Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française : “J’ai fait toute la campagne de Sarkozy sans jamais lui serrer la main”

Stéphan Barrère traduit en langue des signes française le discours de François Fillon au Cirque d’Hiver, le 21 septembre 2016 à Paris. Crédit photo : Laura Welfringer

À 48 ans, et après dix ans dans l’interprétariat en langue des signes française (LSF), Stéphan Barrère est un habitué de la traduction des meetings politiques. François Fillon, Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire… Il est celui, quand les candidats en prennent la peine, qui rend leurs discours accessibles aux sourds et malentendants. Rencontre avec un passionné de la politique, qui veille à toujours rester neutre dans son travail.


Comment êtes-vous devenu interprète en langue des signes ?

Mon parcours est assez atypique : j’ai longtemps travaillé comme chargé de communication pour des grands groupes internationaux, après des études à Sciences Po et au CELSA (une grande école parisienne de communication, ndlr), mais, vers la quarantaine, j’en ai eu marre et j’ai arrêté. C’est à Pôle Emploi que j’ai découvert la formation d’interprète en langue des signes, et j’ai donc repris des études, pendant cinq ans — j’avais 33 ans ! Ce qui m’attire, c’est d’aller vers les autres, d’être un pont entre deux communautés. Et je n’avais pas vraiment conscience de la réalité de la langue des signes : ce n’est qu’en l’apprenant que j’ai découvert qu’on ne plaque pas des gestes sur des mots de la langue française.

Sur combien de meetings politiques avez-vous travaillé depuis que vous êtes interprète ?

Pas beaucoup ! Cela fait dix ans que je suis interprète, et j’ai dû travailler sur une trentaine de meetings seulement. Déjà, parce qu’on ne traduit des discours de meetings uniquement quand il y a les moyens. Donc, surtout lors des campagnes présidentielles, parfois lors des législatives, ou des municipales dans des grandes villes. Mais cela reste ponctuel.

Et pendant cette campagne des primaires ?

Récemment, j’ai fait Fillon au Cirque d’Hiver — on était juste à côté de l’orchestre, une position un peu bizarre -, à Sablé-sur-Sarthe et à Dammarie-les-Lys. J’étais aussi au meeting de Bruno Le Maire aux Docks de Paris. Vous savez, généralement, on nous appelle deux jours avant, comme s’ils s’étaient dit “mince, on a oublié les interprètes” ! C’est très souvent à la dernière minute, je ne sais pas si c’est une question de budget — environ 600 euros pour un meeting, ce qui est peanuts par rapport au budget total — ou si certains s’en foutent complètement.

Mais il n’existe pas de législation obligeant la traduction des discours ?

Aucune ! Les premiers interprètes pendant les meetings sont apparus lors de la campagne de 2007 ; avant, il n’y avait rien. Les seules traductions sont celles des clips de campagne officiels, qui passent à la télé.

Alors, à votre avis, qu’est-ce qui incite les candidats à demander les services d’un interprète ?

Certains candidats ont sûrement une sensibilité particulière pour les questions de handicap, et d’autres y verront une opportunité politique, pour se donner une image, montrer qu’ils pensent à tout le monde au sein de la société. Mais le drame, c’est que cette absence de législation continue après les élections : Hollande n’est jamais traduit en LSF. Après les attentats, par exemple, il y a eu des réclamations de la communauté sourde pour que ses discours soient traduits, mais ça n’a jamais abouti.

Stéphan Barrère (à dr.) et Alexandre Bernard, les créateurs de l’agence ILSF d’interprètes de langue des signes française, font une démonstration de LSF. Crédit : DR.

Quelle relation entretenez-vous avec le candidat ? Est-ce que vous le rencontrez avant le meeting ?

Non, jamais ! J’ai traduit toute la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, et je ne lui ai jamais serré la main : quand il arrive dans la salle, souvent quelques minutes avant le début du meeting, on est déjà dans notre studio, en train de nous préparer. Nous sommes surtout en contact avec son équipe et le directeur de campagne.

Si vous ne rencontrez pas le candidat, comment préparez-vous un meeting de campagne ?

On ne reçoit jamais le discours avant : la paranoïa est très forte dans ce genre de milieu, c’est très confidentiel. Mais, vu que ce sont toujours les mêmes discours, avec seulement l’ordre des paragraphes qui change, il suffit d’avoir fait le premier meeting pour être plus à l’aise lors des suivants. On regarde aussi beaucoup de vidéos, on étudie le site internet, la profession de foi… pour récupérer des éléments de langage et réfléchir à leur traduction. Et c’est parfois difficile : un interprète traduit du sens, pas des mots parfois creux qui reviennent en boucle. Il faut être inventif pour traduire de différentes façons, et faire comprendre des expressions : par exemple, “roman national”, c’est galère à traduire ! En LSF, cela devient “histoire de France que l’on raconte comme une histoire”… Il vaut mieux l’avoir préparée avant.

Sarkozy, Fillon, Le Maire… Vous ne traduisez que des politiques de droite ? Est-ce une sensibilité personnelle ?

Non, pas du tout, au contraire… Si nous traduisons surtout des politiques de droite, c’est parce que ce sont eux qui organisent des meetings en ce moment, mais pour les élections régionales de 2015, j’ai travaillé avec Claude Bartolone. Comme tous les interprètes, nous suivons trois règles : le secret professionnel, la fidélité au discours et la neutralité. Notre boulot, c’est de rendre accessible un discours : on n’y adhère pas. Je ne suis pas toujours fan de Nicolas Sarkozy ! Mais on est quand même sur scène, physiquement associé à la personne qui parle : du coup, cela me poserait un problème personnel de traduire un discours de Marine Le Pen.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus, professionnellement ? Traduire des meetings, des réunions d’entreprise, des discours de députés ?

Je préfère les meetings politiques ! L’Assemblée nationale, c’est horrible, on n’est pas dans l’hémicycle mais dans un petit studio télé dans le sous-sol. Et puis, il faut le dire, les hommes politiques sont des putains d’orateurs et, quand on traduit un meeting, il y a une fougue à transmettre. L’interprète s’engage totalement dans sa traduction : il m’est arrivé de traduire des discours auxquels je n’adhérais pas du tout, mais j’avais des frissons. C’est aussi très symbolique : toutes les personnes, entendantes ou non, sont reconnues comme des citoyens à part entière grâce à notre traduction. Mais ce n’est pas plus important que de rendre accessible un rendez-vous médical ou une réunion : disons que j’ai juste une appétence particulière pour le politique.

Quel est votre souvenir le plus marquant parmi tous les meetings que vous avez traduits ?

Toute la campagne de Nicolas Sarkozy était marquante, surtout l’engagement des militants, et même certains passages émouvants des discours. Quand le candidat monte sur scène et que vous êtes déjà là, les gens se mettent à hurler, mais ce n’est pas pour vous. Au Trocadéro, au Zénith, le souffle des cris décoiffe !

Propos recueillis par Héloïse Fayet