Le blogueur venu de Demain

Ploum
Ploum
Mar 3, 2013 · 16 min read

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Le soleil de fin d’après-midi brille sur le bord de mer de cette charmante station balnéaire méditerranéenne. Alors que j’arrive en vue du bar où nous avons convenu de nous rencontrer, je le reconnais immédiatement, assis en terrasse en train de siroter un cocktail. Si j’ai déjà vu des photos de lui, j’ai été en grande partie aidé par son uniforme de blogueur typique: un t-shirt faisant référence à un jeu vidéo du siècle passé, un jeans usé et des tongs. Il n’a pas de sac mais je devine un téléphone dans sa poche. Son air concentré, ses lunettes sur le nez, les deux bracelets claviers à chaque poignet et les imperceptibles mouvements de ses doigts tapotant la table m’indiquent qu’il est en train d’écrire un billet.

Alors que je m’approche, il sourit et m’invite à prendre un siège. Dans ce geste de politesse devenu courant, il remonte ses lunettes sur le sommet de son crâne, indiquant par là qu’il se consacre tout entier à notre conversation. Ce faisant, je l’entends murmurer « draft ». Je ne m’étais pas trompé, il était bien en train de rédiger un article.

Je touche ostensiblement mes lunettes de l’index droit pour lui signaler que je suis en train de filmer. Comme je n’ai utilisé qu’un seul doigt, il comprend qu’il n’y a pas de retransmission en direct et qu’à priori la vidéo sera essentiellement pour mon usage personnel. Il acquiesce d’un sourire.

Bonjour Max. Heureux de te rencontrer. Tu es ici en vacances ?

Des vacances ? (il rit) Et bien c’est un concept que je ne comprends plus très bien. Je suis en vacances perpétuelles mais je travaille 365 jours par an. Je suppose que que le mot « vacances » ne s’applique plus vraiment à moi.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs ? Quel est ton parcours ?

Dans une vie antérieure, j’étais un ingénieur en informatique, un programmeur. Je sais que ça me fait paraître pour un dinosaure auprès des plus jeunes mais je faisais du J2EE dans une banque. J’ai aussi travaillé un peu comme journaliste. Il y a quinze ans, j’ai démarré un blog, « Le blog de Max », car c’était la mode parmi les geeks. Certains le voyaient comme le futur du journalisme mais, personnellement, je n’avais pas d’objectif particulier. J’ai créé un blog, c’est tout.

Ce blog a commencé à avoir du succès et à attirer des lecteurs. Grâce à la publicité, j’ai pu rentabiliser le coût de mon hébergement puis, petit à petit, me créer un véritable salaire. J’ai quitté mon travail et je me suis lancé comme blogueur professionnel.

Tu considérais sans doute cela comme une réussite. Cela t’a-t-il rendu heureux ?

Au début, j’étais très fier, bien entendu. Mais j’ai réalisé que j’étais forcé de mettre mon blog à jour de plus en plus fréquemment. La compétition était très dure et il y avait une véritable course à l’audience. Auparavant, je ne m’inquiétais pas trop du nombre de visiteurs. Étant devenu un professionnel, je n’avais plus le choix. Ce que j’avais dans mon frigo à la fin du mois était directement proportionnel au nombre de lecteurs.

J’ai alors commencé à écrire des articles peu intéressants mais qui faisaient du chiffre : des potins de stars, du sensationnalisme, ce genre de choses.

J’ai aussi reçu des contrats pour parler de certains produits. Bien que ce soit de l’argent facile, j’ai découvert que je perdais mon indépendance. Ce n’était plus une passion mais un travail comme un autre. Je bâclais un post, je le postais sur Reddit et je demandais à mes followers sur Twitter de voter pour le billet. Puis, je modérais les commentaires sans vraiment les lire.

Parfois, je recevais des offres pour écrire un billet sur un produit où il était explicitement stipulé que je ne pouvais pas informer mes lecteurs du caractère commercial.

Comment as-tu répondu à ces offres ?

Je pense que chaque homme à un prix. Si on m’avait offert un million, j’aurais accepté sans hésiter. Mon prix est donc inférieur à un million mais, heureusement, les offres ne l’ont jamais atteint. Par ailleurs, ma crédibilité auprès des lecteurs s’essoufflait et ce genre de choses ne pouvaient que me faire du tort.

