Grand-Père Albert

#Metoo

Jeanne Baran
Oct 22, 2017 · 17 min read

L’autre jour, je marchais dans la rue. C’est banal comme début, je sais. Une femme banale rentre chez elle en marchant comme tout le monde. Dans la ville, tout le monde doit marcher.

Mettre un pied devant l’autre, trouver que ton sac à main pèse finalement un peu lourd, “qu’as-tu besoin de tringuebaler tout cet attirail?” te dis-tu un moment. Ressentir une petite gêne sur la face interne de ton talon droit, là où tes chaussures finissent toujours par frotter, escarpins comme bottines. Tu refuses de porter des baskets même si ce serait plus adapté, pas forcément par coquetterie. Tu ne fais que marcher après tout. La course à pied, c’est autre chose.

Aller et venir dans les rues de la ville, sauter au-dessus des flaques les jours de pluie, traverser le petit parc en suivant ses allées de fins gravillons rouges, trouver à nouveau un trottoir, s’arrêter quand le petit bonhomme est rouge, traverser quand il est vert, courir comme tu peux avec tes petits talons pour attraper le bus numéro 16 et savourer le moment où tu refermes la porte de chez toi. Enfin tu t’assois et tu souffles. Quel bonheur d’enlever tes chaussures!

L’autre jour donc, je marchais dans la rue en chantonnant un peu, pas plus que ça. Des petits bouts de musique dans ma tête. Ma radio intérieure a l’habitude de s’allumer quand je marche, je n’ai pas besoin d’oreillettes. Je n’aime pas les oreillettes. Je ne les trouve pas très esthétiques à cause des fils qui pendouillent. On m’a fait essayer des oreillettes sans fil, elles ont fini par m’agacer, ça coupait tout le temps. Je les ai balancées à la poubelle. Pour tout dire, je n’aime pas les oreillettes par principe. J’ai besoin d’entendre les bruits de la rue.

Ce n’est pas qu’ils soient beaux, non. Le concerto pour marteaux-piqueurs et bulldozers en face de mon bureau n’avait aucun spectateur, et les ouvriers portaient un casque anti-bruit en plastique orange pour le mettre en sourdine. Je ne suis pas si différente qu’eux, j’aurais bien supporté d’entendre moins leur tapage. Je soufflais régulièrement en regardant par la fenêtre, il fallait prendre mon mal en patience. Les travaux duraient depuis deux semaines, j’en étais arrivé à occuper mes temps de pause à la fenêtre avec un nouveau jeu. Il s’agissait de compter pendant deux minutes le nombre de passants avec un casque sur la tête ou un petit fil reliant leurs tempes à leur poche, je trouvais le chiffre impressionnant. Comment font-ils pour ne pas avoir d’accident, me demandais-je inquiète, ils doivent être inconscients.

Je pensais aux voitures qui surgissent à n’importe quel moment et qui ont le chic pour envoyer en l’air le piéton distrait. J’ai moi-même été sauvée plus d’une fois par un bruit de klaxon ou le cri d’un inconnu juste à côté de moi. “Attention!!!” Heureusement que je pouvais l’entendre.

Je pensais aussi aux séries américaines dans un New-York post-moderne où une foule compacte de zombies proprets marche d’un même pas dans la ville. Depuis ma fenêtre, les passants me faisaient l’effet de pré-zombies, beaucoup moins compactés, beaucoup moins morts-vivants pour tout dire, juste incapables d’être réveillés par un ami croisé par hasard autrement qu’en sursautant. Moi, je ne pourrais jamais supporter ça.

Pour moi, les bruits de la rue sont devenus rassurants. Quand je marche seule dans la ville, je ne me sens pas perdue si j’entends tous les sons qu’elle produit.

Ce jour-là, il devait être autour de 18h30 et l’automne se pointait pour de vrai. Je marcherai bientôt entre chien et loup, les réverbères commençaient tout juste à s’allumer, seulement dans les grandes artères. Je marchais d’un bon pas pour me réchauffer un peu. Je pestais contre le joli soleil de la matinée qui m’avait poussée à enfiler de légers collants assortis à ma petite jupe à fleurs. Je n’avais pas envie de la quitter malgré l’approche de Novembre, j’avais envie de croire encore aux restes de l’été. La lune avait fait mentir le soleil, je regrettais franchement mon insouciance du matin. L’humidité gagnait mes cuisses, je marchais assez vite en espérant la chasser, j’y réussissais plutôt bien.

