Geneviève — Juillet 2017

Geneviève avait le sourire ce matin là. Ses petit-enfants allaient arriver sous peu pour passer deux semaines avec elle. Elle avait attendu ce moment là depuis la dernière fois qu’elle les avait vus. Les provisions emplissaient les placards pour leur cuisiner de bons petits plats. Elle leur avait même acheter des friandises et un livre à chacun.

Sa fille déboula dans la cour à bord de son monospace. Elle déposa deux de ses enfants, Alban, Clara, leur cousine Océane et enfin le cousin Enzo, fils unique. Elle resta pour déjeuner puis repartit dans l’après-midi. Elle travaillait le lendemain et ne pouvait pas s’attarder.

Le soir venu, Geneviève avait cuisiné un boeuf bourguignon, charolais local. Mais ça ne plaisait pas à tous ses petits-enfants.

— Ah non j’aime pas ça Mamie, il y a des trucs gluants dans la viande.

— Arrête de fair le difficile Enzo, manges-en un peu.

— Non je veux pas.

Il quitta la table pour se jeter sur sa console portable.

— Enzo, je ne t’ai pas autorisé à sortir de table. Viens manger ta viande où tu n’auras pas de dessert.

— C’est quoi le dessert ?

— De la glace.

Le jeune Enzo revint à table en trainant des pieds.

— Mamie on peut aller voir les chevaux des Gonnaux demain ? Ils les ont toujours ?

— Si tu veux Clara. Oui ils les ont encore. C’est une bonne idée. Ooohh il a du mérite car c’est du travail de s’en occuper.

“ Alban, ne mets pas les coudes sur la table”.

— Je dors où moi Mamie ? demanda Océane distraite.

— Dans la mansarde avec Clara. Enzo et Alban vous pouvez dormir dans la même chambre ou séparément, comme vous voulez.

— Mamie, rien à voir mais t’as voté quoi aux élections ? reprit Océane.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Parce que Papa dit que tu votes facho. C’est vrai ?

— Il a dit ça ? répondit Geneviève outrée, tandis qu’Océane acquiesçait de la tête. C’est caricatural. Oui j’ai voté pour le FRF* mais ce ne sont pas des fascistes. Tu sais ce que c’est le fascisme ?

*Front Républicain Français.

— Oui vite fait, on l’a vu en cours d’histoire. Mais Marion Le Crayon elle aime que les vrais Français, personne d’autre. T’es comme elle ?

— Non ce n’est pas vrai. Elle n’a pas bonne presse alors les journalistes la caricaturent mais ce n’est pas ce qu’elle dit. Elle veut juste qu’on revienne à certaines choses qui marchaient bien avant. Des frontières, la rigueur à l’école, la discipline, l’autorité. Aujourd’hui c’est devenu n’importe quoi. On construit même des mosquées partout alors que nos églises tombent en ruine. Mais je ne sais même pas pourquoi je parle de ça avec toi. Tu es trop jeune pour comprendre.

— J’ai 15 ans Mamie. Tu sais je comprends beaucoup de choses. Tu votes ce que tu veux, c’est pas pour ça que je t’aimerais plus. Mais je suis pas d’accord.

— Si tu avais connu ce que j’ai connu, tu penserais différemment. Et ton père aussi. Ah ma foi.

Après le dessert, Enzo, bientôt suivi par Alban, sortirent de table pour se jeter sur leurs jeux.

— Enzo, Alban, qu’est-ce que vous faîtes ? Venez aider Océane et Clara à débarrasser.

— Nan j’ai pas envie.

— Ta maman ne t’a jamais appris à rendre service avant d’aller jouer.

— Non, répondit le garçon, surpris.

— Bon. Ca suffit. Tu es inservable. Pas de film ce soir si vous n’aidez pas tous.

— C’est quoi comme film ? répondit de manière nonchalante Enzo.

Maman j’ai raté l’avion.

— Oh super trop bien, je veux le voir !

— Alors débarrasse avec tes cousins.

Geneviève ne s’étonnait plus qu’on la prenne pour une fasciste. Vue l’éducation de certains de ses petits-enfants se disait-elle, elle paraissait dictatoriale à côté. Pourtant, elle pensait sincèrement que c’était pour leur bien. Après tout, ça avait plutôt bien réussi avec ses propres enfants. Les trois avaient fait des études, avaient de bonnes situations, des enfants. Ils avaient l’air tous heureux.

Mais elle s’inquiétait pour la génération de ses petits-enfants. Elle avait peur qu’ils n’arrivent pas à trouver un emploi, qu’ils aient des situations instables, qu’ils vivent dans un monde sans repères et sans valeurs. C’est pour eux aussi qu’elle avait voté Marion Le Crayon, pour que la France puisse leur offrir un avenir meilleur que celui qui se profilait. C’était son dernier moyen d’action sur le monde pensait-elle. Le FRP avait bien des défauts, mais parmi tous les autres, c’était les seuls qui avaient défendu toujours le même discours, les plus sincères croyait-elle.

“Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes.”
Karl Marx, L’idéologie allemande

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