Karine — Juin 2017

Karine éteignit la télévision peu après 20 heures. Les estimations donnaient le parti du président élu, le Rassemblement Des Républicains (RDR), en tête des législatives au second tour. Elle n’avait pas besoin d’en savoir plus. Elle regarderait peut-être les journaux avec les résultats définitifs le lendemain. Si elle avait le temps.

— Demain je partirai un peu plus tôt, vers 7h, dit-elle à son mari.

— Encore une grosse journée de boulot en perspective ?

— Oui, en ce moment on doit répondre à davantage d’appels d’offre si on veut espérer en gagner quelques uns. On va les chercher de plus en plus loin.

— Tu crois qu’on pourra quand même partir en vacances ?

— Il le faut, ce n’est pas à toi et aux enfants de pâtir de la situation. On va faire ce qu’il faut pour.

— J’espère que la situation pourra bientôt revenir à la normal.

— J’espère aussi. Mais ça en prend pas le chemin. Ni les clients publics, ni les clients privés ne semblent vouloir investir cette année.


Se retrouver dans le lit, c’était un des meilleurs moments de ses semaines. Epuisée de ses journées, Karine se relaxait dans cette chambre dont elle avait récemment refait la décoration. Un lit confortable, des coussins de soie, des murs et des rideaux aux teintes jaunes et rouges. Elle se sentait bien dans ce petit nid. Presque chaque soir elle prenait un livre et s’évadait quelques minutes dans un autre univers, loin de ses soucis.

Karine était à la tête d’une PME d’une centaine de personnes dans laquelle elle avait investi beaucoup de temps et d’argent. Réunions sur les affaires les plus importantes, gestion des ressources humaines, coordination des commerciaux qui dénichaient de nouveaux contrats, rendez-vous avec les clients les plus importants remplissaient l’essentiel de son quotidien. Pérenniser l’existence de l’entreprise tout en offrant un cadre le plus agréable possible à ses salariés, telle était sa mission.

Karine mettait une vingtaine de minutes le matin pour rejoindre ses bureaux à Tours. Elle était une des premières arrivées dans les locaux. Travailler de bonne heure lui permettait de se concentrer sur des dossiers difficiles sans être dérangée toutes les cinq minutes. Dans la matinée, elle s’octroyait une pause pour saluer l’ensemble de ses employés. Elle estimait que garder un contact régulier avec ses collaborateurs était essentiel. Cela lui permettait entre autres de constater les problèmes du quotidien auxquels ils étaient confrontés et d’être à leur écoute.

— Ca va Fabienne ? L’aménagement de la Direction départementale des Territoires avance bien ?

— On est dans les temps. C’est compliqué de se faire payer, le client tente de trouver des excuses pour retarder le paiement des échéances. Enfin, tu sais ce que c’est les contrats de marchés publics. Mais sinon le chantier lui se passe bien.

— Tiens-moi au courant si vraiment ça bloque. Je monterai au créneau. La trésorerie n’est pas élevée en ce moment, on ne peut pas se permettre que les clients ne paient pas en temps et en heure.

Quand elle s’assit à son bureau pour consulter le courrier déposé par son assistante dans sa bannette, Karine sentit le stress monter. Son angoisse avait pour objet une enveloppe siglée du logo “URSSAF”.

L’entreprise avait reçu il y a quelques temps pendant trois jours la visite d’un inspecteur. Une personne avait du l’accompagner une grande partie du temps où il était présent, n’avançant pas dans son travail dans le même temps. Il avait demandé à ce qu’on lui sorte des piles d’archives, avait posé beaucoup de questions. Ce courrier était probablement lié à ce contrôle. Karine avait lu un article disant que 65% des contrôles URSSAF donnaient lieu à un redressement.

L’inquiétude était fondée.

Madame, Monsieur
…..Vous êtes redevable de 5% de majoration pour la non-déclaration d’un arrêt maladie avant échéance au mois de mars 2017.
Cette cotisation est payable sous un délai d’un mois à réception de ce courrier au titre de l’exercice du 1er mai au 30 avril…
[…]
Veuillez trouver ci-après les bases de votre calcul
Si vous ne recevez pas ce courrier, contactez-nous d’urgence.

Elle parcourut plus en détail le courrier : on lui reprochait également une erreur sur la déclaration du taux d’accident du travail qui entraînait un paiement erroné de la cotisation correspondante. Rien sur la mutuelle ou les modalités de l’intéressement en revanche. Ouf !

Avec des marges proches de zéro, ces petites sommes dues étaient de nature à contribuer fortement à la mise en danger financière de l’entreprise. Cette accumulation de petits aléas du quotidien administratif d’une entreprise pouvait mener à une situation critique. Karine connaissait des cas où cela avait mal fini. Ses collaborateurs pourraient peut-être s’arranger avec l’organisme pour diminuer le montant dû. Mais que d’énergie dépensée dans une affaire qui n’aiderait aucunement l’entreprise à la faire vivre. Sans compter la fatigue morale engendrée par le fait d’être sans cesse pointée du doigt pour des oublis marginaux.

Aujourd’hui c’était ça, hier c’était un procès aux prud’hommes parce qu’une clause d’un contrat avec un des anciens salariés n’était pas tout à fait conforme aux procédures légales. Pourtant, il avait été convenu avec lui une séparation à l’amiable. Elle n’avait pas les moyens de se payer des juristes pour tout vérifier en détail. Et visiblement, certaines choses avaient échappé au cabinet juridique et comptable qui lui servait de conseil. Sachant que la loi changeait constamment, difficile de leur en vouloir de ne pas être à jour… Elle avait entendu des histoires bien pires avec des personnes affiliées au RSI, le régime des indépendants… Elle n’était peur-être pas la plus à plaindre…

…Il fallait arrêter d’y penser. Elle avait d’autres chats à fouetter. Elle transmettrait ça à son responsable financier.

En cette fin juin 2017, Karine s’attendait à ce que l’été ne soit pas de tout repos en raison de la santé financière de l’entreprise et des perspectives bouchées. Il fallait qu’elle se concentre sur l’essentiel : gagner de nouveaux clients et réduire les dépenses. Sinon elle ne tiendrait pas l’année sans licencier. Elle voulait l’éviter à tout prix, mais au fond, elle s’y préparait déjà. Plusieurs de ses employés avaient déjà une charge de travail bien inférieure aux 35 heures de leur contrat.

“L’administration en France, c’est très fertile ! On plante des fonctionnaires, il y pousse des impôts.” Coluche
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