Mélanie Almeida
Feb 23, 2018 · 11 min read

Le mois dernier, Lean In France a célébré ses 3 ans d’existence. Trois ans de rencontres, de créations de cercle, d’ateliers et d’afterworks. Trois ans d’engagement pour développer le “women empowerment” des femmes en France. Et pour célébrer cet anniversaire, nous avons eu l’honneur de recevoir Sheryl Sandberg, COO de Facebook et auteure de Lean In, de passage à Paris venue partager ses conseils à nos 350 invités.

Voici la vidéo de cet événement incroyable et le résumé de l’échange entre Insaff El Hassini, fondatrice de Lean In France et Sheryl Sandberg :

Insaff : Cela fait déjà 5 ans que Lean In a créé le concept de cercles, comment avez-vous eu l’idée des cercles et pourquoi pensez-vous qu’ils sont importants ? Quels impacts avez-vous pu observer ces dernières années ?

Sheryl : J’ai écrit “Lean In” il y a 5 ans et cette idée m’est venue après avoir remarqué que les hommes continuent de diriger le monde. Et j’ai l’impression qu’ils ne s’en sortent pas si bien que ça. Seulement 12 pays sont aujourd’hui gouvernés par des femmes. Seulement 5% des entreprises du Fortune 500 et 22% des entreprises du CAC 40 sont présidées par des femmes. Or je crois sincèrement que nous aurions tous à gagner si nous avions plus de femmes à ces postes. Donc l’idée du livre a émergé de l’envie de voir notre monde sous un autre jour. Un monde où les femmes obtiendront au moins 50% des rôles à hautes responsabilités et où les hommes s’occuperont de 50% des tâches à la maison. Nous allons y arriver même si c’est encore dur de l’imaginer. Mais je ne voulais pas seulement écrire un livre, je voulais que les femmes changent leur vie.

Les études montrent que bénéficier du soutien de ses pairs peut être déterminant dans une carrière. Lorsque j’ai eu l’opportunité de rejoindre Google puis Facebook, mes “mentors” m’ont déconseillés d’y aller alors que mes collègues m’ont soutenus. De plus, d’autres études ont démontré que de travailler en petits groupes peut avoir un impact important voir faire la différence. C’est la fusion de ces deux concepts qui nous ont donné l’idée de créer des cercles Lean In. L’idée était simple, celle d’avoir quelques groupes de 8 à 10 femmes se rassemblant une fois par mois. Nous espérions créer 1000 cercles mais finalement 34 000 cercles ont déjà été créés. En moyenne 100 cercles par semaine sont créés dans 157 pays. En France, on compte 75 cercles en France et 12 000 femmes membres du Chapter France grâce à votre travail.

Les cercles ont entraîné de nombreux impacts positifs. 85% des femmes membres d’un cercle ont dit avoir vécu une amélioration positive dans leur vie et 2/3 des membres Lean In se sentent prêtes à accepter un nouveau challenge.

Donc si vous prenez de la hauteur et les statistiques que nous avons cité plus tôt, vous notez qu’avec une personne à la fois nous pouvons faire la différence. Une par une. Une femme de plus qui dirige un pays, une femme de plus qui devient CEO, un homme de plus qui fait sa part à la maison, tout cela fait une immense différence. Donc je crois réellement que ce monde va changer et j’y crois grâce aux femmes qui travaillent ensemble et se soutiennent les unes aux autres.

Insaff : Nous avons aussi observé cet impact positif chez Lean In France qui fête ses 3 ans. Nous sommes heureuses de dire que Paris compte déjà plus de 650 membres. Et nous souhaiterions encourager plus de monde à démarrer leur propre cercle, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite créer son cercle ?

Sheryl : Depuis la création des cercles, 40% ont été créés au sein d’une entreprise et 60% au sein d’une ville comme c’est le cas de Paris.

