Mourir

Ce soir-là, Wayan était d’humeur électrique, impatient de retrouver cette ancienne sarabande qu’il aimait comme une sœur d’âme.
Dans le silence religieux de l’auditorium bondé, il caressât enfin les premières notes de son enthousiasme juvénile. Bien lové entre ses jambes, son violoncelle frémissait déjà de ce plaisir mille fois ressenti : faire semblant d’oublier pour mieux profiter de la surprise, du glissement harmonique.
Inéluctable.
Et puis soudain — par quelle magie ? — les doigts de sa main gauche se sont pétrifiés. Tandis que l’archet continuait d’aller et de venir, frottant la corde de ré à l’infini, la musique s’évanouissait dans cette vibration pure. Pendant ces instants interminables, Wayan était devenu sourd à la musique de Bach.
Penché au bord du précipice, il était fasciné jusqu’au vertige par la suavité de ce son continu. Par sa chaleur piquante, son goût de terre mouillée, sa lumière de fin d’orage.
Dans une fulgurance de conscience, il vit cette femme en sari blanc de neige, assise au premier rang, qui le regardait, médusée.
Alors il bascula.
Dans sa chute, il sentit la promesse d’un nouveau monde.
Une extase à venir.

Il venait de mourir à la musique. Il venait de naître à lui-même.

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