Julien Prévaut — Septembre 2017

Après une longue hésitation, Julien avait décidé de prendre une colocation à Paris. Il n’y était pas toute la semaine, mais dormir plusieurs nuits de suite dans son bureau de député n’était pas très confortable. Surtout, il avait parfois envie de quitter l’enceinte de l’Assemblée Nationale pour se confronter à la ville. Ses deux colocataires, une femme et un homme un peu plus jeunes que lui, lui permettraient de garder pied dans le monde réel.

Il sentait les pressions de toute part à la déconnexion du réel. Rien que le fait de se promener à l’Assemblée Nationale, peuplée d’oeuvres d’art de toutes les époques, donnait le sentiment d’être investi d’un pouvoir presque divin de diriger la France. Boule en granit parallélépipède réalisée par l’artiste américain Walter De Maria pour le bicentenaire de la république, les fresques de la rotonde de l’artiste belge Pierre Alechinsky ou encore les 32 bustes d’Honoré Daumier dans le vestibule de la bibliothèque, les républicains ont aboli la monarchie absolue pour la remplacer par la République absolue, bâtie sur le même modèle. 925 tableaux ou gravures et 325 sculptures achetées à prix d’or aux cours des deux siècles derniers, y compris ces dernières années par centaines de milliers d’euros, décoraient l’Assemblée Nationale et ses nombreux bâtiments annexes. Comment ne pas se sentir roi en ces palais ?

Mais Julien ne pouvait pas tout rejeter au risque de s’isoler complètement. Pour garder des moyens d’actions, il devait entretenir de bonnes relations avec ses collègues et se tenir au courant de ce qui se tramait dans les coulisses du pouvoir. Il devait agir en apparence comme s’il s’adaptait parfaitement au moule républicain. C’est pourquoi il avait accepté ce soir-là une invitation d’une poignée de députés UNINI qui organisait un repas pour les nouveaux arrivants dans le restaurant panoramique au 8ème étage du bâtiment flambant neuf du 101 rue de l’Université.

— Monsieur Prévaut, ça me fait plaisir que vous ayez accepté de venir, répondit le député Beauchard.

Le député Beauchard était un ancien député RSD* (deux mandats sous cette étiquette) qui avait sollicité une investiture UNINI* quand il avait senti le vent tourner quelques mois auparavant. Il était accompagné de deux autres députés UNINI, un ancien du RDR et un ancien centriste. Une belle fourchette d’opportunistes se dit Julien. Mais il devait leur apparaître soumis ce soir-là et plus naïf qu’il ne l’était. Il voulait leur faire baisser la garde pour ensuite avoir les mains plus libres pour agir.

*Rassemblement des Sociaux-Démocrates

*Union Ni de droite Ni de gauche

Autour de la table, deux autres députés fraichement élus. L’une non-inscrit, la seule femme de la tablée, et l’autre membre d’un parti minoritaire, souvent allié du RSD par le passé.

Après quelques minutes de discussions mondaines sur la pluie et le beau temps, la famille, la région natale de chacun, le député Beauchard entra subtilement dans le vif du sujet. Il tâta d’abord la température en demandant à chacun ce qu’il pensait des réformes présentées par le gouvernement qu’il soutenait. Bien entendu, Julien enjoliva la vérité en faisant part de son enthousiasme ponctué de quelques doutes. Puis Beauchard d’enchaîner :

— Comment se sont passés vos premiers mois à vous ? Vous avez pu vous investir comme vous le vouliez ?

— Je suis encore en train de prendre mes marques, répondit la députée non inscrite. Mais je commence à avoir quelques idées de domaines où je compte m’impliquer.

Julien sentait la question sous-jacente du député Beauchard. Alors il saisit la perche pour voir ce qu’on lui proposait.

— Je vais intégrer la Commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République. Mais ce n’est pas facile de s’y faire une place quand on n’est pas membre d’un groupe.

— Oui je comprends, répondit le routard de la politique. Le système est ainsi fait. Ca vous plairait de vous y investir vraiment, d’avoir des moyens ?

— Oui, c’est vraiment quelque chose qui me tient à coeur. Je pense que je peux apporter des choses.

— Si vous voulez, je peux en toucher un mot à notre président de groupe. Il pourrait vous aider à vous faire votre place au sein de la commission. Vous pourriez bénéficier de nos assistants également.

— Vous voulez dire, si j’intègre le groupe de l’UNINI à l’assemblée ? demanda Julien tout en connaissant déjà la réponse.

— Pourquoi pas ? Il n’y aurait que des avantages. Tu… On peut se tutoyer, ça ne te dérange pas ?

— Non bien sûr, entre collègues, répondit Julien bien qu’inconfortable à cette idée de tant de proximité si tôt.

— Parfait. Oui je disais, tu aurais plus de moyens de t’impliquer qu’aujourd’hui.

— C’est vrai. Ca m’aiderait beaucoup. Vous seriez vraiment prêt à m’aider et à en parler à votre président de groupe ?

Julien le caressait dans le sens du poil tout en sachant très bien qu’il n’accepterait jamais cette proposition qui lui retirerait toute liberté d’action. Il voulait savoir jusqu’où l’UNINI était prêt à aller pour augmenter son groupe à l’Assemblée. Julien s’était renseigné. Avec seulement 17 députés de plus, l’UNINI pouvait égaler le nombre de députés du RDR* et équilibrer le rapport de force qui demeurait en leur défaveur au sein de la coalition à cette date.

*Rassemblement Des Républicains


En revenant de ce dîner, Julien aurait voulu tout raconter sur son blog Le canard boiteux de l’Assemblée. Mais il était trop tôt. Il ne pouvait pas dévoiler tout tout de suite sous peine de se faire marginaliser par ses collègues et privé de tout moyen d’action. Il devait agir plus finement. Il nota cependant le déroulé de la soirée en se disant qu’un jour opportun il publierait ces “coulisses de coulisses” de l’Assemblée.

“Les politiques eux-mêmes pensent comme nous de la politique ; ils sont les premiers à l’estimer ce qu’elle vaut ; c’est-à-dire à la mépriser.”
Charles Péguy, Les cahiers de la quinzaine

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