Lucanus sp.

Une histoire de coléoptères, d’asperger & d’imprimantes 3D. Chapitre 1.

“On a déformé les fonctions de mon intelligence,
comme celles de mon corps,
et, à la place de l’homme naturel, instinctif, gonflé de vie,
on a substitué l’artificiel fantoche, la mécanique poupée de civilisation.”
Octave Mirbeau

“Mais Bérengère… Tu me dérangères !”. C’est sans considération pour son involontaire trait d’humour que Thierry quitte la pièce en enfilant son béret et sa paire de bottes Bison. La phrase a résonné dans sa tête et il s’est dit qu’il avait peut-être effectué, ici, un jeu de mot.

D’ici une bonne trentaine de minutes, il aura fait le tour de tous les pièges alentours et certainement prélevé ou observé quelques de ses sujets au nom latin définitivement inaccessible pour les trois vieilles qu’il vient de croiser. Sans les saluer. Ces dernières ont discuté 20 minutes de chiots écrasés sur la route départementale D15 — la grille du chénil s’était entrouverte ; 10 minutes de la politique locale — l’époux de madame le Maire a un cancer ; 5 minutes de leur mari — Décédé ou flemmard ; et 30 secondes de ce joyeux taré qui anime le village depuis pas loin de vingt ans. Bérangère reste dans ce qu’ils appellent communément le labo, ou l’atelier selon les saisons, ou le vivarium quand ce qui bouge encore domine les débats. Elle passe en revu des trucs à elle en notant, de son écriture farouchement illisible, quelques infos récoltées ici et là, quelques infos que Thierry a bien voulu délivré sans trop savoir si c’est “utile à une quelconque humanité, Bérengère”.

Bérengère Bendida a commencé ses études à la fac de biologie d’Amiens avec un peu de réussite parce que son chargé de TD a voulu prendre les devants et qu’elle l’a menacé de mort si il ne retirait pas la main de sa cuisse dans les cinq secondes. Cela a commencé par lui coûter la validation de son Master2 d’un demi point, mais l’agresseur, rageux, s’est finalement rangé et a bien voulu soutenir son sujet de thèse aux conditions qu’elle rencontre “Thierry” et qu’elle “ne parle plus de cette histoire”. Elle a accepté la première condition en refusant la seconde — le procès de l’agresseur sexuel des labo étudiants d’Amiens devrait se tenir d’ici quelques mois, il y a eu finalement dix-huit plaintes et le réquisitoire du procureur est sans concession. Bérengère a débarqué dans la vie de Thierry sans que celui-ci ne comprenne pourquoi on lui impose cela, il a fait une demande auprès de sa hiérarchie, mais aucune sanction n’a été retenue contre lui. Alors, peut-être, c’est un contentieux avec l’INPN ? Rien. Qu’est ce qu’elle fout donc ici ? Il l’a toujours considéré comme une gamine de la classe CP/CE1/CE2 de l’école Jules Ferry (à la répartition suivante : 7 CP, 9 CE1 et 3 CE2) qui vient parfois lui rendre visite afin que l’institutrice valide des objectifs pédagogiques imposés par le rectorat. Une gamine qui n’a jamais voulu partir et qui a très certainement grandi dans sa cave. “Elle a, je vous l’avoue, un petit côté Natasha Kampush des coléoptéristes”, il la présente ainsi à ses collègues quand il en croise — rarement. Ce n’est pas mesquin dans sa tête mais il arrive que Thierry se persuade de cette histoire et demande plusieurs fois par jour, à Bérengère, si elle est là de son plein gré, si personne ne viendra le chercher et si il n’a pas dit un truc qui peut être considéré comme “de travers” par la société. La doctorante, bien que peu loquace, se veut toujours rassurante sur ce point. “Bérengère, merci, je comprends désormais les origines du syndrome de Stockholm”. Quand elle a accepté de rencontrer Thierry à un colloque sur l’influence du biomimétisme dans la composition chimique des autohémorrhées du colléoptère métropolitain, 27 participants, elle lui a dit “je suis obligé de travailler avec vous pour ma thèse”, il lui a dit “j’en ai rien à foutre… voici mon adresse”. “Je dois vous inviter à déjeuner pour discuter ?” elle a ajouté, “si vous me promettez de ne plus rien me demander jusqu’à la fin de votre vie” il a répondu. Et ils n’ont plus trop jamais parlé boulot depuis.

Bérengère Bendida est arrivée à vélo chez Thierry. Les esprits étourdis ont cru longtemps qu’elle avait fait le trajet à vélo depuis la gare de Langon, la véritable histoire c’est que le taxi l’a déposé au mauvais endroit : au centre du village. Le lieu-dit où elle se rendait, bien que dépendant du canton, est éloigné de 5km au nord. Et elle a dû, aidé de son application cartographique inclus dans son smartphone, finir le trajet sur son vélo pliant. Tout le monde, dans son cercle étudiant picard, s’est moqué de son idée de trimballer un vélo pliant sur 800 km. “Et dans le tgv, tu vas pédaler comment ?” Trous du cul. L’expression est de Bérengère. L’humour de ces gens l’a toujours ennuyé et c’est en haut de la colline, quand elle a deviné sa destination au pied imprimé mentalement grâce à un passage sur Google street view, qu’elle l’a lâchée un “vous riez moins d’où vous êtes les fdp”. Elle ne confirme pas, par contre, son arrivée triomphale d’un dérapage contrôlé dans les graviers d’un Thierry, interloqué.

