Lucanus Sp.

“On a déformé les fonctions de mon intelligence,
comme celles de mon corps,
et, à la place de l’homme naturel, instinctif, gonflé de vie,
on a substitué l’artificiel fantoche, la mécanique poupée de civilisation.”
Octave Mirbeau

“Mais Bérengère… Tu me dérangères !”. C’est sans considération pour son involontaire trait d’humour que Thierry quitte la pièce en enfilant son béret et sa paire de bottes Bison. La phrase a résonné dans sa tête et il s’est dit qu’il avait peut-être effectué, ici, un jeu de mot.

D’ici une bonne trentaine de minutes, il aura fait le tour de tous les pièges alentours et certainement prélevé ou observé quelques de ses sujets au nom latin définitivement inaccessible pour les trois vieilles qu’il vient de croiser. Sans les saluer. Ces dernières ont discuté 20 minutes de chiots écrasés sur la route départementale D15 — la grille du chénil s’était entrouverte ; 10 minutes de la politique locale — l’époux de madame le Maire a un cancer ; 5 minutes de leur mari — Décédé ou flemmard ; et 30 secondes de ce joyeux taré qui anime le village depuis pas loin de vingt ans. Bérengère reste dans ce qu’ils appellent communément le labo, ou l’atelier selon les saisons, ou le vivarium quand ce qui bouge encore domine les débats. Elle passe en revu des trucs à elle en notant, de son écriture farouchement illisible, quelques infos récoltées ici et là, quelques infos que Thierry a bien voulu délivrer sans trop savoir si c’est “utile à une quelconque humanité, Bérengère”.

Bérengère Bendida a commencé ses études à la fac de biologie d’Amiens avec un peu de réussite parce que son chargé de TD a voulu prendre les devants et qu’elle l’a menacé de mort si il ne retirait pas la main de sa cuisse dans les cinq secondes. Cela a commencé par lui coûter la validation de son Master2 d’un demi point, mais l’agresseur, rageux, s’est finalement rangé et a bien voulu soutenir son sujet de thèse aux conditions qu’elle rencontre “Thierry” et qu’elle “ne parle plus de cette histoire”. Elle a accepté la première condition en refusant la seconde — le procès de l’agresseur sexuel des labo étudiants d’Amiens devrait se tenir d’ici quelques mois, il y a eu finalement dix-huit plaintes et le réquisitoire du procureur est sans concession. Bérengère a débarqué dans la vie de Thierry sans que celui-ci ne comprenne pourquoi on lui impose cela, il a fait une demande auprès de sa hiérarchie, mais aucune sanction n’a été retenue contre lui. Alors, peut-être, c’est un contentieux avec l’INPN ? Rien. Qu’est ce qu’elle fout donc ici ? Il l’a toujours considéré comme une gamine de la classe CP/CE1/CE2 de l’école Jules Ferry (à la répartition suivante : 7 CP, 9 CE1 et 3 CE2) qui vient parfois lui rendre visite afin que l’institutrice valide des objectifs pédagogiques imposés par le rectorat. Une gamine qui n’a jamais voulu partir et qui a très certainement grandi dans sa cave. “Elle a, je vous l’avoue, un petit côté Natasha Kampush des coléoptéristes”, il la présente ainsi à ses collègues quand il en croise — rarement. Ce n’est pas mesquin dans sa tête mais il arrive que Thierry se persuade de cette histoire et demande plusieurs fois par jour, à Bérengère, si elle est là de son plein gré, si personne ne viendra le chercher et si il n’a pas dit un truc qui peut être considéré comme “de travers” par la société. La doctorante, bien que peu loquace, se veut toujours rassurante sur ce point. “Bérengère, merci, je comprends désormais les origines du syndrome de Stockholm”. Quand elle a accepté de rencontrer Thierry à un colloque sur l’influence du biomimétisme dans la composition chimique des autohémorrhées du colléoptère métropolitain, 27 participants, elle lui a dit “je suis obligé de travailler avec vous pour ma thèse”, il lui a dit “j’en ai rien à foutre… voici mon adresse”. “Je dois vous inviter à déjeuner pour discuter ?” elle a ajouté, “si vous me promettez de ne plus rien me demander jusqu’à la fin de votre vie” il a répondu. Et ils n’ont plus trop jamais parlé boulot depuis.

Bérengère Bendida est arrivée à vélo chez Thierry. Les esprits étourdis ont cru longtemps qu’elle avait fait le trajet à vélo depuis la gare de Langon, la véritable histoire c’est que le taxi l’a déposé au mauvais endroit : au centre du village. Le lieu-dit où elle se rendait, bien que dépendant du canton, est éloigné de 5km au nord. Et elle a dû, aidé de son application cartographique inclus dans son smartphone, finir le trajet sur son vélo pliant. Tout le monde, dans son cercle étudiant picard, s’est moqué de son idée de trimballer un vélo pliant sur 800 km. “Et dans le tgv, tu vas pédaler comment ?” Trous du cul. L’expression est de Bérengère. L’humour de ces gens l’a toujours ennuyé et c’est en haut de la colline, quand elle a deviné sa destination imprimée mentalement grâce à un passage sur Google street view, qu’elle l’a lâchée un “vous riez moins d’où vous êtes les fdp”. Elle ne confirme pas, par contre, son arrivée triomphale d’un dérapage contrôlé dans les graviers d’un Thierry, interloqué.