J’étais sortie de mon bureau un peu plus tôt que d’habitude, les ouvriers n’avaient pas encore fini de ranger leurs outils dans le Portakabin installé juste en face. Ma radio intérieure s’était mise en route presque en même temps que je tournais la clé dans la serrure, j’avais failli ne pas entendre l’un d’eux me donner le bonsoir. C’était le même ouvrier qui, en me croisant chaque matin, ne manquait jamais de me saluer. “Oh! Bonsoir! Oui, bonne soirée, et à demain” lui ai-je répondu distraitement. J’avais un sourire aux lèvres en tournant dans la rue Dampierre. J’avais une bonne demi-heure de marche avant de rejoindre le parc, et encore dix minutes de bus jusqu’à mon quartier, ma rue, ma station. Après, j’étais quasi arrivée. J’aimais bien me vider la tête avant de rentrer chez moi alors j’étais contente d’avoir trouvé ce bureau à louer. Le trajet était idéal.

J’avais fait ce soir-là un petit détour par la supérette à deux pâtés de maisons du bureau car mon frigo criait famine. T’as pas le choix, je m’étais dit, ça ne prendra que cinq minutes. La caissière était toute seule pour tout le magasin, je piétinais dans la queue en attendant mon tour. Ça allait prendre plus de cinq minutes finalement, je décidais malgré tout de rester de bonne humeur. Une petite vieille avait du mal à compter sa monnaie alors on s’est mis à plusieurs pour ranger ses courses dans son caddie. Le vigile à la sortie m’a fait un sourire poli. J’ai repris mon chemin habituel mon petit sachet à la main. Je le balançais d’avant en arrière pour rythmer mon pas, j’y trouvais de l’amusement mais je me suis vite corrigée. Ma démarche aurait semblé un peu trop primesautière si je m’étais laissée aller. Je ne prêtais pourtant aucune attention aux piétons qui marchaient d’un bon pas sur chacun des trottoirs.

En bifurquant par la rue des Dentellières, j’esquivais les avenues trop passantes et je goûtais à son calme relatif. J’y croisais peu de monde. Une seule voiture, deux ou trois cyclistes et quelques hommes en costume et attachés-cases. Comme d’habitude. Je les remarquais toujours, plus que les mamies et les couples avec poussette, à cause de leur uniforme dont la teinte variait tout au plus du gris anthracite au gris bleu marine, je ne les enviais pas. Leur manière de marcher en regardant avec insistance leurs chaussures importées d’Italie me questionnait souvent. Je me demandais s’ils avaient peur qu’une tâche vienne dénaturer le brillant de leur cirage comme ils pouvaient redouter, je me le figurais assez bien, un savon de leur chef de projet devant toute l’équipe. Il suffit de pas grand chose pour que le brillant parte, devaient-il se répéter à longueur de temps. Vraiment, je ne les enviais pas du tout. Le quartier des affaires étant minuscule — je rigolais à chaque fois que le journal local employait cette expression pour parler de quatre banques et deux agences de courtiers en assurances — je laissais rapidement les hommes en gris à leurs chaussures. Je restais décidément de bonne humeur. Les chaussures, un sujet de préoccupation universelle.

Arrivée tout en haut de la rue de la Vieille Poissonnerie, j’étais un peu essoufflée, comme d’habitude. J’ai respecté mon petit temps de pause réglementaire avant de la descendre. C’est l’une des rares rues encore pavées de la ville. Elle me plait bien, malgré son faible éclairage, à cause de ses jolies maisons en pierre blanche, ses jardinières aux fenêtres et ses volets intérieurs en accordéon. Elle a aussi le gros avantage de déboucher directement sur la plus belle entrée du parc Carpeaux, je n’allais pas bouder mon plaisir.

Quand je redémarrais le nez en l’air, je prenais note d’un fait sonore inhabituel. Le bruit de pas derrière moi avait cessé, puis il avait repris en respectant quasiment le même intervalle de temps que mes propres bruits. Je trouvais ça peu naturel. Quelqu’un me suit, je me suis dit, sinon il ne se serait pas arrêté en même temps que moi. Et puis, j’ai chassé cette idée comme je voulais chasser l’humidité de l’air qui remontait sous ma jupe, en marchant d’un bon pas. Pas question de me retourner pour vérifier, j’aurais eu l’air d’avoir peur pour rien du tout.

