
Quand manger de la viande sera mal vu
Aujourd’hui, c’est le végétarisme qui est mal vu. Mais ce sera probablement différent d’ici la fin du siècle.
Dans mon article “Pourquoi les végétariens nous rebattent les oreilles”, on a vu que manger de la viande comme nous le faisons n’est plus possible. Trop de gaz à effet de serre, trop de pollution, trop de maladies, trop de gâchis. Il est matériellement impossible de continuer comme ça.

Mais ça reste un sujet très difficile. Je dirais même un sujet tabou.
Pour certain, se passer de viande est toujours impensable. Pourquoi ça ? Parce que nous n’avons pas l’habitude de penser le repas autrement. Et ce parce que notre relation à la nourriture est hautement culturelle.
Dans leur livre Penser l’alimentation : entre imaginaire et rationalité, les sociologues Jean-Pierre Poulain et Jean-Pierre Corbeau expliquent que nos choix alimentaires ne sont libres que dans une certaine mesure, parce qu’ils sont déterminés par des facteurs biologiques (on ne peut pas manger des champignons vénéneux par exemple), mais surtout en grande partie des facteurs socio-culturels.
L’être humain, selon eux, “ne peut incorporer que des aliments culturellement identifiés et valorisés”. C’est pour cela que je doute que vous vous jetiez sur des salades d’insectes mais que vous vous régalez d’un steak de boeuf, qui serait lui-même impensable dans d’autres parties du monde.

En arrivant en Grande-Bretagne pour ses études à la fin du XIXème siècle, un jeune indien explique dans sa biographie qu’il s’est pour la première fois rendu compte de l’importance sociale et culturelle de l’alimentation lorsqu’il s’est retrouvé forcé à abandonner son régime végétarien traditionnel. Pourquoi tant de viande ? L’historien Yves Lepage explique :
“L’engouement pour pour la consommation de viande semble liée à la révolution industrielle, au machinisme. Avec cette dernière est née le mythe de la puissance dont la nourriture carnée permettra aux hommes de maîtriser cette évolution.”
Donc en gros, qu’il faut manger de la viande pour être fort à l’usine. Les Anglais pensaient que la supériorité de leurs ouvriers par rapport au peuple indien était due à la consommation de viande, et ils en firent une grande propagande, tant chez eux qu’en Inde, qui est alors sous domination britannique. Le jeune indien cessera pourtant d’en manger dès qu’il le pourra. Il sera plus tard connu sous le nom de Mahatma Gandhi.

L’argument selon lequel l’homme aurait toujours mangé de la viande et qu’il serait donc naturel d’en manger (et d’en manger autant), est en fait une tentative de légitimation en invoquant une tradition… culturelle, qui s’avère d’ailleurs inexacte, et non un fait scientifique.
S’il est de plus en plus clair pour les archéologues que la viande cuite a participé au développement cérébrale de notre espèce à un moment donné pendant la préhistoire, nos conditions de vie et nos besoins n’ont aujourd’hui plus rien à voir avec le quotidien de nos lointains ancêtres. D’ailleurs l’alimentation variait d’une population à l’autre et d’une époque à l’autre en fonction de leur environnement et des saisons.
Aussi, nos ancêtres préhistoriques n’étaient pas 7 milliards sur Terre. Et ils mouraient en général bien avant de développer certaines des maladies caractéristiques de notre époque liées à une surconsommation de viande.

On pourrait débattre pendant longtemps sur les notions de “nature” et de “culture”. Mais si une chose est sûre, c’est que la culture n’est pas figée, elle change en permanence. La culture, c’est nous qui la faisons. Et surtout, c’est nous qui la changeons.
Dans l’ouvrage La viande : un aliment, des symboles, les auteurs expliquent que “il ne faut pas oublier que […] la consommation de viande rouge demeurait une exception à la table paysanne (qui constituait la majorité de la population française) jusqu’à la seconde guerre mondiale.” Puis la viande a connu une période de gloire, avant de perdre de sa superbe. “Ainsi les représentations collectives que nous attachons à la viande se sont modifiées. Le processus d’industrialisation de l’agriculture a banalisé cet aliment lui faisant perdre une bonne part de son prestige social.”
Aujourd’hui, on doit prendre des décisions non plus seulement en fonction de nos préférences personnelles, mais aussi en fonction de l’impact de nos décisions sur la société. Quand la FAO dit l’élevage émet plus de gaz à effet de serre que les transports, on ne peut pas faire la sourde oreille.

Alors oui, on pourra difficilement demander à des millions de personnes de diminuer drastiquement leur consommation de viande du jour au lendemain, mais prendre conscience du problème et essayer de faire des efforts, c’est déjà un excellent début.
Il faut souvent qu’une masse critique de gens commence à s’intéresser au problème, qu’ils essaient de le combattre à leur sauce (si je puis dire) et avec leurs propres moyens. Le phénomène devient alors de plus en plus visible auprès de leurs proches, il se banalise, et se répand. C’est ce qu’on appelle le phénomène de preuve sociale.
Lord Stern, un ancien vice président de la Banque Mondiale, pense que notre relation à la viande est amenée à changer, et que la consommation de viande pourrait bientôt devenir socialement inacceptable car jugée néfaste pour tout le monde.
“J’ai soixante-et-un an maintenant, et l’attitude des gens par rapport à l’alcool et à la conduite en état d’ébriété ont radicalement changées depuis que j’étais étudiant. Les gens changent d’opinions sur ce qu’ils considèrent comme une attitude responsable.”
Même si les végétariens sont encore peu visibles en France, où il ne représentent que 2 à 3% de la population, ils sont déjà très nombreux chez nos voisins, autour de 10% en Italie et au Royaume-Uni. Ils représenteraient même 40% de la population indienne, notamment pour des raisons religieuses.
Selon une enquête d’Opinionway pour le site d’information Terra Eco, 27% des non-végétariens français seraient prêts à devenir au moins flexitariens, c’est-à-dire à ne consommer de la viande que de manière occasionnelle.
Ce serait sensationnel, parce qu’une société avec 30% de flexitariens, végétariens ou végétaliens, ça aurait un impact environnemental et sociétal énormissime, tout en ayant un poids politique très fort.

Et puis comme l’a dit la FAO, il faudra aussi revoir les méthodes de production. Une solution est de remettre les animaux aux coeurs de certains écosystèmes de production biologique. Tara Garnett, du Food Climate Research Network de l’Université de Surrey (Royaune Uni), propose de redonner aux animaux “leur rôle d’unités de recyclage qui mangeraient les restes et paîtraient sur des terres non propices aux cultures”, comme les cochons, les poules ou les lapins qui sont utilisées en permaculture.
Les animaux produiraient individuellement plus de gaz à effet de serre, mais ils seraient beaucoup moins nombreux et leur impact pourrait être positif dans ces conditions. Mais il y aurait beaucoup moins de viande et les animaux seraient aussi beaucoup moins charnus. Donc cette option impliquerait quand même une sorte de flexitarisme.
Quant à la culture de légimineuses (qui apportent énormément de protéines), lorsqu’elle est faite en association avec d’autres plantes sur la même parcelle, elle permet de fixer dans le sol les nutriments dont les plantes ont besoin, et ce de manière tellement efficace qu’elles peuvent remplacer les fertilisants chimiques. Les légumineuses, c’est sexy !

Si vous voulez en savoir plus, voici mon précedent article :
En France, la viande c’est sacré. C’est le royaume divin de la blanquette, de l’andouillette et du saucisson.medium.com
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