Lorsque les femmes font preuve de leadership, elles sont appelées “Bossy”, cela n’arrive jamais aux hommes car la société est habituée à associer homme et leadership mais pas les femmes. Or les femmes ne sont pas moins douées que les hommes pour être des leaders, elles manquent seulement d’opportunités de le montrer. Les cercles Lean In leur offrent cette opportunité. Nous avons vu des leadeuses de cercles créés au sein de leur entreprise se faire remarquer pour leurs compétences de leadeuse et être promue pour cela. Créer et gérer un cercle est non seulement une excellente opportunité de développer ses compétences en leadership mais aussi la meilleure raison qu’il soit : celle d’aider d’autres femmes et hommes.

Insaff : La fondation Lean In a célébré ses 5 ans. Quelles seront les prochaines missions de la fondation ?

Sheryl : Lean In continue de grandir et vient d’embaucher sa première employée en Europe, Emma Roberts. Mais notre mission reste la même : aider toutes les femmes à accomplir leurs rêves. Qu’elle rêve de rester à la maison pour élever ses enfants, qu’elle souhaite évoluer dans son travail, qu’elle rêve de devenir CEO. Notre mission est de les aider à y arriver. Nous ne voulons plus qu’on leur dise que c’est impossible.

On ne demande jamais à un homme “devriez-vous vraiment travailler ?” alors que cette question est systématiquement posée aux femmes. Comme si c’était évident qu’un homme puisse avoir une carrière pro et une vie de famille alors qu’une femme devrait choisir entre les deux. Mais la vérité est que beaucoup de femmes n’ont pas le choix, elles s’accrochent pour préserver un équilibre entre leur carrière et leur vie de famille. Le rôle de Lean In est de les aider à avoir les mêmes chances et opportunités que les hommes. Nous voulons qu’elles se disent “Oui je peux y arriver !”.

Lean In agit dans ces deux domaines : sensibiliser la société sur les préjugés liés aux genres comme lors de notre campagne pour bannir le mot “bossy” et augmenter le nombre de cercles. Nous pensons vraiment que les femmes qui intègrent un cercle vont participer à changer le monde. Et bien sûr, chez Lean In nous n’oublions pas d’inclure les hommes dans nos démarches.

Insaff : Vous avez abordé le sujet de la confiance en soi, un sujet dont j’aimerai discuter. Nous savons que nos doutes et notre manque de confiance en soi peuvent nous ralentir. Dans votre livre “Lean In”, vous racontez que vous aussi vous aviez souvent vécu le syndrome de l’imposteur. Avez-vous des conseils pour réussir à développer sa confiance en soi ?

Sheryl : Nous savons qu’au même niveau de performance, les femmes noteront leur performance en dessous de ce qu’elles ont réalisé et les hommes au-dessus de la réalité. Nous savons aussi que les hommes et les femmes n’attribuent pas le succès de leur performance pour les mêmes raisons. Quand un homme réussi, il dit qu’il a réussi grâce à ses compétences. Quand une femme réussi, elle attribue son succès à une importante quantité de travail, à l’aide reçu par une autre personne ou à de la chance. Ce sont des détails très importants. Ils expliquent entre autres pourquoi les hommes candidatent à un poste même s’ils n’ont que 60% des compétences demandées alors que les femmes le feront seulement si elles répondent à 100% des compétences.

Si vous et votre entourage sous-estimez vos compétences, vous commencerez à internaliser cette négativité. Et ce problème de confiance touche toutes les femmes, même moi. Je l’ai souvent vécu au cours de ma carrière chez Facebook. Et cette différence entre les hommes et les femmes sur la confiance en soi vient de la société qui applaudit et félicite un homme lorsqu’il a du succès mais qui ne le fait pas lorsque c’est une femme qui réussi. Nous devons changer nos mentalités. Nous devons arrêter d’appeler les petites filles “bossy”, nous devons travailler sur notre confiance en soi.

L’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit “Lean In” est pour dire que si nous souhaitons changer la perception de la société envers les femmes, nous devons commencer par changer notre propre perception de nous-mêmes.