De manière amusante, c’est lorsque mon audience a été la plus grande que j’ai compris qu’il y avait un problème.

Que veux-tu dire ?

Beaucoup de gens se basent sur la valeur absolue. Mon audience était impressionnante et ne faisait que croître. J’aurais pu m’en contenter.

Mais, personnellement, je me fiais à d’autres indicateurs et à mon instinct. Mes plus fidèles lecteurs ne réagissaient plus dans les commentaires dont le niveau ortographique tendait vers le bas. Si on liait mes articles dans les forums génériques, ce n’était plus le cas sur les sites spécialisés ou dans les communautés à la pointe. Bref, j’étais en train de devenir grand-public.

Est-ce un tort ? N’est-ce pas une bonne chose d’élargir son audience ?

Pour moi, c’était un très mauvais signe. Lorsqu’on est respecté par une communauté précise, on se crée un capital de réputation. Vis-à-vis du grand public, ce capital est négligeable. Les gens partageaient mes articles par habitude, parce que mon nom était relativement connu. Mais, en quelques semaines, je pouvais tomber dans l’oubli total, un peu comme ces stars de télé-réalité.

J’étais lu mais je n’étais plus respecté par personne. Personne ne disait plus: « Si Max en parle, c’est que c’est bien ». J’ai donc décidé de reconquérir cette confiance, de me recréer un public.

Quelle a été ta stratégie ?

Tout d’abord, du jour au lendemain, j’ai complètement supprimé la pub. J’ai également encouragé mes lecteurs à réfléchir au sens profond de la publicité et à installer AdBlock. J’ai toujours utilisé AdBlock mais, publiquement, je le critiquais ouvertement tout simplement parce que je gagnais de l’argent avec la publicité. Ce ne fut pas facile d’accepter que j’étais tout simplement un profiteur hypocrite. Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

Financièrement, je n’avais pas trop d’idée. J’acceptais les dons par Paypal mais c’est un lecteur qui m’a parlé de Flattr. C’est également à cette époque que j’ai découvert le bitcoin, qui était bien moins connu qu’aujourd’hui.

Et tu t’y es retrouvé financièrement ?

Non. Les premiers mois ont été durs. J’avais prévu le coup et mis de côté pour tenir un an. J’ai cependant été heureusement surpris de Flattr: un bon billet pouvait me rapporter 150–200€. Le plus surprenant étant qu’un bon billet peut continuer à rapporter durant plusieurs mois.

C’est un incitant génial : au lieu d’essayer de faire de l’audience, j’essayais d’écrire des billets que mes lecteurs auraient envie de Flattrer. Quand un billet que je trouvais bon se retrouvait presque sans Flattrs, je me posais des questions. Bref, j’ai énormément appris, je pense que j’ai fait beaucoup de progrès.

Paypal et bitcoins étaient eux anecdotiques. Faire un don régulier est trop ennuyeux avec ces systèmes.

Histoire de survivre, je retirais mes gains Flattr principalement en bitcoins et j’achetais autant que je pouvais en ligne en utilisant cette monnaie. Cela me permettait de ne pas payer d’impôts. C’est certainement une forme de fraude mais Bitcoin n’étant pas reconnu comme une monnaie, cela reste une zone grise. Pour le législateur, je n’ai tout simplement jamais gagné d’argent. De plus, rien ne transite par un compte en France et n’est donc pas soumis aux lois françaises. Si les milliardaires ont la possibilité de ne pas payer d’impôts en déposant leur fortune en Suisse ou dans les Îles Caïmans, pourquoi devrais-je rougir de faire exactement la même chose mais à une toute petite échelle dans le seul but de remplir mon frigo ? Et pourquoi devrais-je me soumettre aux lois françaises plutôt que d’un autre pays? Cette année, j’ai passé plus de temps à l’étranger que dans le pays qui est arbitrairement celui marqué sur mon passeport !

Au final, quelle était ta situation ?

