Je suis d’une génération de Passeurs.

Je suis né sous un ciel où aucune étoile n’est fixe. La nuit, les lumières de la ville, où j’ai grandi, ne laissent voir là-haut que les astres motorisés. Dans mon enfance, je n’ai pas eu droit aux consoles, c’est donc chez mes amis que j’ai découvert Pokemon, puis Age of Empire et les Sim’s, que je m’empressais de reproduire chez moi avec du papier, des crayons de couleur et la complicité de mes frères et soeurs. Ce n’est qu’à seize ans que j’ai eu mon premier téléphone portable ; encore aujourd’hui, je suis le dernier de ma bande à sonner à l’improviste chez mes amis, sans SMS de pré-avis. Pour autant, je suis loin d’être “technophobe”. J’utilise Photoshop depuis le collège, je fais du graphisme sur Sketch, de la vidéo d’animation sur Motion, du HTML et du CSS, et je saurais servir mon CV à un patron d’entreprise sous forme de pub Facebook (si j’en avais quelque chose à faire).

Je suis né en 1994, soit une petite décennie avant les digital natives tant attendus, tant redoutés. Je suis d’une génération de Passeurs.

L’autre jour, dans le métro, j’observais un couple d’adolescents : la fille était assise sur les genoux du mec, qui lui passait distraitement une main sur la nuque. Ils auraient pu être touchants, s’il n’avaient tous les deux été rivés à leur smartphone, en train de jouer à Candy Crush. Ils n’ont pas décroché un seul mot en dix minutes. Une autre fois, dans le train de banlieue, j’ai vu un bébé de trois ans regarder le paysage défiler à travers la caméra de l’iPad de son père.

Partout autour de moi, je vois un certain lien au réel qui se défait.

A l’opposé du spectre, il y a ceux que le digital effraie autant qu’il les fascine, un peu comme ces nuées de moustiques qui volent frénétiquement autour des ampoules à néon, au crépuscule. Il y a les grands-parents, bien sûr, qui s’obstinent à croire qu’ils ne peuvent pas relever leurs “courriels” ailleurs que sur leur ordinateur personnel, mais aussi tous les plus de trente ans qui se persuadent que le meilleur logiciel pour faire un flyer ou un album photo c’est Word, parce qu’ils ont mis cinq ans à apprendre à s’en servir —OK, je sais : j’abuse, mais vous saisissez l’idée.

Je suis d’une génération de Passeurs. Sous notre ciel, aucune étoile n’est fixe, mais il suffit de s’éloigner d’un pas du lampadaire pour que les vrais astres réapparaissent. Pas complètement dépassés, pas complètement submergés, c’est à nous de trouver comment canaliser la technologie pour la mettre au service du réel, et non l’inverse. Sans être réactionnaires, maîtriser l’outil sans se faire déposséder. Promouvoir sur Facebook la beauté et la force de projets concrets sans se perdre dans ce désert bleu. Savoir où trouver l’information, avant que celle-ci ne nous trouve.

A cheval sur deux siècles, c’est à nous de dicter l’allure.