Un livre pour apprendre l’empathie : une belle leçon d’humanité avec Jean-Marie Roughol

Je tape la manche, une vie dans la rue par Jean-Marie Roughol & Jean-Louis Debré

J’avais découvert ce bouquin un peu par hasard, en flânant un soir dans une librairie. Il était posé sur une de ces étagères “Nos favoris”, sur le côté. La couverture et le titre avaient tout de suite attiré mon attention : Je tape la manche, une vie dans la rue.

Tiens, tiens.

Voilà un bouquin qui sortait de l’ordinaire. Je m’en suis approchée, et, curieuse, je l’ai retourné.

“Jean-Marie Roughol a passé plus de vingt ans dans la rue. Un soir, alors qu’il “tape la manche”, il propose à un cycliste de surveiller son vélo. Ce cycliste, c’est Jean-Louis Debré. De leur rencontre et de celles qui suivront naîtra, entre le SDF et le président du Conseil Constitutionnel, une singulière relation de confiance. Au point que, avec l’aide de Jean-Louis Debré, Jean-Marie Roughol a accepté d’écrire son histoire.”

Ainsi résume la 4e de couverture l’histoire de ce bouquin. Vous vous en doutez, ça a suffi pour me convaincre. Alors je l’ai pris. Et je l’ai lu.

Photo credit : culturebox

166 pages, avec une petite postface de Jean-Louis Debré, ça se lit vite. L’écriture est simple, les mots employés rudimentaires — en même temps je ne m’attendais pas à lire de la littérature type Académie française.

Mais du coup, il y avait un certain charme à cette écriture parfois enfantine, ce regard naïf débarrassé de toute hypocrisie, cette franchise déconcertante et ces réflexions crues que peuvent avoir un homme qui tape la manche dans la rue. Eh oui, lui dit les choses telles qu’elles sont. Il n’a pas appris à parer ses pensées de mille florilèges, il n’a que faire de la rhétorique : il raconte son histoire, simplement.

Et, honnêtement, j’ai adoré.

Ce n’est pas tous les jours qu’on lit un témoignage d’un gars qui a vécu dans la mendicité. Oui, parfois, on retrouve certains clichés. Il a essayé de travailler, il s’est embrouillé avec son employeur parce qu’il était amoureux d’une prostituée, celui-ci l’avait prévenu qu’elle n’allait que le dépouiller puis le larguer — il n’a pas voulu l’écouter, il s’est trompé, et il a regretté. Alors il s’en est retourné vivre dans la rue.

J’ai trouvé ce “Tape-la-manche” attachant.

C’est drôle, parce qu’en soi, c’est évident, et pourtant, je me suis quand même fait cette réflexion en lisant : ce Jean-Marie Roughol est comme n’importe lequel d’entre nous. Il est humain, il a des sentiments, des peurs et des rires, des peines et des joies, des difficultés et des espoirs. Et il a ainsi mille anecdotes à partager.

Par exemple, le jour où la princesse du Maroc s’est arrêtée au Publicis du Drugstore, qu’il a demandé une petite pièce comme à son habitude, sans se douter de qui elle était jusqu’à ce que le chauffeur le lui apprenne, et où il a reçu ainsi, et tenu, pour la première fois de sa vie, un billet de 100 entre ses doigts. Ou bien, aux antipodes de cette générosité, le jour où Alain Delon l’a ostensiblement méprisé avec un “Je sais ce que tu veux, tu n’auras rien, ne perds pas ton temps”.

Et aussi, autre anecdote, le jour où il a été engagé comme figurant au spectacle de Robert Hossein au Stade de France, Ben Hur, pour quelques billets facilement gagnés, avec une seule contrainte à respecter : “Surtout, ne coupez pas vos cheveux, laissez-les pousser pour le spectacle”.

Eh oui, Jean-Marie Roughol a une histoire, son histoire, à raconter.