Selon les mois, je faisais entre 500€ et 2000€ sur Flattr. Cela parait beaucoup mais n’oublions pas que j’étais taxé sur ce qui arrivait sur mon compte en banque car tout ne s’achètait pas en bitcoins. Vivre à Paris avec ce qui restait n’était pas envisageable. Je grignotais sur mes réserves.

J’ai découvert que c’était une réelle limitation lorsque le parlement a commencé à discuter d’interdire les smartglasses pour éviter que les gens soient filmés sans le savoir. À l’époque, il ne s’agissait que des Google glasses mais j’ai senti qu’une fois encore on exploitait la peur des gens pour bloquer l’innovation et tenter de se voiler la face.

J’ai écrit un billet à charge, qui a eu beaucoup de succès, et je suis devenu de facto le porte parole des « pro-lunettes ». J’ai voulu lancer un site dédié sur le sujet avec pétition en ligne, vidéos explicatives, etc. Et je me suis rendu compte que je n’avais pas le budget.

Pour la première fois de ma carrière de blogueur, je ne pouvais pas lancer un projet que j’avais en tête pour faute de budget. Pourtant, le graphiste était un ami, je connaissais ceux qui faisaient les vidéos : j’avais juste besoin d’une centaine de bitcoins. Investissement que j’étais d’ailleurs presque sûr de récupérer en dons et en vente de t-shirt par après. Mais je ne pouvais pas lancer le projet.

Pourtant, je me souviens de cette campagne. Quelle a été ta solution ?

C’est à ce moment là que j’ai découvert le crowdfunding. Popularisé par Kickstarter et Kisskissbankbank, le principe est fort simple : on lance un projet avec le montant dont on a besoin. Les gens donnent selon leur choix. Si l’argent n’est par récolté au bout d’un temps déterminé, le projet est annulé et les donateurs récupèrent leur argent.

Il s’agit donc en quelques sortes d’une donation a priori. Facile et sans risque. Les donateurs peuvent même donner dans la monnaie de leur choix qui est automatiquement convertie si nécessaire.

Cette expérience m’a complètement ouvert les yeux sur les possibilités du crowdfunding.

Quel parti en as-tu tiré ?

Aucun dans l’immédiat. En effet, le crowdfunding s’adressait à des projets concrets d’une certaine ampleur qui nécessitait une préparation. Je me voyais mal créer un projet pour chaque billet que je pensais écrire sur mon blog.

L’idée est juste resté dans un coin de mon cerveau jusqu’aux élections européennes.

Le serveur nous interrompt un instant pour apporter ma commande. Je reste une seconde interloqué. Cet interview est en train de prendre une tournure que je n’avais pas soupçonnée. Pourquoi parler d’élections ? Quel est le rapport entre la politique et le financement d’un blog ? Où Max est-il en train de m’emmener ?

Pourquoi les élections européennes ?

Car lors de ces élections, le Parti Pirate a fait pas mal parler de lui dans tous les pays.

Depuis des années, le Parti Pirate était confronté à un paradoxe : il prétendait défendre la liberté, la citoyenneté, la décentralisation mais se devait d’avoir un chef, un président ou un organisme central qui déterminait à quoi allait être dépensé l’argent du parti ou qui punissait un pirate qui avait un comportement « non-pirate ». Tel groupe pirate local est-il vraiment pirate ? Selon quelle définition ? Doit-on leur envoyer de l’argent pour leur projet d’affiche ? Et tel membre doit-il être exclu ?

La solution qu’ils ont trouvé est tout simplement géniale : ils ont fait évoluer le crowdfunding à l’échelle non plus du projet mais de l’entité.

Peux-tu donner un exemple ?

Oui, sur la plate-forme du Parti Pirate, n’importe qui, je dis bien n’importe qui peut proposer un projet en lien avec le parti pirate : imprimer des affiches, organiser un happening, créer un site web sur une problématique, organiser une assemblée générale.

Pour chaque projet, le budget était fixé et, comme n’importe quelle plateforme de crowdfunding, n’importe qui pouvait soutenir le projet de son choix. Et si une personne se prétendant pirate avait une mauvaise réputation, la communauté se contentait de ne pas soutenir ses projets.

Ce n’est pourtant pas très différent de Kickstarter ou de Kisskissbankbank.