Ici on se souvient tous du premier jour de la doctorante car elle n’a pas demandé son chemin “et sa robe volait au vent” : Une précision de Christian, un voisin. Sur ce sujet, une controverse s’est créée durant le marché de La Réole : Sans conséquence pour la suite de notre récit bien que les esprits les plus pointilleux insistent désormais sur le fait qu’elle portait une jupe et non une robe. “Christian a pour habitude de dire n’importe quoi”. Son style “typiquement parisien” a été tu par des “bah non elle est d’Amiens”, c’est donc l’expression du style “typiquement citadine” qu’il a emporté souvent suivie par “mais ça reste une forte tête, elle a fait un doctorat vous savez ça maintenant c’est au moins bac +8”. Ce sexisme ordinaire ne dérange pas la doctorante qui utilise les fringues de citadine qu’elle achète sur internet et dans des magasins “en ville” à dessein. Elle accepte avec plaisir la dénomination qu’on lui donne arbitrairement, son sujet de thèse étant justement une critique des ambivalences taxonomiques ou un truc assez pompeux du genre.

Bérengère et ses cheveux toujours tirés vers l’arrière témoigne quand même d’une certaine affection à l’utilisation d’un lisseur de cheveux de la marque babylis, son cahier est noirci avec pas mal de schémas et de flèches, elle entoure des zones de ses dessins et les replace sur une frise que l’on devine chronologique. Mais vu d’ici cela reste, globalement, illisible. Son observation des pronotum est désormais l’une des plus pointus d’Europe et elle trouve127 inscrits à sa newsletter ultra spécialisée en Français (90% d’européens mais quand même 3 japonais dont deux fois le même mec sur sa boite pro et perso — il se nomme Fumio Shindo). C’est une fierté et un succès dont la ministre de l’enseignement supérieur n’a aucune idée, Bérengère n’étant ni syndiquée, ni revendicative mais coleoptériste. Thierry, lui, est constamment ébouriffé.

On le retrouve à quatre pattes dans un talus pour une longue session d’observation, il suit depuis 10 mètres une sorte de larve déjà bien autonome pour son jeune âge. La transpiration de Thierry témoigne plus de son anxiété que de la chaleur encore supportable à cette heure ci. Il ne porte aucun signe qui le distinguerait d’un autre badaud, il n’a aucun équipement spécifique sauf son béret qu’il a d’ailleurs perdu il y a 11 mètres. À quatre pattes, Thierry est entré dans une transe où le monde extérieur n’est réduit qu’à son champ de vision. Ses oreilles, par exemple, ont déconnecté les sons que ses yeux ne peuvent pas confirmer. Le vent qui fait bruisser l’herbe bien haute du talus ne joue que pour les autres vertébrés, plus particulièrement les oiseaux, qui savent qu’ils vont se nourrir facilement après le passage du scientifique — ou un truc du genre (source : Eric Cantona et son chalutier). Peu nous importe, dans la tête de Thierry on ne les entend pas piailler. Les idées ne se chamboulent plus, en apnée et au plus proche de la mort cérébrale, voici notre héros au travail respectant la tradition entomologiste avec une ferveur qui rappelle les derniers jours de Soubirous à Lourdes. Mais il ne faut pas se tromper, ce qu’il regarde, ce qu’il fait, c’est le quotidien de ces gens qui font tomber leur lentille dans la salle de bain. C’est au mieux un lumbago, au pire un rapport à faire au département naturaliste du CRNS — Institut écologie et environnement / Mission recensement des larves dans le sud-ouest de la France. Si Thierry déconnecte son cerveau, ce n’est pas simplement pour la concentration, c’est qu’il est obligé de se muter en appareil photo de 67 kilo et de “vendre” ensuite ces métadonnées enregistrées, invisibles pour nous quidam, à sa hiérarchie qui lui remettra tôt ou tard une palme, un prix, mais d’abord un salaire. C’est par un coup de pied frondeur, un pointu du pied sur les fesses, que Bérengère casse notre délire. Surpris, Thierry perd son équilibre, plonge et c’est son front qui se plante dans le sol. Le voici comme une brouette renversée. Abasourdi, il ne prend même pas le temps de réagir, surtout que Bérengère, bien qu’essoufflée, refuse toute revendication en pointant simplement un téléphone hurlant sa sonnerie 16 tons à la face de Thierry.

Thierry possède deux téléphones mobiles. Un Nokia 208 qui est sa ligne quotidienne, celle qu’ont les labos, les collègues, les journalistes vulgarisateurs, les amis, la pizzeria, sa maman, son papa, une ligne à laquelle tout le monde peut répondre mais surtout pas lui. C’est un téléphone rudimentaire qui “fait son boulot”. Son autre ligne est insérée dans un Alcatel One Touch 510, un téléphone tout aussi rudimentaire qui, lui, ne sonne jamais ou presque. Le jour où Bérengère a accroché son vélo pour la première fois au platane qui finis la cours de la maison, Thierry avait dit : “Bienvenue. De mon humble avis, je n’ai rien à vous apprendre sauf un truc, Bérengère. Déjà on peut se tutoyer ? Je te tutoie. Cette ligne, inséré dans ce téléphone, j’insiste, de la marque Alcatel, le modèle ONE TOUCH, numéro 510, ne sonne qu’une fois tous les 6 mois environ. Peut-être moins, peut-être plus. Là n’est pas la question. Je ne dois pas rater l’appel et vous ne devez JAMAIS prendre l’appel. Il sonnera trois fois maximum et après : Plus rien. Si je ne suis pas présent, si je suis loin, si j’ai oublié de le prendre, tu auras juste à me courir après. J’en ai rien à foutre de ce que ça va te coûter, il faut que je réponde avant la troisième sonnerie. Dans un cas extrême, t’auras même le droit de me foutre un coup de pied au cul tellement c’est important, je suis bien clair Bérengère ? Tout le reste, ta chambre, la douche, on verra après.” Elle avait juste acquiescé.
- ALLO OUI C’EST THIERRY


