Le continent invisible
C’est un continent dont on ne parle pas à l’école, qui n’existe pas sur les cartes, que les satellites ne peuvent pas observer, mais pourtant il est bien là. Et c’est nous qui l’avons fabriqué.
Notre chère Terre se voit souvent attribuer le sobriquet de « Planète bleue ». Vue de l’espace, la couleur azurée prédomine, la planète étant recouverte aux deux tiers par les océans.






L’Humanité a peu à peu dompté ces 5 « grands bleus ». Commerce, loisir, art… Notre existence dépend de l’océan, que l’on vive près du rivage ou non.
Un lien vital s’est bâti au fil des siècles.
L’Homme, attiré par les flots, partit en expédition. Christophe Colomb découvrit le Nouveau Monde en traversant l’Atlantique, Magellan acheva le premier tour du monde en parcourant les océans, le Commandant Cousteau explora les fonds marins…Maintes expéditions, des plus anciennes aux plus contemporaines ont permis d’explorer ces étendues d’eau, sous toutes leurs facettes.
et pourtant…
Ce n’est qu’en 1997 que Charles J. Moore lance l’alerte.


Cet océanographe et skipper américain découvre l’impensable :


Pas tout à fait !
Charles J. Moore découvre un continent en plein océan Pacifique.
Un continent créé de toute pièce par l’Homme entre l’Amérique du Nord et l’Asie.
Si l’on a découvert ce continent aussi tardivement, c’est simplement parce qu’il est constitué d’une matière bien récente dans l’Histoire de la Terre :
le plastique.


Surnommé « île de déchets », « vortex de plastique », « soupe de plastique » ou encore «huitième continent », cet amoncellement de déchets s’est constitué en quelques décennies.
Comment a-t-on pu l’ignorer ?
Composé principalement de microparticules de déchets plastiques, les images satellites ne révèlent en rien l’existence de ce continent. Cette pollution marine est invisible depuis l’espace.


Qui plus est, les routes maritimes empruntent peu ces zones polluées par des continents de plastiques.
Oui. DES continents.
Il en existe d’autres, Pacifique Sud, Atlantique Nord, Atlantique Sud, Océan Indien. Chacune de ces aires cache son île de déchets :


Le continent de plastique dans le nord du Pacifique se démarque par sa taille : l’équivalent de 6 fois la France. Il est surnommé “Great Pacific garbage patch” (“Grande poubelle du Pacifique”).


Ces zones de détritus sont caractérisées par l’existence de gyres océaniques: d’immenses tourbillons océaniques. Des courants marins convergent en ces régions des océans, entrainés par la force de Coriolis. Cette force est due à la rotation de la Terre et dépend de la latitude à laquelle on se trouve.


Dans l’hémisphère Nord, les gyres océaniques tournent dans le sens des aiguilles d’une montre tandis que dans l’hémisphère Sud, elles tournent en sens inverse.
Ces vortex de courants marins attirent ainsi les déchets des océans. Ceux-ci mettent plusieurs années avant d’arriver au centre des tourbillons.


On estime que plus de 8 millions de tonnes de déchets sont déversées chaque année dans l’océan. Si une partie des détritus flotte à la surface, la majorité se situe sous le niveau de la mer.


La densité de particules de ces déchets est particulièrement élevée jusqu’à 10 mètres sous le niveau de la mer, puis va en diminuant jusqu’à 30 mètres sous l’eau.
Les océans draguent tout ce que l’Homme y rejette.


20% des déchets proviennent de bateaux. Les 80% restants proviennent des continents et sont acheminés par les vents et surtout par les cours d’eau qui traversent les terres pour se jeter dans les océans, tractant sur leur passage d’innombrables détritus.
On estime que sur les quelques 260 millions de tonnes de plastiques produit chaque année, 10% s’échouent dans les océans. Selon Jenna Jambeck, professeure en génie de l’environnement à l’Université de Georgie:
«C’est l’équivalent de cinq sacs d’épicerie pleins de débris de plastique plantés tous les 30 centimètres sur les côtes du monde entier»
Cette accumulation de déchets allant des confettis jusqu’aux plus volumineux, représente un réel danger pour la biodiversité marine.