Ici on se souvient tous du premier jour de la doctorante car elle n’a pas demandé son chemin “et sa robe volait au vent” : Une précision de Christian, un voisin. Sur ce sujet, une controverse s’est créée durant le marché de La Réole : Sans conséquence pour la suite de notre récit bien que les esprits les plus pointilleux insistent désormais sur le fait qu’elle portait une jupe et non une robe. “Christian a pour habitude de dire n’importe quoi”. Son style “typiquement parisien” a été tu par des “bah non elle est d’Amiens”, c’est donc l’expression du style “typiquement citadine” qu’il a emporté souvent suivie par “mais ça reste une forte tête, elle a fait un doctorat vous savez ça maintenant c’est au moins bac +8". Ce sexisme ordinaire ne dérange pas la doctorante qui utilise les fringues de citadine qu’elle achète sur internet et dans des magasins “en ville” à dessein. Elle accepte avec plaisir la dénomination qu’on lui donne arbitrairement, son sujet de thèse étant justement une critique des ambivalences taxonomiques ou un truc assez pompeux du genre.

Bérengère et ses cheveux toujours tirés vers l’arrière témoigne quand même d’une certaine affection à l’utilisation d’un lisseur de cheveux de la marque babylis, son cahier est noirci avec pas mal de schémas et de flèches, elle entoure des zones de ses dessins et les replace sur une frise que l’on devine chronologique. Mais vu d’ici cela reste, globalement, illisible. Son observation des pronotum est désormais l’une des plus pointus d’Europe et elle trouve127 inscrits à sa newsletter ultra spécialisée en Français (90% d’européens mais quand même 3 japonais dont deux fois le même mec sur sa boite pro et perso — il se nomme Fumio Shindo). C’est une fierté et un succès dont la ministre de l’enseignement supérieur n’a aucune idée, Bérengère n’étant ni syndiquée, ni revendicative mais coleoptériste. Thierry, lui, est constamment ébouriffé.

On le retrouve à quatre pattes dans un talus pour une longue session d’observation, il suit depuis 10 mètres une sorte de larve déjà bien autonome pour son jeune âge. La transpiration de Thierry témoigne plus de son anxiété que de la chaleur encore supportable à cette heure ci. Il ne porte aucun signe qui le distinguerait d’un autre badaud, il n’a aucun équipement spécifique sauf son béret qu’il a d’ailleurs perdu il y a 11 mètres. À quatre pattes, Thierry est entré dans une transe où le monde extérieur n’est réduit qu’à son champ de vision. Ses oreilles, par exemple, ont déconnecté les sons que ses yeux ne peuvent pas confirmer. Le vent qui fait bruisser l’herbe bien haute du talus ne joue que pour les autres vertébrés, plus particulièrement les oiseaux, qui savent qu’ils vont se nourrir facilement après le passage du scientifique — ou un truc du genre (source : Eric Cantona et son chalutier). Peu nous importe, dans la tête de Thierry on ne les entend pas piailler. Les idées ne se chamboulent plus, en apnée et au plus proche de la mort cérébrale, voici notre héros au travail respectant la tradition entomologiste avec une ferveur qui rappelle les derniers jours de Soubirous à Lourdes. Mais il ne faut pas se tromper, ce qu’il regarde, ce qu’il fait, c’est le quotidien de ces gens qui font tomber leur lentille dans la salle de bain. C’est au mieux un lumbago, au pire un rapport à faire au département naturaliste du CRNS — Institut écologie et environnement / Mission recensement des larves dans le sud-ouest de la France. Si Thierry déconnecte son cerveau, ce n’est pas simplement pour la concentration, c’est qu’il est obligé de se muter en appareil photo de 67 kilo et de “vendre” ensuite ces métadonnées enregistrées, invisibles pour nous quidam, à sa hiérarchie qui lui remettra tôt ou tard une palme, un prix, mais d’abord un salaire. C’est par un coup de pied frondeur, un pointu du pied sur les fesses, que Bérengère casse notre délire. Surpris, Thierry perd son équilibre, plonge et c’est son front qui se plante dans le sol. Le voici comme une brouette renversée. Abasourdi, il ne prend même pas le temps de réagir, surtout que Bérengère, bien qu’essoufflée, refuse toute revendication en pointant simplement un téléphone hurlant sa sonnerie 16 tons à la face de Thierry.

Thierry possède deux téléphones mobiles. Un Nokia 208 qui est sa ligne quotidienne, celle qu’ont les labos, les collègues, les journalistes vulgarisateurs, les amis, la pizzeria, sa maman, son papa, une ligne à laquelle tout le monde peut répondre mais surtout pas lui. C’est un téléphone rudimentaire qui “fait son boulot”. Son autre ligne est insérée dans un Alcatel One Touch 510, un téléphone tout aussi rudimentaire qui, lui, ne sonne jamais ou presque. Le jour où Bérengère a accroché son vélo pour la première fois au platane qui finis la cours de la maison, Thierry avait dit : “Bienvenue. De mon humble avis, je n’ai rien à vous apprendre sauf un truc, Bérengère. Déjà on peut se tutoyer ? Je te tutoie. Cette ligne, inséré dans ce téléphone, j’insiste, de la marque Alcatel, le modèle ONE TOUCH, numéro 510, ne sonne qu’une fois tous les 6 mois environ. Peut-être moins, peut-être plus. Là n’est pas la question. Je ne dois pas rater l’appel et vous ne devez JAMAIS prendre l’appel. Il sonnera trois fois maximum et après : Plus rien. Si je ne suis pas présent, si je suis loin, si j’ai oublié de le prendre, tu auras juste à me courir après. J’en ai rien à foutre de ce que ça va te coûter, il faut que je réponde avant la troisième sonnerie. Dans un cas extrême, t’auras même le droit de me foutre un coup de pied au cul tellement c’est important, je suis bien clair Bérengère ? Tout le reste, ta chambre, la douche, on verra après.” Elle avait juste acquiescé.
- ALLO OUI C’EST THIERRY

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