Il y a une différence de taille: en dehors des projets, il existe également sur ce site des « organisations », typiquement le Parti Pirate de France, le Parti Pirate de Belgique, etc.

Si on le souhaite, on peut soutenir l’organisation plutôt qu’un projet particulier. J’aime les pirates, je veux leur envoyer de l’argent mais je souhaite qu’ils l’utilisent à leur guise. D’ailleurs, le Parti Pirate n’a plus d’argent sur son compte en banque. Tout l’argent des dotations publiques ou des versements d’élus est immédiatement envoyé sur la plateforme de crowdfunding.

Il n’en reste pas moins qu’il faut décider comment utiliser cet argent.

C’est ici que réside l’éclat de génie : tout est automatique. Quand on donne de l’argent à un projet, on peut décider de l’importance que ce projet à pour nous. Les projets les plus prioritaires sont automatiquement financés par la caisse jusqu’à épuisement de celle-ci.

Admettons que je fasse un projet d’imprimer des affiches pour ma ville et que j’aie besoin de 50 bitcoins. J’ai récolté 2 bitcoins mais comme le projet est voté comme prioritaire par les 20 donateurs, il se voit compléter de 48 btc par le compte de l’organisation.

Une fois les affiches imprimées et le projet terminé, j’introduis la facture finale dans la plateforme, qui est d 52 btc car j’avais oublié de prévoir de la colle. Le compte de l’organisation complète et envoie la somme sur mon compte en banque vu que c’est moi qui vais payer la facture de l’imprimeur. En même temps, les affiches ont un tel succès que la moitié de la ville décide de donner au projet a postiori ou via Flattr. Le surplus est alors automatiquement versé au compte de l’organisation. En effet, le projet étant clôturé, il ne peut rien faire de ce surplus.

Tout cela est donc entièrement transparent et consultable par tout un chacun jusqu’à la moindre facture. Des graphiques sont automatiquement générés. Il n’y a plus aucune autorité centrale qui détermine qui paie quoi.

Il y a donc des imprimeurs qui acceptent les bitcoins ?

C’est un exemple. Comme il s’agit de ma monnaie principale, j’ai tendance à penser en bitcoins. Je sais que c’est loin d’être la norme.

D’ailleurs, j’ai installé l’extension BitSpend dans mon Firefox: elle me permet de payer en bitcoins sur la toute grande majorité des sites d’e-commerce même si eux n’acceptent pas encore Bitcoin. C’est tout à fait transparent pour moi.

Le problème de cette solution c’est qu’il n’est pas possible d’épargner, par exemple en vue d’élections prochaines. Tout l’argent de l’organisation est immédiatement reversé aux projets actuels.

La solution est simple : il suffit de créer un projet « Épargne en vue des prochaines élections » avec un objectif précis. Cela encourage d’ailleurs les gens a contribuer à ce fond. Et si personne ne considère ce projet comme prioritaire et bien tant pis. C’est aussi cela la démocratie.

Et les cotisations du parti ?

Ils les ont tout simplement supprimées. À chaque section locale de sélectionner ses candidats pour chaque élection. Certains se plantent, ont des candidats loufoques. Mais d’autres réussissent et partagent leur expérience. Il n’y a plus de véritable parti, plus de structure pyramidale mais un réseau de groupuscules locaux. Il n’est plus possible de dire « Je suis un membre du parti pirate ». Un prétendu pirate fait des déclarations racistes ? Il perd tout simplement son crédit et aura du mal à devenir candidat ou à obtenir la confiance des autres pour lancer des projets. On est dans la do-ocracy, pas dans la discussion.

Fait amusant : à l’époque, le Parti Pirate était fort critiqué pour son nom. On leur disait à tout bout de champs de changer, d’enlever le terme « Pirate », qui avait une connotation négative.

Ils ont accepté de modifier leur nom mais c’est le mot « Parti » qu’ils ont supprimé. Avec un brin de populisme, certains ont d’ailleurs déclaré « Dans votre vie quotidienne, souffrez-vous le plus à cause de la piraterie ou de la particratie ? ».

C’est depuis qu’on dit « Pirates » et non plus « Parti Pirate ». Un beau pieds de nez face à la déliquescence du concept de parti.

Mais on s’éloigne de ton parcours là, non ?

