Le Stupide et le Satyre

Lucanus Sp. (10)

Une histoire de coléoptères, d’asperger & d’imprimantes 3D. Chapitre 10.

“Bérengère, tu as fait 7 pas pour me saluer et toi Colin, 6. Ça fait 13. ASSASSINS ! ASSASSINS !” Thierry crie.

Une infirmière, non alertée, finit par entrer dans la chambre afin de vérifier la perf et la température : elle fait 6 pas. “Ça fait maintenant 19”, dit Bérengère “donc tu vas te calmer direct !” L’infirmière en profite pour lâcher une petite vanne convenue comme quoi Thierry est un patient sympathique. Et t’as Thierry qui répond sans amertume et dans son ton habituel de l’extrême non-empathie : “les blagues convenues du personnel hospitalier on va s’en passer et discuter plutôt de ma date de sortie”. Ça fait marrer l’infirmière qui précise qu’il faut attendre l’avis du médecin… “Mais il ne pourra venir que quand il aura fini de poser son atèle. Vous lui avez cassé le nez”

Elle quitte notre scène de dénouement dans un rire guttural qui fout pas mal de frissons à la Bérenge. Cette dernière a surtout remarqué qu’elle n’avait pas utilisé la solution hydroalcoolique avant de manipuler la perf et elle se dit que son Thierry va se prendre un germe et perdre sa jambe. À défaut d’avoir déjà perdu la tête.

“Bon alors t’as quoi ?” demande Colin qui n’attend qu’une chose : faire péter son lucane et obtenir les félicitations du jury. Tout le trajet, avec la Bérenge, Colin a transpiré cent litres. Son lucane était planqué dans le manteau posé sur la plage arrière et, du volant, il ne pouvait ni le tâter, ni vérifier si le truc ne s’était pas envolé. “ça se peut pas, s’envoler, ça se peut pas hein Colin, ça se peut pas”, il n’a jamais réussi à se convaincre durant les 6 heures du trajet. Son état avait déjà alerté Bérengère, Porte de Sèvres, quand elle a demandé où mettre son baizenville, fou de panique il lui a dit “PAS DERRIÈREUH… Mets le dans le coffre”, et la doctorante a fait “t’as un cadavre sur la banquette ? il y a quoi derrière ?”

“J’ai rien c’est bon, ta gueule” répond enfin Thierry. Lui est alité depuis ce matin 6 heures. Il a fait un malaise dans son talus car une micro plaie non soignée à la jambe s’est infectée et, en alerte, son corps s’est éteint. Un reboot physiologique nécessaire le temps de replacer les forces vives de son corps sur la zone infectée, mais la demi minute d’inconscience a suffit à alerter tout un village. C’est Christian, partant à la coopé pour démarrer les livraisons, qu’a reconnu le pull jacquard du Thierry gisant dans le talus. Il a d’abord appelé sa femme pour confirmer si un pull jacquard dans le talus, “tu sais celui entretenu par le Conseil Général”, c’était bien inhabituel ? Et au détour de la conversation, dans le quart de seconde où sa femme a essayé de visualiser le bon talus pour ne pas confondre avec celui du Conseil Régional s’évitant ainsi une question inutile, il a remarqué qu’en plus un corps remplissait le pull. “Ça commence à faire beaucoup là” il a dit et il a freiné sec le semi-van de livraison “La Girondaise” pour en sortir en trombe. Ce n’est qu’en voulant déplacer le corps qu’il a reconnu Thierry dans le talus. En prenant son pouls, il s’est dit qu’il allait foncer à La Réole, au CH, mais la camionnette était déjà pleine… de cubis… Il a fait le 15 mais s’est ravisé et a fait le 18, “c’est mal mais ils viennent plus vite” il s’est dit. Ensuite, il a placé Thierry en position latérale de sécurité, enfin dans le vague souvenir qu’il avait de la position latérale de sécurité montrée une fois le midi à l’émission de Reichmann.

Thierry est revenu dans notre monde à ce moment précis lâchant direct “putain de merde, je crois que cette larve a réussi à me distancer”. La suite on la connait : En moins d’une heure, le village s’est mis en branle, une messe a été consacrée, les drapeaux du Vival se sont mis en berne et Madame le Maire a fait livrer des fleurs. Depuis, Thierry reste en observation afin de prévenir le risque d’une septicémie.

Un quart d’heure de silence.