Insaff : J’aimerai vous poser une question sur la gestion de carrière. Est-ce que vous conseillerez de planifier notre carrière ou d’être flexible et de laisser notre carrière se décider d’elle-même ?

Sheryl : Je conseille toujours aux personnes qui entrent sur le marché du travail d’avoir un rêve à long terme et un plan à court terme et de rêver grand. Voulez-vous devenir CEO de votre entreprise ? Voulez-vous écrire le prochain best-seller ? Peu importe votre rêve, ne vous mettez pas des freins dès le début de votre carrière. Ne laissez pas les petites voix dans votre tête qui disent “Je ne peux pas y arriver” prendre le dessus. Et construisez un plan à court terme entre 18 à 24 mois pour planifier vos prochaines actions et atteindre votre but.

C’est le moyen court terme qui peut être plus difficile à concevoir. Si vous avez un rêve et que souhaitez tout planifier de maintenant à l’accomplissement de votre rêve, vous prenez le risque d’avoir un plan de carrière limité. La raison pour laquelle je dis cela est que lorsque j’ai terminé l’université, il n’y avait pas d’Internet et Mark Zuckerberg était en classe primaire. Si j’avais planifié toute ma carrière en détails, je n’aurais jamais rejoint Google ou Facebook parce que ces entreprises n’existaient pas. Je pense qu’en ayant éduqué les petites filles à suivre les règles, elles grandissent en voulant toujours tout planifier et prennent moins de risques.

De plus, vouloir planifier à moyen terme peut créer de l’anxiété car vous ne pouvez pas savoir ce que l’avenir vous réserve. Cette anxiété n’a pas lieu d’être car je vous assure, tout va bien se passer. Tout va bien se passer si vous y allez pas à pas, étape par étape. Il y a ce poster que j’adore affiché chez Facebook qui dit “Que feriez-vous si vous n’aviez pas peur ?”. Posez vous cette question. Déterminez ce que vous ferez si vous n’aviez pas peur. Et vous n’avez pas besoin de tout réussir d’un coup, allez-y pas à pas.

Insaff : Quel conseil donneriez-vous aux hommes pour nous aider à obtenir plus d’égalité hommes-femmes ?

Sheryl : Ceci est un message pour les hommes mais surtout pour les femmes, pour leur conseiller comment demander plus d’égalité aux hommes qui les entourent. Je pense que pour réussir nous devons changer notre discours. Pendant longtemps, nous avons dis aux hommes “Il faut plus d’égalité hommes-femmes car c’est plus juste” et bien sûr c’est vrai. Mais je pense que nous motiverons plus d’hommes si nous leur disons “Il faut plus d’égalité hommes-femmes car vous aussi les hommes vous en profiterez”.

En effet, si les hommes collaborent mieux avec les femmes, qui représentent quand même 50% de la population, ils augmenteront automatiquement leurs performances, qu’ils soient CEO ou jeunes cadres.

Ce qui est important à savoir avec la croissance, qu’elle soit pour un pays ou une entreprise est que la croissance n’est pas une formule “tout ou rien”. Quand l’entreprise grandit, il y a plus de promotions pour tout le monde, pour les hommes et les femmes. Lorsque un pays développé donne aux femmes les mêmes opportunités de travail que les hommes, il peut augmenter son revenu moyen par habitant de 5%. Nous ne luttons pas pour voler la part des hommes, nous souhaitons collaborer avec les hommes pour augmenter la taille de cette part et que nous en profitions tous.

On l‘observe aussi au sein des familles. Lorsque l’homme et la femme partagent équitablement les tâches à la maison, les familles sont plus heureuses. Le taux de divorce baisse, les cas de dépression chez les femmes diminuent et le nombre moyen de relations sexuelles augmente. Je dis à tous les hommes que je rencontre, si vous voulez faire plaisir à votre femme ce soir ne lui achetez pas des fleurs, faites la lessive.