Pas vraiment car, comme beaucoup de blogueur, j’ai suivi de très près l’ascension des pirates. Je n’ai jamais été membre ni candidat, souhaitant rester indépendant, mais je ne cache pas avoir voté pour eux aux dernières élections.

Ce crowdfunding politique m’a servi de modèle. S’ils peuvent le faire pour la politique, pourquoi ne pourrais-je pas le faire pour moi, pour ma vie ?

Raconte nous comment cela se met en place, pratiquement.

En utilisant une plateforme de crowdfunding similaire, j’ai décidé de faire pareil. Un projet mensuel pour mon loyer, un projet pour un voyage à la Silicon Valley, un projet pour l’hébergement de mon blog et puis un projet « dépenses diverses ».

Il faut préciser que, contrairement au Parti Pirate, je ne suis pas une organisation « ouverte ». Dans une organisation « fermée », seuls les membres de l’organisation ont la possibilité de donner une priorité à un projet. Comme je suis le seul membre, je garde le contrôle sur ma vie.

Un exemple simple est mon loyer : j’ai un projet récurrent de payer le loyer. C’est un projet prioritaire. J’ai indiqué directement en récipient le compte en banque de mon propriétaire. Du coup, je n’ai rien à faire. Si un lecteur veut contribuer à mon loyer du mois, il peut. Mais c’est rare. En règle générale, mon loyer est intégralement rempli par l’argent issu de l’organisation, à savoir moi.

Lorsque j’ai été à la conférence I/O à San Francisco, j’avais préparé tout un budget. Comme je retransmettais en direct, cela intéressait très fort mes lecteurs. Ils ont donc contribué énormément. Mon essai en voiture partagée entièrement automatique a fait un buzz et a reçu beaucoup de Flattrs. Comme Flattr est intégré à ma plateforme de crowdfunding, ces flattrs spécifiques sont immédiatement ajoutés au budget du projet.

Au final, lorsque j’ai mis toutes mes factures dans la plateforme, y compris les moindres restaurants, je me suis rendu compte que j’avais été économe. Le projet a donc fait un bénéfice qui est venu s’ajouter au capital de mon organisation.

Tout cela est donc transparent ?

Oui, ma vie est très transparente. Il faut cependant signaler que je fais de la consultance pour certaines entreprises. Je crée ces projets comme les autres sur la plateforme de crowdfunding mais ils sont invisibles au public.

Quand un de mes clients a découvert ça, il a réalisé qu’il pouvait s’associer avec un autre de mes clients pour me financer un projet spécifique en simplifiant grandement la comptabilité et le contrat.

Ces projets sont donc entièrement bénéficiaires. Notons que, en conséquence, le budget de mon « organisation » est également privé. Comme l’est mon projet « épargne pour la pension ». Être transparent ne signifie pas pour autant ne plus avoir de vie privée.

La plateforme de crowdfunding me sert à la fois d’outil de budget, de facturation et de comptabilité. Sans compter les projets impliquant plusieurs personnes auxquels je participe.

Tu n’as donc plus de compte en banque ?

Si car il y a encore des magasins où l’on doit encore payer avec une carte de banque plutôt qu’en scannant un QR code avec ses lunettes. Et deux trois broutilles comme les impôts. Mais ce n’est qu’une très petite somme d’argent qui transite par ce compte. C’est un accessoire. Un peu comme un lecteur CD sur un vieil ordinateur : il est là mais on ne l’utilise plus jamais. Mon épargne est entièrement en bitcoins, sur différents services. J’ai également un peu d’argent sur mon Google Wallet.

D’ailleurs, je ne paie mes impôts que sur la somme qui entre sur mon compte en banque traditionnel. Tout le reste est dans un flou juridique absolu. J’ai déjà usé trois comptables avant d’abandonner. Je ne me cache pas, je ne cherche pas à frauder mais ce n’est pas à moi de résoudre les problèmes de l’administration. Si je suis un jour condamné, ça me donnera d’ailleurs de la matière à beaucoup d’articles.

Mais c’est une bonne idée : supprimer complètement le compte en banque. Ça ferait une série de billets intéressants pour mon blog. J’achète déjà, en bitcoins, des cartes VISA prépayées. Peut-être qu’elles me permettraient de retirer du liquide à un distributeur ?