“Le pont d’El Kantara domine de 90m le ravin. La Constantinoise Cross, 16 ans, fit le saut. Son père contrariait son amour.” — Félix Fénéon

Le labo de Thierry est planté dans son immense résidence de campagne, située entre Langon et La Réole, au lieu dit les Forges. Si la cuisine, la salle à manger et les chambres sont restées à l’identique des plans architecturaux de 1920, le chercheur a transformé la salle de séjour en une sorte d’atelier/labo/vivarium (voir précédemment) typique. Il ne savait pas quoi faire du reste de cette maison, mais quelqu’un lui a soufflé l’idée de créer une dépendance qu’il loue à l’occasion à des couples de retraités, cherchant “l’air frais” de juin à septembre. En vérité Thierry ne l’a loué, à ce jour, qu’à un seul couple — des amis de ses parents ; qui utilise cette dépendance presque comme une résidence secondaire. Cela lui arrange les tracas sociaux et mentaux qu’engendrent la recherche régulière de locataires, les visites, les baux, toutes ces conneries administratives de bon ordre qui occupent l’esprit et tuent la recherche. Comme on peut l’entendre dire à l’envie, “et si on pouvait se socialiser, sans papier, juste en se caressant le nez et en sniffant des phéromones par litre, je passerai peut-être devant le procureur pour vos hisoires de zizi dans la bouche mais je signerais moins de papelard”. Et à Bérengère d’acquiescer chaque fois, sans réaction notoire.

Le couple reçoit, depuis quelques jours, ses deux petites filles, plus ou moins adolescentes et bien occupées à découvrir les joies de la transgression et des premières vibrations clitoridiennes avec d’autres plus ou moins adolescent(e)s du village. C’est Thierry, cette fois-ci, qui revient beuglant à Bérengère “c’est quoi les ‘Benénutsse’ ? On trouve quoi dans du ‘bénénuttsse’?” Et à Bérengère de comprendre, en 2 4 6 selon son expression, ce qui se trame. Son sens inné, et typiquement entomologique, de l’observation lui permets d’identifier le déchet d’un paquet de biscuits apérifits dorés et salés de la marque “Ben&Nuts” à la date de péremption très éloignée, ce qui témoigne soit d’un achat récent soit de l’utilisation toujours exagérée de conservateur par les industriels. Le paquet est à peine froissé et a, semble-t-il, été simplement oublié, on n’a pas essayé de le dissimuler : on peut donc deviner le manque de maturité de ses consommateurs et le sentiment d’impunité inhérent — ce qui correspond pas mal au profil de deux personnes plus ou moins adolescentes trainant depuis peu dans le coin. Les mains tremblantes de Thierry lui empêchent de lire d’autres informations. Sa capacité de discernement, plutôt disparate depuis son arrivée dans la vie d’un scientifique aussi professionnel qu’imprévisible, l’aide à appréhender le sujet hautement polémique qui arrive et qui va braver la stabilité, toujours trompeuse, du labo. Thierry ne lui laisse gérénalement jamais le temps d’aller plus loin dans l’analyse, filet de bave pateux au coin des lèvres, signe d’une déshydratation inquiétante. “J’ai trouvé ça dans le verger, les pisseuses m’emmerdent avec leurs déchets. Qu’elles foutent leurs chips dans la poubelle du chiart qu’elles côtoient au quotidien mais qu’elles ne foutent pas le bordel dans mon verge” (il a effectivement prononcé, la seconde fois, verge et non verger). Il faut savoir que la gravité et l’extrémité des propos de Thierry n’a aucun impact sur l’ambiance qui règne au quotidien, il lâche les mots de sa cruauté inconsiente, comme vous dites bonjour le matin au bureau, à votre supérieur, à vos collègues, à Charlotte la fille de l’accueil dont on sait qu’elle s’appelle Charlotte car elle est la seule de toute la boite à porter un badge avec son nom dessus. Bérengère passe outre, en levant un sourcil, puis l’autre, pour laisser Thierry tout le loisir d’aborder le fond. Vous savez ce qu’on trouve dans ces putains de chips Bérengère ? Il demande. C’est une vraie question dont il n’a pas la réponse. Il n’aurait pas utiliser un détour de ce style si il connaissait la composition exacte des Ben & Nuts, il aurait simplement lister les ingrédients dans l’ordre alphabétique, en marquant un dégoût à chaque virgule. Du paprika Thierry ? Bérengère s’essaye. Elles sont au sel, c’est écrit salé là sur le paquet Bérengère, il dit en le lui jetant à la face. Le déchet rebondit mollement sur sa poitrine et c’est avec un geste réflexe aussi réussi que comique qu’elle le contrôle.

La douleur au poignet qui commence à pointer l’empêche instinctivement de tirer une quelconque fierté du cirque qu’elle vient d’effectuer. Mais oui, Thierry, mais ils mettent du paprika pour colorer je crois. Vous croyez sainte Bérengère ? pourquoi colorer des cacahuétes enrobées et salées priez-pour-nous-pauvre-pêcheur? Thierry mime un signe de croix machinal. Son cerveau a juste senti le ton faussement angélique de Bérengère et il en fait une traduction littérale. Pour donner une image dorée, plus appétissante, j’en sais rien, vous le savez mieux que moi Thierry.

