histoire dans ses conférences et dans ses livres tout en étant musicien et luthier de profession. Bien que son expérience d’enfant non scolarisé ne puisse pas être transposée à tous (milieu élitiste, d’intellectuels et de pédagogues avertis), elle est très enrichissante et le message qui en découle est universel :

“Les enfants ne sont ni des vases à remplir, ni un feu à allumer : ils sont un foyer ardent à ne pas éteindre.” André Stern.

Le 26 novembre dernier, au cinéma Bonne Garde à Nantes, André Stern a évoqué pour nous les 4 prédispositions spontanées de l’enfant. Selon lui, une prédisposition est une aptitude naturelle précieuse qu’a l’enfant dès la naissance.

1. La première est leur aptitude à jouer. Que fait un enfant si on le laisse libre de son temps ? Il joue. Tout le temps. Et pourquoi l’interrompons nous tout le temps ? Est-ce par crainte que le jeu ne suffise pas à son développement ? Nous pouvons tranquillement nous libérer de cette fausse croyance car chez l’enfant le jeu est synonyme d’apprentissage. Laissons les jouer sans intervenir, ils sont en train d’apprendre tellement de choses.

“Jouer ne signifie pas fabriquer ou produire quelque chose. Jouer signifie éprouver du plaisir. Être actif. Jouer signifie vivre quelque chose de tout son être. C’est précisément cela que les enfants n’ont pas l’occasion de faire à l’école. On dit que les enfants doivent prendre la vie au sérieux. Mais c’est au contraire le jeu qui doit être pris au sérieux ! » Arno Stern

2. La deuxième prédisposition naturelle est leur capacité à vivre des tempêtes d’enthousiasme. Et c’est formidable ça, car les récents progrès en neurosciences nous apprennent que le cerveau se développe rapidement tel un muscle, mais à une seule condition : que nous l’utilisions avec enthousiasme. En neurobiologie, on définit l’enthousiasme comme un engrais cérébral.

Savez-vous qu’un enfant entre 2 et 3 ans vit une tempête d’enthousiasme toutes les 3 minutes ? Alors q’un adulte vit un sentiment comparable que 2 à 3 fois par an ! Réfléchissez-y car l’enthousiasme est une des rares ressources illimitées de notre Terre, ce serait dommage de s’en passer. Laissons parler notre enfant intérieur et vibrons davantage. Si en plus, ça nous rend plus intelligent, c’est parfait !

“On ne peut pas forcer quelqu’un à s’éduquer, on ne peut que l’y inviter. C’est là tout l’art de l’éducation.” Gerald Hüther

3. La troisième aptitude naturelle de l’enfant est l’ouverture d’esprit et l’absence totale d’intolérance.

Le documentaire montre une expérience intéressante mise en place par des chercheurs de l’université de Yale. Ils ont imaginé un petit théâtre de marionnettes où un petit personnage (un rond rouge avec des yeux) tente de monter une pente raide. Un deuxième personnage, le triangle jaune, lui vient en aide. Alors que le carré bleu le pousse pour le faire glisser en bas de la pente. Après plusieurs scènettes différentes, l’enfant doit choisir entre le triangle et le carré.

L’expérience a montré qu’avant 10 mois, l’enfant choisit systématiquement celui qui a aidé (le triangle). Vers 12 mois, 20% des enfants choisissent le méchant (le carré) et sont déjà dans un délire de compétition. Sont-ils déjà capables de jugement social pour autant ? Non bien sûr, c’est simplement parce que c’est nous qui nous comportons ainsi devant eux et qu’ils reproduisent le “modèle” que nous leur proposons.

“Un esprit est comme un parachute. Il ne fonctionne pas si il n’est pas ouvert.” Frank Zappa

L’ouverture d’esprit est vraiment une qualité essentielle pour enrichir sa vie. Cela ouvre la porte à des interactions plus sincères et profondes avec les gens que l’on rencontre. Etre ouvert d’esprit, c’est aussi être ouvert à ses propres pensées. C’est ainsi que nous pouvons nous autoriser à nous exprimer et à être créatifs. Or cette créativité est atténuée voir exterminée par le système éducatif classique. Ainsi en grandissant, l’individu devient totalement obsédé par les résultats quantitatifs au détriment des capacités imaginatives.

Pour illustrer ce propos, Erwin Wagenhofer évoque le test de la pensée divergente. « La pensée divergente est un processus ou une méthode de pensée utilisée pour produire des idées créatives en envisageant de nombreuses solutions possibles. “ Définition Wikipédia. Les résultats du test sont probants :

  • 98% des enfants de 3 à 5 ans atteignent le niveau « génial »
  • Entre 8 et 10 ans, 32% des enfants atteignent le niveau « génial »
  • Entre 13 et 15 ans, 10% d’adolescents atteignent le niveau « génial »
  • Et au dessus de 25 ans, seulement 2% des adultes atteignent ce même niveau.
“Vos préjugés sont vos fenêtres sur le monde. Nettoyez-les de temps en temps, ou la lumière n’entrera pas.” Isaac Asimov

4. La 4ème aptitude naturelle est l’envie d’aller dans le vaste monde. Le désir de rencontrer les autres et leurs différences. Une prédisposition à entretenir précieusement. Comment ? En supprimant de notre éducation, le principe de compétition. En bannissant de nos principes éducatifs l’idée que l’on doit se battre seul et contre tous. En développant dans nos écoles, la coopération, la réussite collective, la curiosité, le vivre-ensemble…

“Tout seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin.” Proverbe africain

Malheureusement en grandissant, la majorité d’entre nous a perdu tout ou partie de ses prédispositions naturelles. A cause de peurs, de croyances négatives et bloquantes, à cause de qui de quoi… j’en sais trop rien. Mais je pense que ce n’est ni l’ordre des choses, ni le seul chemin à suivre.

Moi même, je me suis un peu perdue. Je me suis toujours considérée comme non créative, sans imagination, devant apprendre rigoureusement des théories et juste bonne à appliquer correctement ces méthodes. C’est l’étiquette que j’ai bien voulu porter pendant 30 ans. Aujourd’hui, grâce à mon métier et à tous les enfants que j’ai rencontrés, je me libère et je me laisse emporter par des tempêtes d’enthousiasme ! Je me découvre même le besoin de créer !

Dans le film, l’anecdote suivante m’a fait un nouveau petit déclic dans ce sens. Le réalisateur parle de la Vallée de la mort qui est le point le plus sec et le plus chaud d’Amérique du Nord. Pendant une dizaine d’année, on a cru que certaines espèces de la flore locale s’étaient définitivement éteintes à cause du climat de plus en plus aride. Et pourtant, en 2005, la Vallée de la Mort a offert une incroyable symphonie de fleurs sauvages. On doit cette éclosion aux nombreuses graines en dormance qui attendaient juste une combinaison idéale des conditions climatiques.

Death Valley en Californie

Grandir et devenir adulte ne devrait pas nous amener à perdre nos qualités d’enfants. Et puis, si jamais nous nous sommes égarés, rien ne nous empêche d’arroser nos graines en dormance en nous inspirant de nos bambins.

Bonnes fêtes de fin d’année ! Profitez de ce (et ceux) que vous aimez en retrouvant votre enfant intérieur !