“C’est quand même dur, la rue, difficile d’y gagner sa vie, d’y faire son trou, de résister à ceux qui veulent vous pousser, vous virer pour prendre votre place, pénible d’affronter le froid ou la pluie. Encore plus difficile d’accepter certaines remarques du genre “tu ferais mieux de travailler” ou ces regards en coin méprisants. Mais là, c’est mon univers, mon monde.
J’y suis libre d’aller où je veux, de prendre un café quand j’en ai envie. Je ne sais plus aujourd’hui, malgré tout ce que j’ai subi, si je peux m’en passer… Pour faire quoi ? pour aller où ?
J’ai la rue dans la peau. J’aime mes potes de manche, les rigolades avec eux, ces rencontres parfois avec des gens bien, ces jours où la chance vous fait un signe et des pèlerins vous glissent un billet dans la main. Je fais beaucoup d’heures à attendre, à taper la manche, mais il y a des moments inoubliables.”

Je ne vais pas m’étendre davantage sur ce bouquin, parce que je ne veux pas vous spoiler, et je souhaite que vous le découvrez par vous-mêmes, mais il y a quand même une chose marrante que j’ai apprise et que j‘ai envie de vous partager, parce qu’elle m’a particulièrement marquée.

Il y a différentes techniques chez les Tape-la-manche.

Eh bien oui ! Je ne m’y attendais pas du tout. Je ne me suis jamais fait la réflexion, j’ai toujours l’impression d’entendre des discours similaires. Mais en effet, chaque SDF teste différentes astuces, se les approprie, s’adapte en fonction du quartier. Il y a toute une stratégie !

Certains adoptent une stratégie de quartier

C’est-à-dire qu’ils choisissent un lieu de prédilection, s’y installent et y restent, ils s’ancrent dans le décor. Alors, tous les jours, ils voient les mêmes personnes qui passent, les habitants du coin, et ils leur deviennent familiers. Une sorte de sympathie se développe avec ces tape-la-manche que l’on croise tous les jours, au même endroit. Du coup, des gens finissent par donner. Parfois, les week-ends, on leur apporte un croissant acheté en plus pendant les courses à la boulangerie, ou alors on leur file des vieux vêtements dont on ne sait comment se débarrasser à la maison, ou bien encore un parapluie qui traîne ou retrouvé dans un placard pour qu’ils puissent se couvrir en cas de pluie… En somme, c’est comme le début d’une amitié avec le quartier.

Et, effectivement, un jour, j’ai testé. J’avais repéré un “SDF de quartier”, pas loin de chez moi. Lorsque je suis allée m’acheter un petit dej à ma boulangerie habituelle, j’ai pris un chocolat chaud et un croissant en plus, et je suis allée le lui apporter. Il avait les yeux fermés, et je n’osais le réveiller. Mais à peine ai-je tenté un “Excusez-moi” qu’il a immédiatement ouvert les yeux et s’est exclamé, réjoui : “Ah, vous avez apporté le petit-dej ! C’est un café ?”. Quelque peu décontenancée par son aisance, j’ai bredouillé un vague “Non, j’ai pris un chocolat chaud, ça ira quand même ?” — “Ah, parfait, super !” a-t-il dit en prenant le sac. Alors je lui ai souri, lancé un “Bon appétit” puis suis partie. Et c’est là que je me suis dit : Mais, il ne m’a jamais dit merci, non ?

Eh non, c’était comme s’il m’attendait. Parce qu’il savait que tous les week-ends, quelqu’un lui apporterait bien quelque chose. Et cette confiance en soi troublante par son absurdité m’a finalement fait rire.

D’autres SDF essayent des techniques plus originales

Jean-Marie Roughol, lui, s’était proposé de garder les vélos et les voitures. Mais il avait un ami qui avait trouvé mieux, “Pascal, le rasta” :

“Il a trouvé un truc malin qui fait rire certains pèlerins, il a fixé son gobelet au bout d’un bâton, un peu comme un hameçon au bout d’une canne à pêche.”

Et, chose très drôle, j’ai effectivement un jour rencontré ce fameux SDF, avec sa canne à pêche, à côté d’Opéra. J’ai immédiatement pensé à ce fameux Pascal le rasta. D’après Jean-Marie, sa technique marche bien. Les gens sont plus enclins à y glisser des pièces. Gens qui rient, pièces par ici.