La discussion va durer toute l’après-midi et l’indexation des insectes trouvés au piège B4 — celui à l’entrée du bois privé entre la source asséchée et le champ de peupliers ; prit un retard somme toutes mesuré.

Ce qui l’étonne, et peut-être même “trouble”, c’est que Bérengère répète à l’envie son prénom durant cette bataille verbale sans aucun but. Thierry. Thierry. Thierry. Il analyse mentalement toutes les possibilités qui mènent la doctorante à dire son prénom, si c’est pour le faire taire, lui donner raison ou une importance qu’il ne veut pas. Et si c’est un sarcasme ? Il est obnubilé par l’idée qu’elle puisse faire un sarcasme et la capacité de Bérengère à en produire. Lui n’a aucune idée de la spontanéité dans le sarcasme, ce n’est, dans son cerveau, qu’un schéma quelconque nommé ainsi arbitrairement après avoir remarqué que beaucoup de personnes, et sa maman en premier lieu, lui ait précisé qu’il n’était qu’un “sale sarcastique”. Bérengère ne cherche même pas à avoir raison ou tort, elle cherche juste à faire dire des trucs par Thierry. C’est sa nouvelle passion. Bien sûr, elle apprend beaucoup de lui sur le savoir qu’elle est venue grapiller pour faire avancer, lentement, sa thèse, mais elle s’est découverte une nouvelle passion dans l’ethnologie de l’entomologiste.

Parfois, elle y pense plus qu’à ses coléoptères.

Elle voit ces gars, majoritairement des gars, évoluer anachroniquement dans ce monde, et ils deviennent des sujets déshumanisés qui hantent son esprit, qui méritent qu’on les raconte. Ils n’ont pas qu’un langage particulier et inaccessible, ils ont aussi leur guerre, leur méthode, leur débat. Une fois, Thierry a voulu planter, dans le thorax, un de ses collègues. C’était à Prague. On ne sait peu ou prou le contexte, mais il parait que l’autre entomologiste (un catalan) doit sa vie à Bérengère Bendida qui a su dire le mot qui fallait pour que Thierry finisse son steak au lieu d’en ajouter un autre à la carte.

Ils vivent à 100% cette vie autarcique et sur bien des aspects ils nous rappellent ces surfeurs pionniers avec leurs spots, leurs techniques et l’émulation infra communautaire à celui qui ira le plus loin et même qu’on en crève — un sujet tabou dans le milieu des “entomo” main sur le coeur, RIP les frères. Ils ont aussi leurs stars et voient la passion de certains troquée contre l’argent des sponsorings (Bayer, Procter&Gamble etc.) toujours plus abusifs et discriminants. Elle les envie autant qu’elle les moque. Elle ne sera jamais comme eux mais ce serait tellement mieux d’être comme eux. Ne jamais répondre au téléphone, aux mails et être pardonné instantanément pour tout ça. Ne s’habiller que d’une rotation de trois pulls à grosses mailles au fil de l’année — Damart premier sur la science du microcosme. Mais c’est surtout perdre son temps sur celui que pense gagner les autres qui intéresse Bérengère. L’abime qu’est la vie de Thierry, elle y a plongé dedans, d’abord parce qu’on l’a poussé, surtout parce qu’elle le devait — c’était ça ou finir chargé de td dans le 80. Mais maintenant qu’elle y est, elle prend le temps de la chute vertigineuse pour regarder à la fenêtre de chaque étage si il n’y a pas un truc marrant ou, au pire, intéressant à retenir avant de se cogner.
En espérant qu’elle ne cognera jamais.

On est en début de soirée, Thierry quitte son lit moite et retourne chercher le déchet dans sa poubelle, il toque cordialement à la porte-fenêtre de ses locataires estivales. Esquivant les politesses d’usage, il place “le” sujet dans la profondeur et se retrouve démuni devant les excuses spontanées et sincères d’abord du couple, puis des deux filles. L’une en larme. Ce n’est qu’un paquet de chips, mais ce qu’on trouve dans ces chips dénature le biotope du verger. Tout ce petit monde raffole de ces chips, ils veulent tous en bouffer et c’est la guerre totale pour 3 miettes. Vous n’imaginez pas, tu n’imagines pas toi. Arrête de pleurer s’il te plait, je m’entends pas. Les fourmilières se mettent en branle, les oiseaux picorent, les coléoptères se barrent, Bérengère n’en fout plus une et s’imagine agrégée de philosophie, je pisse des lames de rasoir, le soleil tape à 40°, tout ça à cause de ce foutu paquet de chips. J’interdis personne de manger des chips, empoisonnes toi gamine, et toi aussi la plus petite qui chiale là, si tu veux je m’en fous, mais le verger est un lieu sacré, on y bouffe les fruits sur l’arbre, les feuilles sur l’arbre, les racines sous l’arbre, la sève dans l’arbre, ce qu’on chie de l’arbre et on y crève au pied pour être bouffé par ce qui reste. C’est ainsi. Faire péter ce cycle avec des boules salées, qui ont peut-être je l’admets des traces de paprika, c’est une sorte de crime. C’est la destruction d’un écosystème qui s’est créé au hasard par mon pépé quand il a voulu planter ses arbres à la con et nous a obligé d’en prendre soin quand on venait le voir l’été — à la fin des années 60. Les insectes ont pris en main ce changement et se sont plus vite habitués que nous tous avec ces arbres fruitiers de merde. Maintenant que pépé est crevé et qu’il ne peut plus me rouspéter pour mes bottes sales, c’est moi qui ai besoin de ces insectes pour bouffer, non pas que je les fasse frire et que Bérengère docteur es Bendida y ajoute son basilic bio issu d’une agriculture équitable, mais c’est ce biotope fragile qui me fait produire des textes pour lesquels on me rémunère en partie. N’y voyait aucune poésie : ces textes sont surtout des chiffres, des mesures, de l’identification. Bien entendu le paquet de chips ne va rien tuer directement et les insectes ont une capacité d’adaptation qui dépassent la mienne, la tienne, la tienne aussi petite et tu m’as l’air bien fragile, celle des vieux qui t’hébergent aujourd’hui, mais on m’a asermenté pour faire 10 fois par an la putain d’encyclopédie de ce putain de lieu et mon érudition m’oblige à consigner l’arrivée d’un paquet de chips dans mes analyses, auxquels cas je m’expose à des débats, des questions, des combats. Ceci dit. Il marque une pause. Ceci dit, pour les chips, je pense mentir aux gens qui veulent mes données et on oublie cet incident. La disparition momentanée de certains Abdara, vous inquiétez pas pour eux, je peux l’imputer à n’importe quoi. Mais si jamais un confrère découvre que les variations, même minimes, de mes chiffres viennent de l’injection d’un paquet de chips au sel (avec des traces de paprika) au sein du biotope, je vais clairement passer d’abord pour un menteur mais surtout pour un gros con. Et passer pour un gros con à cause d’un aliment aussi inutile qu’hors de prix au kilo, je ne m’en remettrai pas. Désolé hein mais je ne peux pas faire ma mue d’un événement qui, oui, je veux bien l’admettre parait anodin… Mais c’est cette accumulation d’anodineri..? De choses anodines ? C’est cette accumulation qui fait foirer pas mal de chose dans le… Enfin… De ce que je fais de ma journée quoi, vous voyez.