Colin finit par demander pourquoi Thierry les a fait venir, lui et la “vieille” Bérenge, si il avait une annonce ou un truc : “car moi j’ai une annonce importante, vous allez être scié hein, mais priorité au malade hein”. “Vous auriez pu penser à me ramener des fringues”. Thierry il n’est pas du genre à se laisser influencer par les forceurs de son entourage. Bérengère commence à se marrer intérieurement, elle ne pouvait pas espérer mieux comme décor et commence à mimer une curiosité sur l’annonce qu’essaye de retenir, tant qu’il peut, Colin. C’est sans compter sur l’autre vétéran : “mais pourquoi elle est là elle déjà ?” Bérengère ravale. Colin : “bah c’est la dame qui m’a dit que t’étais là, elle m’a dit : ramenez l’assistante aussi ça lui fera du bien et j’ai dit ‘QUOIII ASSISTANTE ? Vous n’avez pas honte madame, c’est une future docteure madame QUAND MÊME’ et voilà.” Tout le monde se regarde un autre long instant sans bruit, l’odeur aseptisé de la chambre semble inhiber l’inspiration, un “Je peux faire pipi ?” interrompt le silence suivi d’un bruit de loquet, puis de chasse d’eau interminable, puis de loquet puis de “Je… Moi aussi ? Mmmh… Tu sais, avec le trajet…”, le même jeu reprend.

La chasse d’eau cesse enfin et Bérengère se remet à insister, “bon allez Colin, l’ancien n’a rien à partager à part l’évolution de sa température anale, donc balance ton annonce”. Thierry d’un regard, accompagne la requête. “Alooors… mes p’tits amis” t’as Colin qui retrousse ses manches comme un commercial de la Ferté-en-Brie, c’est déjà désolant. Il va chercher son manteau, la poche intérieure de son manteau. Qui met des trucs dans la poche intérieure de son manteau sauf les gars louches ? Colin. Et son lucanus. Il le montre à Thierry. Bérengère là, elle n’existe pas. Mais il continue son spectacle : “si j’te dis LE DOUBS. Si j’te dis MUSEUM. Si j’te dis PRETILOTIN. Si j’te dis COLONIE. Si j’te dis GROS LUCANES dans sa RESINE d’EPOQUE”. Thierry analyse le bousin avec la rigueur scientifique qu’on lui connait, le discours il n’en a rien à carré pour l’instant. Colin l’éxécute juste pour le spectacle. Thierry tourne le lucane, le retourne. Chaque détail et particule attire son attention. Colin dit “Un vrai. Un vrai Prétilotin dans ta main. Tu peux nier tant que tu veux, tu peux être jaloux, mais le voici.” Dans le même instant t’as Bérengère, sous cape, qui commence à fouiller son baizenville aux motifs orthoptère. Elle a tout préparé dans sa tête depuis 2 semaines, son discours, les intonations, la façon dont elle allait sortir son insecte sous résine. Elle allait tout d’abord dire “AH AH. COLIN. MOI AUSSI J’PEUX T’EN TROUVER. DU PRETILOTIN.” pinçant l’objet avec le dédain caractéristique d’une Bérengère. Elle y est, il reste un geste pour dominer le monde — Colin. Sa main s’apprête à jaillir du sac dans une cinématographie désuète, elle sent, de son aisselle, tomber une goutte de sa transpiration dans le creux de son rein.

“C’est du Bendida ça” Thierry coupe court, la salle se fige.

Le corps de Bérengère est depuis son enfance au dessus des 37° réglementaire. Sa peau constamment chaude lui donne logiquement froid dans le dos : surtout, depuis toute petite, elle souffre d’une sudation excessive. Sous les aisselles, sur le front, à la pliure du genou, les pieds aussi. Et nettoie bien la chatounette insistait sa mère. Elle avait hérité du déréglement hormonal de son père quand son frère jumeau, lui, avait avalé le génie de leur mère — c’est pour ça qu’il a failli être le mort-né des deux. Ajoutez l’anxiété à ce dérèglement et vous ne verrez plus vos fringues que comme une éponge à transpiration de votre honte constante. La transpiration est un sujet qui ne l’a jamais gênée jusqu’aux premiers jours de lycée, très vite elle a compris qu’elle sentait le paté. Mais au fond, quand tu vises la fac de Biologie, un tatouage Jean-Henri Fabre et le doctorat, c’est un bonus pour ta carrière ce rejet social. Elle dira qu’elle n’a aucun souvenir de son lycée sauf un prof de bio sympa mais déjà à la ramasse sur ses sujets à elle. La désillusion c’est le premier sentiment adulte après l’orgasme sur une image mentale de ton prof de bio. Et Thierry.