Ou alors il s’agissait simplement de quelqu’un qui lui avait volé l’astuce. J’en ai doublement ri.

L’humour paye

“Grâce à l’Ancien et à ma propre expérience de la tape, je me suis rendu compte que l’humour, généralement, ça paye. Il faut faire genre “pour mes vacances à Courchevel, s’il vous plaît” ou “Pour dormir au Plazza”, “manger chez Robuchon” ou “pour la Fashion Week des clodos”, ou encore “pour la fête nationale des clodos”. Cela fait marrer les gens, et ils vous donnent plus facilement.”

C’est vrai que, si on me sortait ça, j’aurais plus envie de donner une pièce. C’est une démarche qui plait, qui séduit. Ca a son charme.

Finalement, c’est qu’ils ont de l’imagination, non, ces Tape-la-manche ?

Une série photo géniale de cette campagne : http://www.quozzy.fr/2013/11/27/des-cartons-de-sdf-qui-donnent-le-sourire/

Bref, j’ai vraiment apprécié la démarche de Jean-Louis Debré, qui a aidé Jean-Marie Roughol à écrire son histoire. Apparemment, ça n’a pas été facile, mais au bout de plusieurs mois — deux ans? — ils y sont parvenus.

En un sens, c’est un peu le roman que j’aurais voulu écrire. J’essaye de rencontrer ces “Tape-la-manche”, SDF, musiciens ambulants du métro (cf. ma conversation rapportée avec un musicien du métro) mais je n’avais jamais pu recueillir un témoignage entier. C’est peut-être pour ça que ça m’a particulièrement touchée.

En somme, ce témoignage, c’est une belle leçon d’humanité.

Depuis, je regarde différemment ces SDF dans la rue. J’essaye de m’imaginer ce qu’ils pensent. Est-ce qu’ils sont vraiment comme ceux qu’a décrit Jean-Marie ? Est-ce qu’ils ont aussi vécu les mêmes choses ? Et eux, quelle est leur histoire ?

Aussi, parfois, on peut même reconnaître son propre comportement dans ce bouquin :

“Très souvent, quand je m’approche de certaines personnes, elles sortent leur portable pour faire croire qu’elles sont occupées, et dès qu’elles m’ont dépassé elles le remettent dans leur poche. Elles évitent ainsi de me donner une pièce. Je connais parfaitement ce manège. C’est un coup classique.
Il arrive aussi que d’autres personnes changent de trottoir quand elles me voient. Certains se mettent à tousser ou pour m’éviter marchent plus vite ou font semblant de chercher quelqu’un au loin ou de lire la première page du journal. Il y en a qui tirent des tronches de six pieds de long… Et elles croient que je ne remarque pas leur comédie.”

Je pense qu’on l’a tous déjà fait au moins une fois dans notre vie. Et le lire nous en fait prendre conscience. Et ce n’est précisément qu’en prenant conscience de son comportement et de cette comédie, qu’avec la honte qu’on en ressent, qu’on peut évoluer et changer.

J’espère que ça en fera réagir certains.


L’autre jour, lorsque je me suis baladée, j’ai vu une jeune fille discuter avec une famille installée dans la rue. J’ai essayé de saisir quelques mots de leur conversation en m’approchant, discrètement évidemment, et j’ai eu l’impression que la mère de famille résumait un peu son histoire, et la jeune fille — je ne la voyais que de dos, sa chevelure blonde et bouclée retombait sur son sac à dos bleu et rose — semblait écouter attentivement.

Cette scène m’a fait sourire et m’a mis du baume au coeur. Car je me suis rendue compte qu’à Paris, il y avait encore des gens pour écouter au lieu d’ignorer. Et cette attention, ce temps que l’on peut donner, c’est la preuve qu’il existe encore quelque part des volontés d’aider. Et ça m’a redonné confiance en l’humanité.

Les Tape-la-manche sont des êtres humains à part entière, ne l’oubliez jamais.

Et à ce titre, il n’y a aucune raison de les ignorer. Ils ont, comme nous, une voix à faire entendre.

Alors écoutons-la.


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