L’ambiance pesante ne veut pas se dissiper et “bon papa” propose alors que les filles, en guise d’excuse et de bonne foi, passent une journée avec Thierry pour comprendre “un peu mieux” “son univers”. Thierry lâche la moue la plus désastreuse qu’il puisse sortir, à tel point qu’on aurait acquitté Francis Heaulmes si les deux s’étaient assis côte à côte, et accepte bien malgré lui “le deal”. Demain ? “Disons demain”. Il quitte la pièce faisant mine de ne plus remarquer la plus jeune recroquevillée entre le poelon et le buffet comme si elle venait d’apprendre l’assassinat soudain de sa famille. À la machette. “Pleure pas pour ça, il y a pire. Après la journée, t’auras tes chips empoisonnées et une poubelle pour mettre l’emballage”.

Personne ne sait si ces derniers mots l’ont consolé.


Un jour, hier en fait, un homme est venu rendre visite à Bérengère. C’est tout à fait normal pour une “fille” de son age dit Marylène. Elle insiste sur le “fille” et c’est Madame le Maire qui fait la remarque à Geneviève “c’est une femme tout de même, une fille… N’importe quoi Marylène”. De son côté, le mari de Geneviève se dit qu’il n’a jamais croisé Bérengère, deux ans que tout le monde en parle et il ne sait pas. “Elle ressemble à quoi c’te fille ?” Il demande spontanément et Henri, qui tient le petit commerce à l’enseigne “Vival”, questionne à son tour “mais tu l’as déjà vu non ? Rien qu’au gîte ? Ce n’est pas possible autrement, mais attends, Bérengère, c’est avant tout une femme non ?”. “Mais quelle est votre problème avec “fille”/ “femme”? Pourquoi vous m’enquiquinez tous avec ça ?” Personne ne répondra jamais au mari de Geneviève — La paroisse a organisé une soirée thema/débat sur “l’Église et les problématiques contemporaines” où l’intervenant faisait remarquer que le questionnement“mademoiselle/madame” était réglé depuis longtemps par “notre communauté” car toutes les femmes qui ont construit l’Église sont les filles de Dieu (le père), et toutes les filles qui prient, participent, animent sont les Femmes d’Église, “la Pierre qu’est l’Homme, inclus la Femme, c’est cette Pierre niania construire niania notre Église”. Ce fut apprécié et non discuté par l’ensemble du village qui y assistait et où l’on a remarqué l’absence notoire du mari de Geneviève, retraité des telecoms.

“La lumière ne s’est éteinte qu’après une heure” l’info vient de Christian qui revenait, hier, d’une livraison tardive au bénéfice de la coopérative et buvait son verre d’eau en fumant quelques restes de clope sur sa terrasse. La maison de Christian et Marylène est celle juste en face. C’est le seul lieu, excentré de la commune, où deux maisons se font face. Christian sait que Thierry a pour habitude de veiller tard, mais n’a jamais remarqué d’activité quelconque de la part de “la jeune fille là”.

“Mais si… La “miss” qui fait des insectes, Marylène tu sais toi, comment elle s’appelle déjà ?”