C’est seulement en arrivant à la hauteur du numéro 65, en voyant son porche massif en bois de chêne que mon dos s’est raidi. C’est étrange, je me suis dit, ça fait au moins cinq ans que je n’y ai plus repensé. Quand ma petite sœur m’avait raconté ce qui s’y était passé, on s’était juré toutes les deux qu’on ne changerait jamais nos habitudes. Non, pas pour ça, pas pour un type mal dégrossi en quête de sensation forte. Certainement pas. Pas pour une main qui plaque ta tête dans un coin sombre, pas pour une gifle qui te fait perdre connaissance, pas pour un pantalon tombé aux chevilles quand tu reprends tes esprits, pas pour un dégueulis d’injures quand tu t’échappes de justesse.

Ma petite sœur n’a pas su tenir notre promesse, je ne lui en veux pas. Elle n’y arrivait pas, c’est tout. Moi, je tenais à passer tous les jours devant le porche et l’ignorer royalement. C’était un peu comme une vengeance. Après tout ce temps à faire la nique aux donneurs de leçons, je m’étais habituée à n’avoir peur de rien. Même en jupe et en escarpins, même seule aux heures où la nuit tombe. Ce soir-là, à cause du bruit de pas derrière moi, le porche du numéro 65 est subitement devenu une grosse manette rouge, j’ai déclenché le signal d’alarme, le wou-wou de la sirène dans ma tête a réussi à affoler mon petit cœur, d’un seul coup je n’avais plus froid du tout.

Je ne pouvais pas marcher plus vite sans me mettre à courir et je n’avais pas envie de me tordre la cheville dans les pavés. Je guettais le bruit à l’arrière en essayant de me raisonner, c’était pourtant bien celui de semelles ferrées qui claquaient en mesure. Je n’avais aucun doute, ce n’était pas une femme, à cause de la lourdeur ou de la cadence, je ne sais pas trop.

Je serrais mon sac à main contre moi par réflexe et passais en revue son contenu. Je n’avais jamais eu à me servir de ma bombe lacrymo, elle devait être rouillée. C’est mon père qui avait insisté pour que je la mette dans mon sac à l’époque. “Fais-moi plaisir, s’il-te-plait, je serais plus tranquille” avait-il supplié. “Je ne supporterais pas une deuxième agression, pense à ta sœur.” Je l’ai prise pour qu’il me fiche la paix, et je me suis abstenue de hurler contre lui. Il ne se rendait pas compte de la portée de sa phrase, je le savais bien. A quoi bon lui préciser qu’il déplaçait honteusement le problème, comme si le drame n’était pas l’agression mais l’atteinte à sa propre tranquillité. Mon père était de la vieille école, on ne pouvait pas trop l’en blâmer.

Quand bien même la bombe marcherait, ça ne servirait pas à grand chose, ai-je pensé. Si je suis vraiment une proie pour le type derrière moi, il est de toute façon à plusieurs mètres. Il faut continuer à marcher.

Pendant que je réfléchissais, mon pas s’était ralenti machinalement et le clac sur le pavé se rapprochait de moi, j’ai ré-accéléré pour retrouver une distance de sécurité respectable. Mes jambes décidaient bien plus que moi à vrai dire, elles avaient des principes. Je me demandais si j’allais réussir à tenir ce rythme jusqu’à la grille du parc tout en bas. J’étais très essoufflée et mes genoux n’aimaient pas trop la nouvelle gymnastique des pavés que je leur imposais dans cette pente pas si douce. Je n’arrivais pas à décider ce que je ferai une fois arrivée à l’entrée du parc. Changer mon habitude ou tenter le diable. Comme souvent, je ne tranchais pas, on verrait bien à ce moment-là.

Le type derrière moi, lui, s’est mis à adopter un comportement tout à fait étrange, pas du tout comme celui que j’imaginais. Il a d’abord ralenti le pas, rien que ça m’a surpris. Puis il a décalé sa trajectoire vers le petit trottoir de droite, le bruit n’était plus dans mon sillage. Je n’osais toujours pas me retourner. Il s’obstinait à revenir sur le petit trottoir à chaque poubelle contournée, j’entendais la petite boiterie du pied gauche qui fait varier le rythme des percussions. Pam pam pam pam-pam. Je marchais toujours au milieu de la rue pour éviter cette difficulté, alors je le trouvais bizarrement entêté.