Mais, par exemple, ton loyer est bien versé sur un compte en banque qui n’est pas le tien. Tu ne payes donc pas d’impôt dessus.

Tiens, c’est juste. Je vais tenter de convaincre mon propriétaire d’accepter les bitcoins.

En résumé, peut-on dire que tu vis essentiellement de dons ?

Cela a été le cas car, effectivement, le crowdfunding ne concernait que le don, pas l’investissement. Or, depuis peu, la plateforme que j’utilise gère les contrats, que j’utilise pour mes missions de consultance et vient d’intégrer une nouvelle fonctionnalité : l’achat de parts. Un créateur de projet peut vendre des parts de son projet. Si le projet est rentable, l’investisseur recevra automatiquement une partie du bénéfice. Il est également possible d’acheter des parts d’une organisation chapeautant plusieurs projets.

Tout cela est fait automatiquement sans la nécessité de la moindre comptabilité. Si vous avez des actions en bourse, mon conseil est de vendre tout. Je ne suis pas sûr que le concept même de bourse tienne encore longtemps. D’ailleurs, pensez-vous vraiment que les entreprises et les start-ups de bon-papa vont pouvoir lutter contre la simplicité d’une « organisation » sur une plateforme de crowdfunding ?

Mais tout cela n’est possible que sur la plateforme de crowdfunding que tu utilises. En existe-t-il d’autres ?

Il y en a de plus en plus et j’ai été enchanté d’apprendre qu’il allait bientôt être possible de contribuer à un projet sur une plateforme donnée en utilisant un compte sur une autre. En fait, les plateformes communiquent entre elles en utilisant Ripple, qui est un système décentralisé de transfert de dettes basé sur la confiance.

Étant donné ma présence sur le web, pas mal de personnes me font confiance sur Ripple. Je réfléchis à leur emprunter de l’argent de cette manière pour acheter un terrain et me faire imprimer une maison, histoire de me poser un peu.

Honnêtement, je ne suis pas sûr que nos banques traditionnelles feront de vieux os.

Merci Max, un mot pour la fin ?

Lorsqu’une nouvelle technologie apparait, on a tendance à surestimer l’impact à court terme. Les smartglasses, les bitcoins, le crowdfunding. Tout le monde s’extasiait, faisait des prévisions farfelues. Et, deux ou trois ans plus tard, on s’est rendu compte que le monde n’avait, au fond, pas vraiment changé.

Par contre, nous avons une énorme tendance à sous estimer l’impact à long terme de ces mêmes technologies. Vous souvenez-vous qu’il y a 15 ans, personne n’avait de smartphone et que la 3G n’existait pas ? Tout cela produira un changement profond que je pressens sans avoir la prétention de le comprendre. Et qui n’est pas seulement sous-estimé mais radicalement ignoré par les puissants : les hommes riches et les politiciens.

Peut-être est-ce dans leur intérêt de ne pas comprendre ce changement. Qu’importe, moi j’ai décidé de ne pas attendre.

Machinalement, je fais signe au serveur. Il m’apporte un ticket avec un QR code. Tout en le regardant, je murmure « accepter paiement, copie dans notes de frais ». Max se lève et me lance un joyeux « Merci pour le verre et à la prochaine ! » avant de s’éloigner en rabattant ses lunettes sur son nez.

Un peu abasourdi, je reste sans voix. Je venais rencontrer un blogueur, discuter de l’audience sur le web, de la manière de se faire connaître. J’en ressors estomaqué. Ce que je pensais être de la science-fiction est pour lui déjà du passé. Il ne vit plus dans la même société que moi, plus dans le même pays. La preuve, il n’en utilise pas la monnaie, il n’y travaille pas, il n’y paie pas ses impôts. Max est d’ailleurs, il vient de Demain.

Cul-sec, je termine mon Mojito. Je crois que je tiens un titre accrocheur pour ce papier !

Photo par Mark Fischer. Merci d’avoir pris le temps de lire ce billet librement payant. Prenez la liberté de me soutenir sur Paypal et suivez-moi sur Tipeee, Twitter, Medium et Facebook !

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