Bérengère, à l’étage, a la chance d’avoir les 3 chambres (devenues 2 pièces et 1 chambre) du fond EST de la maison, quand Thierry, lui, occupe l’aile OUEST (4 chambres). Ce sont les 2 salles de bain qui ont décidé pour tout le monde de la répartition : chacun la sienne. Au début Bérengère n’occupait qu’une pièce puis elle a foutu un meuble ici et Thierry n’a rien dit, et un autre meuble là, Thierry ne bougeait toujours pas. Elle a fini par aménager le tout avec un certains goût : un salon/chambre d’ami et son clic clac de 1992 affaissé, un bureau fait d’une porte sur deux tréteaux suffisant pour le macbook bien qu’un peu trop haut pour sa chaise à rempailler et tout au fond, derrière la porte bleue délavée, sa chambre au lit plutôt confortable mais pas mal usagé (et ce déjà sous Napoléon III). Des lampes chinées sur des brocantes alentours finissent de remplir les vides visuels anxiogènes pour la doctorante, chacune dans leur style : rococo, minimal et post moderne italien des 80's. C’est une bourgeoisie bien en place, depuis longtemps, autour des vignes qui permet cette variété mais Bérengère n’a jamais voulu approfondir cette affirmation, qu’elle considère paradoxale, ne croisant que des fonctionnaires à la retraite.

Le frère de Bérengère Bendida, Gabriel Bendida, est issu d’un ovule qui a été fécondé en même temps qu’elle. Ils ont donc ce lien particulier qu’ont les gens qui se sont rencontrés in utero. C’est la première fois en deux ans qu’il se ramène sur le lieu qu’a adopté sa sœur dans une cacophonie qui n’a pas ébranlé la famille selon leur maman, inconsolable. Elle ne manque pas de le faire remarquer à son frère, il demande alors où on va manger vu que t’as qu’un micro-onde ici. J’ai une table au gîte là bas, elle pointe du doigt une direction un peu vague, ils ont jamais personne et son poulet est très bon. C’est fermier, c’est bio. Le poulet est acheté dans une abbaye pas loin. Les sœurs font aussi leur miel, on les a aidé avec Thierry à trouver des solutions pour dégager le frelon asiatique. Ce n’est pas vegan par contre.

T’es con Bérengère, on y va en vélo ?

T’es con Gabriel, prends ce brassard fluo au cas où on fait le trajet retour de nuit. Le tenancier a pour habitude de parler beaucoup surtout que Geneviève, sa femme, l’arrose du vin des vignes alentours. Il finit toujours complètement rabate et il oublie que je viens chez lui, genre, tout le temps.

Vous n’avez rien contre le poulet braisé ? On le braise dans la cheminée.

Ce sera parfait comme d’habitude. Oui si vous avez du coca zéro on préfère. De l’eau c’est très bien aussi. Désolé, mais le vin pas trop, oui on sait qu’il est très bon. Jus de raisin ? Gabriel t’en veux ? Oui il va le goûter si c’est celui de votre “coopé”. Gabriel est un garçon facile, moi je ne le digère pas. Oui, le jus de raisin et lui. Surtout lui.

Je blaguais Gab. Tu restes mon petit frère de 5 minutes malgré ta gueule de victime et les 600k mensuels que tu brasses même pas pour toi. Trader dans l’énergie, faut vraiment être un trou du cul. C’est dommage que tu ne l’ai pas croisé Thierry, il te plairait. Il est décalé comme Papa. Comme toi. Comme nous. Ma thèse ? Elle est finie. Bientôt. Tu recevras l’invit. Enfin un mail quoi. Tu crois que je dois commander un imprimeur pour un faire part de thèse ? On invite qui ? Pas maman. Elle va faire venir tout le monde, et faire à manger et dire des mots d’amour et on fera comme on s’aime et ce sera super au point d’avoir la nausée pour au moins trois semaines. C’est super d’être venu, Gab. Je dis tout le temps super là non ? T’as vendu ton Audi ? C’était une Kia. Je confonds toujours ces deux marques. Ne demande pas pourquoi. Ouais j’ai arrêté la culture nourricière des lentilles d’eau, Thierry les fout à la benne même si je les planque bien. Tu connais Bazas ? C’est pas loin d’ici. Ils font du bœuf. “Le boeuf de Bazas” on l’appelle, plutôt intelligemment Je crois qu’en deux ans, si je me souviens bien de chaque pièces avalées, j’ai mangé deux bœufs. Oui presque deux boeufs, sauf les viscères. Non, pas en poids. En pièce de boeuf, en zone de boeuf… Tu piges ? J’ai mangé chaque zone comestible de ces putains de bovidés. Thierry n’est pas viandard non plus mais il sait où faut aller. T’sais, il vit comme nos grand parents vivaient au bled, enfin surtout comme nous on s’imagine la façon dont nos grand parents vivaient au bled. Avec la même soupe, la même simplicité et la même baise entre cousins.