Enfin, plus d’égalité hommes-femmes bénéficie aussi au bien-être de nos enfants. Les enfants qui ont des pères impliqués dans les tâches de la maison sont plus heureux, en meilleure santé, plus stable émotionnellement et ont de meilleurs résultats à l’école et dans leur future carrière.

Une étude très intéressante a montré que les jeunes filles qui ont vu dès l’âge de 14 ans leur père prendre 50% des tâches à la maison ont de plus grandes et diverses ambitions professionnelles que les jeunes filles qui n’ont pas eu un père impliqué dans les tâches quotidiennes. Pour conclure, le message que je souhaite donner aux hommes est que votre implication dans plus d’égalité hommes-femmes améliorera votre vie professionnelle, votre ménage et le futur de vos enfants.

Insaff : Ce sujet nous amène à ma prochaine question à propos de la campagne #metoo qui a eu lieu l’année dernière. Cette campagne a mis en lumière les problèmes d’harcèlement sexuel que vivent les femmes. Notamment dans leur lieu de travail par leurs collègues ou leur boss. Quel conseil donneriez-vous aux hommes et aux femmes de cette audience pour mieux travailler ensemble, pour un environnement de travail plus sûr ?

Sheryl : Je me considère chanceuse de n’avoir jamais eu de problème d’harcèlement sexuel avec un boss ou un collègue. Mais aussitôt je me pose la question “Est-ce que c’est normal de me sentir chanceuse pour cette raison ?”. Personne ne devrait se sentir “chanceuse” pour cette raison, cela devrait être la norme de n’avoir jamais subi d’harcèlement sexuel.

Au cours de mon expérience professionnelle, j’ai noté que les avances non désirées que j’ai reçu venaient toujours d’hommes plus expérimentés ou plus puissants que moi. Elles étaient courantes au début de ma carrière mais ont disparu au fur et à mesure que je prenais plus de responsabilités. Donc l’une de mes réponses à ce problème rejoint ce que j’ai partagé sur la mission de Lean In : avoir plus de femmes au pouvoir.

De plus, il est nécessaire que les problèmes d’harcèlement sexuel soient plus sérieusement traités par les entreprises. Chez Facebook, nos mesures contre l’harcèlement ont été publiées au grand public pour encourager plus d’entreprises à prendre des mesures.

Enfin, nous avons besoin de changements dans nos institutions. Mener des campagnes comme #metoo est important mais elles n’auront d’impact que si les institutions changent. Il faut que les femmes qui partagent leur histoire soient protégées et qu’elles ne subissent pas de répercussions comme la perte de leur emploi si elles décident de parler.

Ces campagnes sont importantes et ont eu un impact. Mais nous devons aussi nous assurer que les hommes ne vont pas cesser de soutenir les femmes dans leur carrière de peur que ce soit mal interprété. A l’époque où j’ai écrit “Lean In”, 64% des managers masculins américains ont exprimé avoir peur d’être seul dans une pièce avec une femme. Je n’ose imaginer quel est le pourcentage après #metoo. Le problème est que le mentorat en entreprise a toujours lieu dans une salle, en privée. Les hommes ne devraient pas avoir peur d’être seul dans une pièce avec une femme qu’ils souhaitent mentorer. Chez Lean In, nous travaillons aussi pour que les hommes et les femmes partagent les mêmes accès au mentorat. Nous devons nous assurer de mettre en place des démarches pour mieux protéger les femmes sur leur lieu de travail mais sans causer que les hommes cessent d’échanger avec leurs collègues féminines.

Toute l’équipe Lean In France souhaite remercier les 350 participants au “Fireside Chat with Sheryl Sandberg” pour leur venue à la Maison du Barreau le 22 janvier dernier, nos sponsors qui nous ont permis de rendre cet événement possible (Dassault Systèmes, Orange et Troops) et bien sûr Sheryl Sandberg pour son temps passé avec nous.

Lean In France

Publication officielle de Lean In France, chapitre français de leanin.org.

Thanks to Widney P

Mélanie Almeida

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