Je me suis décalée moi aussi pour longer le trottoir de gauche et je maintenais autant que possible ma cadence, la fatigue se faisait sentir dans mes mollets. Si seulement quelqu’un pouvait remonter la rue, espérais-je, je serais sauvée, j’ai juste besoin d’une compagnie d’une ou deux minutes pas plus histoire de laisser passer l’importun sans risque. Comme personne n’est arrivé pour me servir de refuge, je continuais à marcher, moi devant et lui derrière, en détestant la rue de la Vieille Poissonnerie.

Jusqu’ici tout va bien, me répétais-je comme un mantra, mais je n’étais pas très convaincue. La grille du parc approchait, il me fallait décider. Ce sont mes jambes qui ont fait le boulot, mon cerveau était pris en gelée. Par principe je suppose, elles m’ont emmenée sur l’allée principale du parc Carpeaux. Ses charmes et ses hêtres avaient sûrement pris un peu plus de dorure que la veille, j’aurais préféré les admirer comme d’habitude. A la place, je guettais les bruits derrière moi.

A peine une minute plus tard, le gravillon rouge crissait en cadence dans mon dos. Cette fois-ci tu vas y passer, ma pauvre fille. Quelle folle tu fais. On n’arrête pas de te dire que tu es inconsciente, et ben voilà. Tu l’as bien cherché, faudra pas pleurer après. J’avais des tonnes de phrases comme ça dans la tête, et franchement plus aucune énergie pour les chasser. Plus le gravillon crissait, plus je perdais des points de vie. Je crevais de trouille de m’effondrer dans l’herbe froide et trempée au bord de l’allée, je me voyais déjà le corsage déchiré, la jupe sur mon visage, les collants arrachés. La douleur des poignets maintenus en étau, le poids du corps sur le mien, l’odeur âcre du prédateur, tout ça me revenait comme une vilaine madeleine de Proust rancie.

Mes dix-sept ans étaient loin pourtant, tonton Marc avait été rayé de ma carte, plus personne ne se souvenait de ses petites manies. Sauf peut-être ma cousine Emmanuelle, elle aussi avait rencontré ses mains baladeuses. Elle était d’accord avec moi, le plus souvent il semblait inoffensif, il se contentait de reluquer. Tonton Marc n’avait pas besoin de chasser les jeunes filles dans les parcs, il avait tout ce qu’il lui fallait sous la main. Il a suffi qu’il propose un dimanche soir de me ramener à ma chambre d’étudiante pour que l’affaire soit faite. Il était malin, tonton Marc. Il avait dû apprendre par cœur le manuel du parfait gentleman, je ne me suis pas méfiée quand il a voulu rentrer dans ma chambre. Juste pour un verre d’eau, il avait dit, et puis c’est joli ici, comme toi. T’es drôlement jolie maintenant, une vraie femme à ce que je vois. Je pourrais te montrer ce que c’est un homme si tu veux. La chambre est petite, tu te retrouves assise sur le lit en reculant un peu, tu ne comprends pas ce qui arrive. Il n’a pas besoin d’être violent, il met juste sa main sur ta bouche au cas où tu voudrais en faire sortir un son. Ce geste-là était presque inutile, il m’avait déjà transformée en statue de cire muette à l’instant même où son autre main déboutonnait sa braguette.

Quand il est sorti de ma chambre cinq minutes plus tard, j’étais encore pétrifiée. Les psychologues appellent ça la sidération, moi je ne savais plus rien. J’avais encore son odeur dans le nez et je crois qu’elle ne pourra jamais me quitter. Je me demandais ce qu’il avait fait de moi, quel objet j’étais devenue. C’est parce que je n’ai rien dit, ni pendant qu’il était sur moi, ni après. Sûrement par honte, je n’ai rien dit. Sauf à ma petite sœur il y a cinq ans. Personne n’a su mais personne n’avait été dupe dans ma famille. Tonton Marc avait été prié de ne plus me ramener le dimanche soir, ma mère avait compris son manège je ne sais comment.

La honte, ça ne peut pas durer. Après on se tait parce qu’on veut oublier, on veut passer à autre chose, on veut chasser la poupée de chiffon en marchant la tête haute dans les rues de la ville, comme tout le monde.