Oh, Maria est enceinte ? Vous avez donc couché ou tu l’as inséminé à la paille ? C’est cool Gab, je suis contente pour toi. Si tu ne te maries pas avant les neuf mois, maman te tue. Tu surveilles tes arrières ? Maman elle peut engager n’importe quels bulgares. Elle a le réseau. Tu pourras baptiser le mioche ici, tu sais. Enfin si Maria insiste là dessus, j’peux t’aider. La paroisse est très active. Ils sont plus spécialisés dans les enterrements et les “thema/debats” mais ils peuvent bien faire un ´tit baptême pour moi. De six mois ? Putain t’abuses Gabriel. T’aurais pu venir plus tôt. En six mois, t’aurais pu perdre l’enfant trois fois que jamais tu me l’aurais dit. T’as vu comme il est bon ce poulet ? Les haricots sont du potager, ouais. Mais celui de Christian, le gars qu’habite face. Je ne veux pas de “tata”. J’aime bien “tantine”. C’est vieillot et légèrement familier comme moi. Arrête de t’inquiéter, je bosse comme une forcenée. Non mais tu sais une thèse, il n’y a rien de savant. T’as ton sujet piqué dans les archives d’il y a 20 ans, un plan, tu remplis les blancs, tu signes ici. Le jury te félicite ou non et ensuite c’est la joie, tu remercies ton mécénat, il te vole tes droits. Mais t’es contente, t’es docteur : Ce que tu dis prend de l’importance sur Quora. Pi hache di. Oui je ne bosse pas que sur ma thèse, Thierry fait beaucoup de recherches t’sais, ça et sa taxidermie perso, le gars il ne dort pas. Je finirai bien ma vie ici. Il n’a pas d’enfants, il n’a rien sauf des fruits au sirop. Il a fait sa petite vie comme il a envie et… Surtout chez lui quoi. C’est ce que j’imagine pour moi aussi. Non j’peux pas te dire sur quoi on bosse. Ce n’est pas secret défense, t’es con Gab, mais ça n’a rien de racontable comme ça. Je ramasse et je fabrique des vers avec d’autres vers et après ils muent et je regarde leur… Torse. C’est le seul truc marrant que je peux te livrer. Non, je ne suis pas encore à foutre des gènes de luciole dans les souris qui achèvent la baraque, mais c’est parce que je n’ai pas le temps, c’est tout. On peut télécharger l’adn sur le net mais Thierry n’est pas équipé faut que j’aille dans les labos pro, et surtout ils ne me laisseront faire ni mes Lucanes fluos ni mes fourmis à coque vernis. Raconte moi en détail toi aussi alors. “14h22 j’ai acheté 1 million de m3 de gaz sur le marché syrien grâce à un de mes vieux potes du collège qu’a rejoint l’Etat Islamique”, ah non c’est pas comme ça ? Non, mince. Thierry ? Thierry, parfois on le perd parce qu’il est trop “conscient”. Il a le génie qui l’empêche d’être chez les génies : une vision trop pointue de la réalité. Il ne veut pas dépasser ce qu’il est : Un anonyme parmi les anonymes du grand livre de la science. Il s’est construit avec ce seul objectif, celui de n’être qu’un rouage. Cela ne l’empêche pas de vouloir péter les autres rouages parfois, mais tu peux être sûr que lui il ne s’arrêtera pas de tourner tant que la machine l’actionne. Une pièce défectueuse il ne sait pas ce que c’est et il lui trouve quand même une utilité. C’est bien là le propre de l’entomologiste : Ça roule. Ça roule même la merde.

“Non c’est pour nous. Non Bérengère j’insiste.” Geneviève a les larmes aux yeux. “Ça nous fait tellement plaisir de faire vivre la maison”. Geneviève s’écroule en sanglot dans les bras de Bérengère. Gabriel reste à l’écart, refusant la cinquantième clope de la soirée proposée par le tenancier, mari de. “Ma mère serait si fier de voir tant de vie”. C’est ce qu’on croit comprendre du dernier râle de Geneviève sur l’épaule de Bérengère, cette dernière plantée dans les graviers comme le piquet qui retient la corde à linge. Gabriel jette un regard sur tout ce qu’il peut à 360° et ne croise aucune âme vivante sauf sa soeur, Geneviève et une sorte de viande saoûle luttant pour allumer une cigarette. “Tant de vie” il se dit avant d’enfiler nonchalamment le brassard réfléchissant que sa soeur lui a confié, à raison. “Merci pour tout ce que vous faites pour nous Bérengère” lâche Geneviève avant de jouer trompette avec son nez.

Ils ont, sur les 1400 mètres de la D15 qui séparent la maison de Marylène de celle de Thierry, croisés 2 voitures et une camionnette de livraison qui ont ralenti expressément à la vue du bras réfléchissant, saluant chaleureusement les piétons, bras dessus, bras dessous qui ont, chaque fois, dodelinés de peur le long du talus. Et Gabriel de dire, bravant le silence : mais t’as fait quoi pour ces gens ? Rien, Gab, rien. Je suis face au plus gros dilemme de ma vie : ma passivité et mon aigreur sont ce que les gens ont besoin, ici.


“Le garçon marchait sans rien voir autour.
Marche
puis
stop.
L’acier
raye
la soie
des mains.”
 — Maïakovski, De Ceci (extrait)

Il y a une forte odeur d’essence, une tondeuse de la Direction départementale des territoires et de la Mer et une estafette de la gendarmerie. Thierry : “SI VOUS TONDEZ CE TALUS, JE ME CRAME”