Selon Greenpeace, un million d’oiseaux et 100 000 mammifères marins meurent chaque année à cause de l’ingestion de plastiques.




Les animaux se blessent, restent piégés ou s’étranglent avec des débris à l’instar des tortues marines qui confondent souvent sacs plastiques et méduses.


Le plancton, un des premiers maillons de la chaîne alimentaire, ingurgite ces matières plastiques. Puis, ce danger remonte jusqu’en haut de la chaîne: l’Homme. Certaines substances toxiques sont assimilées par des poissons et leur présence amplifiée par le phénomène de bio-accumulation.
Fatales pour certaines espèces, ces soupes de plastiques géantes engendrent la prolifération d’autres espèces, invasives, comme l’araignée alobate seiseus qui s’adapte parfaitement à cet environnement en y pondant ses œufs.


Et le phénomène est loin de s’arrêter. Selon une étude de la revue scientifique Science, à ce rythme, d’ici 2025, la quantité totale de débris de plastique déversée dans les océans de la planète atteindra 170 millions de tonnes.
Le premier contributeur mondial à cette poubelle marine est :
L’Empire du milieu
Avec presque 3 millions de tonnes de déchets versés chaque année.
Suivent d’autres pays asiatiques, Indonésie, Philippines, Vietnam, Sri Lanka. Ces 5 pays comptabilisent à eux seuls la moitié des déchets déversés. Les pays européens côtiers se placent 18e et les Etats-Unis arrivent en 20e position. Gardons cependant en tête qu’un cours d’eau traverse souvent quelques frontières avant de se jeter dans l’océan…
Que faire ?


Face à ce constat apocalyptique, des idées ont émergé.
Premièrement : chercher


Tant qu’on ne mesure pas exactement à quel phénomène on a à faire, difficile de proposer des solutions. Plusieurs études sont menées à travers des expéditions aux 4 coins du globe afin d’observer, échantillonner, analyser…


On peut citer entre autres le NOAA Marine Debris Program
Deuxièmement : sensibiliser


Des organisations ont lancé de véritables croisades de sensibilisation et d’éducation. C’est le cas de l’Expédition septième continent ou encore la fondation suisse Race for water qui mène l’expédition « Race for Water Odyssey » d’une durée de 300 jours ponctués de 11 escales scientifiques et 9 escales de sensibilisation.
Viennent alors les solutions :
Et là, les campagnes de sensibilisation ont stimulé les imaginations de certains au plus haut point.
C’est ainsi que le cabinet d’architectes néerlandais Whim propose, avec la Fondation Recycled Island , d’agglomérer tous les débris plastiques afin de créer une île artificielle de la taille d’Hawaï.


Et attention, idée du siècle, cet habitat durable fait de déchets serait censé accueillir les réfugiés climatiques ! Trop sympa…
Un autre projet moins cynique mais toujours aussi titanesque est celui du jeune Boyan Slat. Du haut de ses 16 ans, cet utopiste dans l’âme a décidé de nettoyer les océans. Son projet The ocean cleanup a pour but d’utiliser les courants marins afin de ramener les déchets sur des plateformes de récupérations, sortes de barrages flottants.


Bien qu’idéaliste, le projet du jeune néerlandais ne convainc pas un certain nombre de scientifiques pour lesquels The ocean cleanup est tantôt infaisable tantôt perturbateur pour la biodiversité marine.
Seulement voilà, ces solutions proposées pour nettoyer nos océans traitent finalement les symptômes plutôt que la maladie.
La véritable source de ce mal provient de notre gestion des déchets à la base ; de la conception au recyclage en passant par la consommation. Les systèmes de gestion de déchets des pays restent trop peu aboutis pour faire face à la marée mondiale de production plastique. Or, une fois expulsés des limites maritimes du pays, les ZEE (zone économique exclusive), les déchets ne sont plus l’affaire des états. Plutôt pratique finalement…