Les bruits de pas sur le gravillon mouillé n’en finissaient pas de résonner. Je ne voulais pas défaillir. Non, certainement pas. Il ne fallait pas lui offrir comme sur un plateau un corps alangui. Ne pas donner de signe de faiblesse, ne plus laisser croire que je suis une poupée de chiffon.

Il a à nouveau ralenti son allure et s’est décalé sur le bord opposé de la large allée puis s’est engagé dans la petite allée parallèle qui longe la grille d’enceinte. Je savais que deux rangées d’arbres et une bande de pelouse nous séparaient maintenant et mon sang s’est mis d’un seul coup à bouillir. A quoi il joue, ce type! Ça commence à bien faire!

Je me suis arrêtée tout net et je me suis retournée vers lui en hurlant.

— Bon ça suffit maintenant, ce petit jeu du chat et de la souris! Qu’est-ce que vous me voulez à la fin?

Je le voyais enfin dans le jaune du réverbère, il portait des bottes et un blouson de cuir bien taillé. Sa tête était déjà tournée dans ma direction quand je lui ai fait face, il me surveillait donc, j’avais bien raison. Il a aussitôt replacé son nez droit devant lui sans s’arrêter de marcher, il m’échauffait franchement.

— Vous allez me répondre à la fin! Qu’est-ce que vous me voulez? Ça fait plus d’un quart d’heure que vous me suivez, j’en peux plus maintenant. C’est quoi votre problème?

Il s’est arrêté et s’est planté bien en face de moi, encadré par deux arbres.

— C’est vous le problème, vous ne vous rendez pas compte?

Il parlait fort et articulait distinctement pour que je l’entende bien, sa voix n’était pas du tout comme j’imaginais. Il n’avait pas aboyé comme un roquet, au contraire. Je restais quand même sur mes gardes.

— Comment ça, c’est moi le problème? C’est vous qui me suivez, et c’est moi le problème?

— Restez calme, s’il vous plait. Je suis calme, regardez-moi, je suis très calme, je ne vous veux aucun mal. Je rentre chez moi.

— Alors ça, c’est la meilleure blague qu’on m’ait faite! Faut pas me prendre pour une idiote.

— Je passe devant si vous voulez, comme ça vous serez plus tranquille.

Mon ciboulot carburait à toute allure mais cette phrase l’a stoppé dans son élan. Je suis restée bouche bée trois secondes.

— Ecoutez, je vois bien que je vous fais peur. Je comprends. J’essaye de garder mes distances avec vous depuis toute à l’heure. Je voulais justement éviter tout ça.

— C’est réussi! Vous êtes super flippant avec votre bruit de bottes de nazi.

Quand je perds la boussole, je suis toujours ironique. Il a baissé la tête avec un air penaud, j’en ai rajouté une louche.

— Vous avez une drôle de façon de ne pas faire peur aux dames. Vous auriez pu me doubler depuis longtemps. Vous auriez pu tout en haut de la rue de la Vieille Poissonnerie. Pourquoi vous ne l’avez pas fait, hein?

—Mais vous marchiez trop vite, je n’y arrivais pas.

— J’ai du mal à vous croire. J’ai bien remarqué votre manège, je ne suis pas débile. Vous vous êtes arrêté comme moi tout en haut. Vous êtes reparti en même temps que moi, et en plus vous passez par le parc comme moi. C’est pour être tranquille pour vos sales affaires? Faut pas me la raconter!

— Ecoutez, je fais ce trajet-là tous les jours, c’est pas de ma faute si vous avez décidé de vous promener par là aujourd’hui.

— Mais non, c’est moi qui fait ce trajet-là tous les jours et je ne vous ai jamais croisé. Je m’en souviendrais, croyez-moi. Vous mentez, je le sais.

Tout en parlant, j’avançais vers lui à travers la pelouse parce qu’il avait l’air de ne pas bien m’entendre. Je me disais qu’il ne mentait peut-être pas, j’étais partie du bureau beaucoup plus tôt que d’habitude après tout. Lui restait immobile pour me répondre. Je trouvais que c’était bon signe.

—Moi non plus je ne vous ai jamais croisée, je m’en souviendrais c’est certain. Toujours est-il que j’étais un peu essoufflé tout en haut, j’ai eu besoin de souffler un peu. Et puis vous marchez vraiment très vite, j’ai dû trouver une autre tactique. Je suis vraiment désolé. Vraiment. Désolé. C’est devenu compliqué de ne pas faire peur aux femmes.

