Julien Prévaut — Juillet 2017

Julien était passé plusieurs fois devant l’Assemblée Nationale, sans jamais y entrer, même en simple touriste. Alors son émotion fut grande quand il pénétra dans l’enceinte de ce monument historique où tant de grands hommes s’étaient succédés : Victor Hugo, Charles de Gaulle, Jean Jaurès. Il se sentait tout petit.

Photo par Gpesenti

Il se fit guider pour récupérer sa carte de député, sa mallette contenant beaucoup (trop) de papiers, la cocarde et l’écharpe d’élu. On l’informa des indemnités qu’il toucherait : 5300€ nets, plus 5770€ de frais de mandats (IRFM) et 9500€ pour rémunérer ses assistants, une carte première classe illimitée dans le train pour couronner le tout.

Sur le chemin de la visite, on lui présenta le salon Delacroix. Il existait deux salons pour les députés. Le deuxième, le salon Pujol, était dédié aux députés de “droite”. Etant inclassable, on l’avait affecté au premier. Encore une belle symbolique de ce qu’était devenue la République : un système bipartisan ne laissant guère la place à la pluralité.

A son entrée dans l’hémicycle vide il fut frappé par le silence imposant du lieu. Il se sentait à nouveau oppressé par le poids de la responsabilité d’être membre d’une telle institution. Le calme qui y régnait l’impressionnait. Il allait vite déchanter sur cette apparence de quiétude.

On le mena jusqu’à son bureau, dans le bâtiment Jacques Chaban-Delmas tout refait à neuf de l’autre côté de la rue de l’université. C’était là que lui, ses 576 collègues et leurs assistants avaient leur quartiers en dehors des sessions. Dans la pièce, deux autres places étaient disponibles pour des collaborateurs en plus de la sienne.

Julien n’avait pas chômé pendant la dernière semaine. Malgré le mi-temps avec son employeur pas encore effectif, il avait passé du temps à rédiger et diffuser une annonce pour trouver son ou sa première assistant(e). Il avait reçu quelques réponses dès le week-end, à croire que ces postes étaient très prisés, et avait pu convenir d’un rendez-vous avec l’un d’entre eux. Les deux autres CV reçus ne lui avaient pas tapé dans l’oeil. Le temps lui manquant, il préférait tout miser sur celui-ci, en espérant qu’il conviendrait.

Le jeune homme entra dans son bureau qu’il venait à peine de prendre en main le matin même. Il n’avait pas 30 ans. Il portait un élégant costume avec une cravate fine de couleur vert sombre. Julien se sentait presque mal habillé par comparaison malgré le costume qu’il avait lui-même enfilé.

Le début de l’entretien fut très classique. Mayeul, de son prénom, déroula tous ses cursus et ses différentes expériences. Il avait fait Sciences Po Paris, un double diplôme à Princeton, un stage à Singapour, un à l’Assemblée Nationale pendant 6 mois puis avait travaillé trois ans au Royaume-Uni. Un parcours impressionnant presque de nature à intimider Julien, quasi autodictate dans son métier de commercial et novice en politique. Mais il ne se démonta pas. C’était lui qui était en position de négocier. Il lui posa des questions un peu plus personnelles pour essayer de saisir son état d’esprit. Il allait travailler avec lui au quotidien. Ce serait sa lanterne dans la pénombre de l’Assemblée Nationale. S’entourer de quelqu’un en qui il pouvait avoir pleinement confiance était indispensable. Il fallait aussi qu’il ait une vision pas trop éloignée de la sienne de la politique et de l’idéal de société. Il ne s’agissait pas d’avoir exactement les mêmes opinions, mais une certaine comptabilité était nécessaire. Il termina par la question qui le taraudait le plus.

— Est-ce que vous êtes ou avez déjà été membre d’un parti politique ?

— Oui. Et c’est d’ailleurs comme ça que j’ai trouvé mon stage à l’assemblée il y a deux ans, auprès d’un député du Rassemblement des Sociaux-Démocrates. Je ne pense pas que vous trouverez un seul stagiaire qui n’ait pas été membre ou très proche d’un parti politique. 
 “ Mais pour tout vous dire, je n’ai pas renouvelé mon adhésion depuis plus de 2 ans. Je ne suis plus en accord avec leur manière de faire de la politique. C’est aussi pour cela que je suis très intéressé par le poste que vous me proposez. Cela me permettrait d’exercer dans un milieu qui me passionne tout en restant en dehors des contraintes des appareils de partis politiques. Le fait que vous soyez un député non-inscrit a été déterminant dans mon choix de postuler à votre annonce.

— Parfait. Pour être franc, si je vous choisis, on va débuter ensemble en quelque sorte. Je veux quelqu’un qui connaisse déjà le milieu et sache bien comment fonctionnent les institutions, mais qui ait aussi un regard neuf comme le mien sur ce système. Je veux quelqu’un qui soit capable de penser par lui-même, de sortir des schémas de pensée habituels. Quelqu’un qui n’hésite pas d’ailleurs à me faire voir un avis différent du mien, à challenger mes opinions quand il le faut.

— Dans ce cas, je pense que je suis la personne qu’il vous faut. Mon indépendance d’esprit m’a permis de refuser des postes dans des grands groupes ou dans des grandes institutions parce que je pensais que je ne pourrais pas avoir cette liberté dont vous parlez. Ce que vous me dîtes me plait donc beaucoup.

— Très bien. Si vous n’avez pas de questions, je vous tiendrai au courant très rapidement, dans la semaine, de ma décision. Nous nous appellerons pour se mettre d’accord sur les derniers détails si ma réponse est positive et ensuite il faudra se mettre immédiatement au travail pour les premières sessions.

Coincé dans les embouteillages parisiens du vendredi soir alors qu’il rentrait dans sa circonscription pour le week-end, Julien écoutait un débat de journalistes politiques à la radio.

“Au risque de paraître un peu seul, je ne suis pas aussi optimiste sur le climat social de la France dans les mois à venir. La côte de popularité de Fillande est la plus basse qu’ait jamais connu un président deux mois après son élection, il n’a pas de majorité absolue pour gouverner et donc un parlement instable, et les enquêtes d’opinion continuent d’afficher des taux de défiance record des Français envers les partis politiques et envers les médias. Non, je pense que la rentrée sera mouvementée.”
“Le vrai politique, c’est celui qui sait garder son idéal tout en perdant ses illusions.”
John Fitzgerald Kennedy

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