Il est là le Thierry, il attend rien de la vie avec son fake Pretilotin dans les mains. “J’texplique Colin”, il dit. “Tu regardes bien là, c’est trop détaillé. La résine est ‘trop’ vieillie pour que ce soit un lucane du Joseph. Tu vois, ça c’est le style de Bérengère. Elle écrit sur des carnets jaunis dans des usines polonaises. Elle n’achète des sac à dos que si la sérigraphie a l’air dépassé. Tu vois là, ce coin fêlé, on croirait vraiment que c’est cassé, ça sort de la bibliothèque d’une école dans la banlieue de Sochaux tu te dis, mais non, c’est pile poil la taille de la lime à ongle de Bérengère. Regarde dans son sac, tu la trouveras la lime”. Et Colin s’exécute en prenant le sac des mains comme un GIGN devant une prise d’otage. Il ne sort pas une lime à ongle mais un autre Pretilotin, circonspect. Il est tout aussi magnifique que le premier, c’est un goliathe ivoirien : les préférés de Pretilotin. Goliathus Cacicus, il les observait sur place quand il enseignait là bas et le peu de recherche faite dit qu’il en a prélevé quelques dizaines. Ça bouillonne dans le cerveau Colinesque : est-ce que ça prouve les dires de Thierry ou est-ce que Bérengère a fait une superbe découverte à son tour ? Il sait plus trop quoi penser sauf crever quelqu’un. Il trouve enfin la lime et l’installe sur l’encoche : ça ne correspond pas du tout. Colin reprend espoir et Thierry fait semblant de ne pas douter même si sa théorie commence à vaciller, il prend la lime des mains, puis le lucane sous résine et essaye de faire correspondre les deux dans une diatribe qui dit en gros que t’es empoté Colin. Le sel d’aluminium finit de se cristalliser sous les aisselles de Bérengère.

“Ne te fatigue pas Thierry”, elle dit. “Je l’ai vraiment fait tomber celui-ci. En le limant, il m’a glissé des mains”.
“AH” crie Thierry qui contient sa jubilation. Sa vieille face de professeur réapparaît : “Ils sont parfaits tes Pretilotin, Bérengère. Ils peuvent tromper tout le monde. Sauf que t’es vraiment une bouffonne. Pourquoi tu t’es fait chier en important ce Goliath africain par exemple ? Les cafards de cet hôpital suffisaient. Tu sais Bérengère”, il regarde ses ongles noircis par la crasse comme une modeuse sa dernière manucure. “La maîtrise de la résine balbutiait et Joseph Pretilotin s’est beaucoup entraîné sur les pauvres cafards qui occupaient son école. Il y a proportionnellement plus de chance de croiser un cafard qu’un lucane dans son oeuvre”. Il fait les guillemets autour du mot “oeuvre” avec ses doigts calleux. Il poursuit : “Colin s’est laissé abuser car tu as piraté son réseau de confiance, et ça c’est dramatique et on en reparlera Bérenge, mais moi, sache-le, tu ne m’auras jamais aussi facilement”.

“Abruti”, Bérengère répond. “Me sors pas ton cours de merde. T’as même pas capté que le lucane, c’était du plastique. Je les ai imprimé. Je les ai imprimé en 3D. C’est un mec qui n’a jamais observé un insecte de sa vie qui me les a modelé. Je fais comme vous les pd mais en mieux. Finies les combines pourries avec le ministère et la douane, c’est le futur là, j’peux te faire le lucane qui te fait tellement bander en un claquement de doigt, tu le veux sous résine ou sous verre ?” Elle force un rire de la Team Rocket et claque un doigt en sortant un troisième Prétilotin de son sac. “Tu piges ce qu’il se passe Thierry ? Ton petit business, ta boutique etsy ? Les petites carottes qui te payent ton Milka : tu vas devoir t’étouffer avec maintenant. Je suis assise sur une putain de montagne d’euros. Et cela se fera sans vous”.