Il m’intriguait. Son attitude était on ne peut plus étrange. Il avait l’air d’avoir honte, je ne savais pas de quoi. Je me suis rapprochée encore un peu plus.

— Ah bon? Pourquoi c’est compliqué?

— Je ne sais pas. C’est à cause de l’affaire Harvey Weinstein et du haschtag balance ton porc, vous êtes au courant j’imagine.

Là, j’ai eu envie de m’asseoir. J’avais vraiment loupé quelque chose.

C’est comme ça qu’aux alentours de 18h30, à l’heure où les ménagères de moins de cinquante ans sont requises aux fourneaux, je me suis retrouvée assise sur un banc du parc Carpeaux à côté d’un homme, un parfait inconnu en blouson de cuir et simili-santiags. Nous avons discuté pendant plus d’une heure, jusqu’à ce que la nuit tombe à vrai dire. On ne s’était rendu compte de rien.

On a parlé. Les hommes ceci, les femmes cela. Je lui ai tout raconté, tonton Marc et l’agression de ma petite sœur, et l’histoire de ma cousine Emmanuelle, et aussi celle de Virginie ma meilleure copine. Il a tout écouté sans me couper la parole toutes les cinq minutes, j’ai apprécié qu’il n’ait rien à défendre. Ce n’était pas difficile de parler, il n’y avait pas à se battre. Parfois, je le sentais soucieux, un peu désespéré même. Heureusement pas assez pour finir par me plaindre, j’aurais eu du mal à le supporter, j’en avais assez d’être une éternelle pauvre victime.

Quand à son tour il m’a raconté ses histoires, j’ai eu envie de faire comme lui. Ecouter. Il en est venu à parler de son grand-père Albert, celui qui était revenu de la guerre après quatre années en tant que prisonnier dans une ferme de Bavière. Il avait été comme un coq en pâte chez Frau Schmidt et son retour au foyer avait été rude. Ses copains de régiment avaient tous fini par devenir alcooliques ou violents, mais lui, Albert, avait décidé de ne pas les suivre. Les tentations n’avaient pas manqué, racontait-il à son petit-fils, mais il n’était pas revenu de la guerre pour faire le dépravé. Il lui disait qu’il ne faudrait jamais oublier.

Juste après, il a voulu revenir sur l’affaire Weinstein. “Mon grand-père Albert l’aurait détesté, m’a-t-il dit, abuser de son pouvoir pour maltraiter les femmes, ça le révulsait. A cause de ce qui est arrivé à ma grand-mère pendant qu’il était prisonnier. Il me l’a raconté, il n’a jamais eu honte de sa femme. Elle a été violée par le contre-maître de la manufacture où elle travaillait à l’époque, un bon français qui avait échappé à la mobilisation. Quand mon grand-père est revenu de la guerre, le violeur était mort d’une crise cardiaque, il lui aurait collé une beigne sans ça. Toujours est-il que ma grand-mère et mon grand-père ont fini leur vie ensemble et moi, j’ai grandi avec eux. Alors, vous voyez, c’est pas si difficile de respecter les femmes. Mais aujourd’hui, tout le monde a peur, tout le monde balance quelque chose. ”

La conversation s’est arrêtée là. On est sorti du parc Carpeaux ensemble, j’ai attrapé le bus numéro 16 et lui le numéro 9. Arrivée chez moi, j’ai soufflé en enlevant mes chaussures avec l’impression d’être plus légère que d’habitude. J’ai allumé mon four pour réchauffer la pizza de la supérette. En la mangeant, je me suis dit qu’il aurait dû inventer un nouveau haschtag #racontetongrandpèrealbert. Moi je n’y connais rien en haschtag, mais lui s’y connaissait pour libérer la parole, c’était à lui de faire le boulot.

Je me suis promis ce soir-là, en me glissant dans mon lit, que le lendemain je sortirai de mon bureau plus tôt que d’habitude et je l’attendrai tout en haut de la rue de la Vieille Poissonnerie. On aurait plus de temps pour parler et j’avais plein d’idées.


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Lézamimo

Les Amis Mots, des histoires à deux voix

Jeanne Baran

Written by

Auteure, Autrice, apprentie écrivaine, les mots se cherchent… https://jeannebaran.wordpress.com/

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