Super ou ordinaire ?

de Gilles Piazo

On ne sait plus si le jour commence ou si la nuit finit, ou si le jour est la nuit et la nuit le jour. Mais en tout cas, c’est un enchantement.

Gilles Piazo

Les textes de Gilles Piazo nous font cheminer au bord de la folie, souvent. Au bord du trottoir de la vie, duquel on manque parfois de trébucher, se retenant comme on peut en battant l’air de nos bras, ou duquel on chute carrément. Avec une prose incontestablement musicale, une sorte de jazz expérimental qui nous retient dans la mélodie des phrases, alternant la douceur des rythmes et la violence des mots. La douleur aussi. De ces êtres qui se croisent entre les lignes.


Extrait de Un temps avec toi

La ville avait changé.

C’était le onze juin, vendredi onze juin deux mille dix, peu avant midi ; début du chemin de croix sous un soleil de plomb.

Je suis sorti par la grande porte vitrée automatique et mon regard hagard à peine posé sur l’extérieur du bâtiment l’étrange s’est en un clic substitué au familier, entrant brusquement en scène sous les projecteurs éblouissants de la lumière crue de ce début d’été. Les visages, les gens avaient changé, les arbres qui gardaient le Boulevard Saint-Jean comme deux rangées de sentinelles au garde-à-vous n’étaient plus les mêmes, emportant avec eux toute la panoplie assourdissante et poisseuse de cette ville maintenant incongrue qui se dressait devant moi, autre…

Il fallait se rendre à l’évidence : je n’étais plus le même.

Je m’étais quitté ce jour-là peut-être deux heures auparavant, trois tout au plus, en entrant par cette même porte vitrée automatique et je ne me suis jamais retrouvé.

Disparu.

Dissous dans la vision que j’ai eue de toi dans ce laps de temps trouble, encore incertain dans mon esprit aujourd’hui encore malgré la réalité sordide de ses imposantes et implacables conséquences.

Un coup de foudre… ou de massue sur la tête, personne n’est jamais vraiment préparé à ce genre de rencontre, malgré tout ce que l’on peut en penser avant. J’étais sur mes gardes pourtant, je rêvais depuis quelques années déjà de temps à autre à toi, à la possibilité de ton existence, à la puissance émotionnelle que pourrait susciter notre rencontre ; il n’y a pas de raison que ça n’arrive qu’aux autres.

Mais j’étais très loin de la réalité, je m’en suis tout de suite rendu compte. Au premier contact, j’ai compris que la vraie passion est toujours plus forte que toutes nos estimations préalables. La preuve ; tu es entrée en moi comme dans du beurre, avec l’impact d’un coup de poing à l’estomac m’arrachant un hoquet de douleur sourde, perforant mes misérables défenses psychologiques, ma « carapace » comme dit le psy que tu m’as en quelque sorte présenté par la suite. Et tu n’as cessé depuis d’adhérer à mon existence, tenace, collée telle une pieuvre aux parois de mon cerveau tu ne t’es absentée qu’en de très rares occasions, relâchant momentanément, mais jamais entièrement l’étreinte de l’obsession.

Je ne peux m’empêcher de sourire en écrivant ces lignes – et mes muscles faciaux de me faire immédiatement souffrir, par manque d’exercice devenus rachitiques, incapables de supporter une sollicitation si pleine de vie – de sourire maladroitement devant les efforts désespérés et vains que j’ai dû, tout au long de ces longs mois, déployer pour tenter de t’échapper, de gommer ton image pourtant définitivement gravée dans ma chair – l’orgueilleux imbécile que j’étais ! – dans mes os, mon sang et chacune de mes pensées, d’oublier ton visage rond, ta beauté blanche et la douleur brutale et sauvage que tu m’infligeais et qui me tordait les tripes des nuits durant.

C’est en moi que tu as voulu vivre, envers et contre moi, et l’espoir épisodique d’une rémission que l’on s’enorgueillit de connaître dans ces états n’est que l’ivresse des ignorants.

J’ai traversé le Boulevard Saint-Jean, traînant les pieds dans la poussière, trébuchant contre le rebord des trottoirs. La chaleur brusquement m’accablait et les bruits de la rue cinglaient mon corps tout entier de leurs coups. Je me suis assis à la terrasse du premier café croisé, la Brasserie Saint-Jean probablement ou celle du Boulevard, et je me suis demandé si je te reverrais un jour, ou plutôt quand et pendant combien de temps encore je pourrais à nouveau te revoir. Peut-être auras-tu disparu, changé, grossi, minci d’ici-là, peut-être pourrai-je me résoudre finalement à vivre loin de toi et ne me présenterai plus lorsque tu m’appelleras… qui sait ?

Tous droits réservés. Gilles Piazo et Numeriklivres, 2013

Format numérique (ebook) — 122 pages-écrans


Disponible également au format ePub et/ou Kindle sur iBookstore Apple, Amazon.fr, ca et com, Kobo France et Kobo Canada, Google Play, Archambault.ca, ePagine.fr, Bookeenstore, Chapitre.com, Relay.com, Decitre, Culture, Nolim Carrefour, Feedbooks et +…


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