Les 2 compères éclatent de rire à en devenir dix fois écarlates. Si Thierry n’est pas mort ce matin, c’est peut-être maintenant que ça se passe. Colin se tient l’arrête du nez pour retrouver son souffle. Il s’apprête à parler. “Bérengère. Personne n’achète d’insectes. Enfin, si. Mais personne n’achète CES insectes. Et tu le sais, sinon tu n’aurais jamais réussi à vendre ton faux à l’autre chineur là. Il ne l’a acheté que pour me le vendre. Le circuit il est rapide : un insecte de collection entre sur le marché, le téléphone de Colin y sonne en premier, t’sais”. Il secoue son téléphone pour insister sur ce qu’il dit. “Il ne se passe rien sans que je ne le sache. Au Laos j’ai un gars qui me tient une feuille excel de tous les insectes observés autant par les amateurs que les professionnels. Le gars il ne fait que ça quand il ne vend pas des ‘J’aime’ pourris à des marques de chez nous, sur ton facebook là. Le terrain, la planète, elle est quadrillée Bérengère. Même dans le fin fond de Shin-Okubo tu trouveras un de mes gars avec un filet à papillon et une boite mè… Une boite maï…” Colin se gratte la gorge. “… Une boite e-mail avec mon adresse dans ses favoris”. Bérengère n’est pas plus impressionnée qu’avant son discours, elle lâche : “T’es si bien informé que t’es pas foutu de reconnaître un Pretilotin d’une crotte moulée en quelques heures”. Colin reprend de volée : “Mais Bérengère, t’as pas besoin de te sous estimer. Tu nous aurais parler de ça : on aurait mis en place le système avec toi. T’es la famille. Si t’as réussi à m’y faire croire, c’est justement que t’as élevé le niveau”.

En fait, Colin est super dégoutté mais il essaye de retourner la situation comme le ferait Thierry. En faisant genre qu’il avait tout capté et qu’il est bon père de famille et compréhensif, ça ne fonctionne pas du tout : ni sur Bérengère, ni depuis 1987. Mais ça a le mérite d’occuper la “famille” dans la chambre d’hôpital un bon moment. Bérengère a cessé d’argumenter depuis deux heures mais les deux compères trouvent encore de quoi la contredire, on ne sait pas comment. Et là Thierry prend son air super sévère : “On peut tricher avec le Conseil Général, on peut tricher avec le Conseil Régional même. On peut tricher avec tous ceux qui n’y connaissent rien : les vignerons bio, les douanes et nos mamans. Mais jamais avec nos Entomo. Bérengère c’est grave. C’est la famille. C’est un code que je t’ai transmis, je pensais que tu avais compris. Mais si tu touches à Colin, tu touches aussi à Thierry, tu touches à…”.

“Bon OK là c’est n’importe quoi, je préfère encore me casser” et, dans l’absurdité d’un Thierry qui s’est levé couille pendante dans sa chemise de nuit d’hôpital, Bérengère quitte la pièce.


Si vous vous retrouvez dans le talus de Thierry et que vous faites environ 5247 pas vers le nord-est, vous croiserez d’abord un petit bois puis une petite clairière avec des jeunes peupliers et une source. Là dans un coin il y aura certainement une jeune doctorante avec la coupe au bol d’un chevalier de l’entomologie. Elle est assise en tailleur, l’air hilare, au milieu d’une bonne tripotée de lépidoptère. Elle fait tourner son smartphone sur l’index. Il est difficile de penser que l’on pouvait croiser quelqu’un capable de jongler ainsi avec son smartphone dans une clairière paumée de la Gironde mais c’est comme ça : Il y a des gestes improbables que des gens acquièrent à force de les faire nonchalamment. Le téléphone se met à sonner et vibrer et gigoter, il glisse alors du doigt et s’écrase, face écran, sur un petit cailloux qui lézarde la vitre sur le coup. “Fils de pute” lâche Bérengère. Elle finit par réussir à décrocher en s’entaillant le doigt.
- ALLO OUI C’EST BÉRENGÈRE

Au téléphone, un fort accent russe. Bérengère ne comprend qu’un mot sur dix. Le mec dit se nommer “Ivanov” et aurait entendu parler des “Pretilotin”. “C’est quoi ce bordel ?” elle dit ça vingt-cinq fois Bérengère. “C’est quoi ce putain de bordel ?” elle ajoute une bonne trentaine de fois aussi. Elle fait le chemin vers “les Forges” avec le doigt dans l’oreille non occupé par le téléphone et le gars finit par dire qu’il ferait mieux “qu’on se voit” et surtout : “loin de Thierry & Colin”. Quand ça finit par raccrocher elle n’a toujours absolument rien compris à ce qu’il se passe mais elle retourne sa chambre afin de retrouver son passeport. Elle gueule comme un putois. Au bout d’un long moment, c’est Colin qui finit par ouvrir la porte, le passeport de Bérengère entre l’index et le pouce qui fait la balançoire. “Tu cherches ceci ?” Bérengère, ébouriffée souffle sur la mèche qui cache ses yeux en passant la lèvre inférieur au dessus de la lèvre supérieure. Colin ajoute “J’espère que tu vas bien l’enculer notre Ivanov. On a une fête de soutenance de thèse à financer.” Elle saute dans ses bras et il vacille légèrement sous l’étreinte. Elle dit “дзякуй”.

“Cela veut dire ‘merci’ dans Google Translate.” Bérengère ajoute.

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