Bérengère, la baquette de pain solidement sanglée sur son porte bagage, freine. Elle pose son pied à terre après avoir accompagné la perte d’équilibre du vélo, et reste là, les yeux ecarquillés à l’extrême, les mains encore en tension sur les poignets de frein. Personne ne la remarque et ne la remarquera. Thierry, de toute façon, ne la laissera pas accaparer l’attention. VOUS SAVEZ COMBIEN IL Y A DE VIE DANS CE TALUS ? NON VOUS NE LE SAVEZ PAS. ET MOI NON PLUS SI VOUS TONDEZ. Ce n’est pas de la sueur qui goutte de ses tempes, de son menton et de ses doigts calleux mais bien de l’essence. Il a piqué le bidon en rabe de la tondeuse et se l’est juste vidé sur la gueule. Une menace inutile car il n’a rien pour déclencher une flamme afin de finir, comme il espère au plus profond de lui même, en népalais protestataire. Les gendarmes engagent la médiation avec un Thierry au “ZÉNITH DE SA ZENITUDE” selon son expression. Tout le monde dans le secteur le connait pour les coups de main qu’il a filé aux pompiers (la fois où, grâce à sa cartographie perso des biotopes, il a pu prévoir les zones de départ de feu les plus à risque — elle est encore utilisée chaque été), à l’école (il reçoit toujours la classe de cp/ce1/ce2 au début de l’automne, au début du printemps et laisse des souvenirs que l’on sait impérissables), à l’abbaye (il a chassé les frelons asiatiques avec l’appui du CNRS et de “sa” doctorante Bérengère Bendida), aux gendarmes (la légende raconte qu’il a capturé à main nue le sanglier coupable de dégradation sur les zones les plus rurales de l’agglomération — invérifiable, source : Christian hilare). Si l’on fait une étude de notoriété hyperlocale, Thierry arriverait premier sans même se présenter, les gens cochant la case “Autres (précisez) : Thierry”. Le mec de la DDTM, lui, n’est pas de la commune et n’a pas su trouver les mots aux premières protestations du scientifique. C’est là qu’il a dû appeller les gendarmes, ou le 112, Thierry commençant à répéter inlassablement et dans le désordre : “JE ME FOUS LE FEU DANS 5…” “JE NE SUIS PAS UN ILLUMINÉ DE NOTRE DAME DES LANDES”. “4…” “NE TE TROMPE MÊME PAS DE CIBLES PETIT”. “JE M’EN FOUS DE LA NATURE : JE SUIS ENTOMOLOGISTE” “3…” JE VAIS REMETTRE LE GAZ À TOUS TES ETAGES : TU PEUX TONDRE CE QUE TU VEUX SAUF L’HERBE SUR CE TALUS” “2…” “JE NE DEFENDS RIEN SAUF LE RÉGLEMENT DANS MON PORTEFEUILLE”. Les deux gendarmes qu’étaient dans le coin, sont arrivés avant le 1.

Thierry ferait donc un “burn out”. Le message est passé très vite à travers le village, et Marylène harcèle la boite vocale de Madame le Maire, “Thierry fait un beurn août, tu veux que j’y aille ? C’est qui ton premier adjoint déjà ?” Le mardi, Madame le Maire accompagne son mari à la clinique pour sa chimio et laisse son téléphone cellulaire dans la boite à gant. “Oui c’est encore Marylène, c’est Firmin ton premier adjoint ou Christian ? On ne sait plus avec les dernières élections, rappelle quand tu peux, Thierry fait unbeurneuh waoute”. Elle passe la matinée dans le hall de la clinique lisant la presse, celle des rois et des reines la presse bien vaine, elle sirote aussi le café bouillant et lyophilisé que lui fait la machine sans se lasser. C’est le seul moment où elle n’est accablée ni par le village ni par son mari : elle apprécie. “C’est Marylène encore, oui, je ne veux pas faire de gaffes protocolaires en fait, donc pour l’instant on laisse la gendarmerie agir, ils connaissent bien Thierry même si on ne l’avait jamais vu faire un biurne oute, allez ciao bises”.

Au niveau de Bérengère, toujours crispée sur ses freins, se trouve un panneau d’information routière où l’on peut lire “Votre conseil général s’engage pour la biodiversité !” sous l’illustration d’un bas côté fleuri où volent les papillons, où polenisent les abeilles et picorent les oiseaux. Il y a même un lucane derrière un coqueliquot — totalement improbable mais l’illustration vient d’une banque d’image donc faut pas trop pinailler. Pour dire la vérité, Thierry est effectivement dans son droit malgré les ordres signés/contre signés/validés/revalidés reçus par “monsieur le tondeur” “ici présent”. Durant un temps, pas si lointain, où la biodiversité vivait en chimère médiatique, le conseil général a mis en place des “ateliers de la biodiversité” où s’enchainait colloques / expo / prévention dans les collèges / enquêtes publiques etc, pour comprendre la biodiversité et la vivre “à notre échelle”. Bien entendu, aucun “riverain” n’a réellement participé à ce théâtre bien vain. Surtout que les tentatives pour obtenir de l’écho, avec différentes campagnes d’affichage dans les abribus, n’ont pas très bien fonctionné. En effet, les abribus du département qui pouvaient accueillir le format de l’affiche vendue par l’agence (Imprim’Esprit33) n’étaient que… trois : le conseil général n’a pas pu se réunir pour voter le budget de la réfection des autres abribus à cause des élections cantonales à venir. Tant et si bien qu’un technocrate a dû pondre, en moins d’une semaine, des propositions pour remplir la propagande bimestrielle distribuée par le département et, surtout, concrétiser “avec des actions humaines et sources de liens sociales” l’idée que se fait l’État de la “biodiversité”.

L’une de ces propositions était la “sensibilisation par l’animation du bas côté des routes du département”. La vraie idée derrière ça c’est que la mauvaise herbe ne coûte rien sauf quand on la tond, donc on n’a qu’à stopper la tonte sous le prétexte de défendre la biodiversité. Ça a beaucoup plu au Conseil Général et ils ont installé les panneaux dans la semaine ou presque.

Et l’herbe a poussé.
Gênant les premiers automobilistes.

Il a fallu, dans un second temps, imposer un cahier des charges afin de s’assurer que l’on respecte autant la biodiversité que la sécurité routière. Le Conseil Général s’est donc félicité d’un partenariat avec les antennes locales de museum d’histoire naturelle qui allaient travailler main dans la main avec la DDTM. La synergie inhabituelle a fait qu’ils ont quadrillé la carte en attribuant des zones et des bourses, ici pour les papillons, là pour les coléoptères, là pour les fleurs sauvages, ici pour les herbes rares et là, là et là du goudron à refaire. Dans la précipitation et le soucis d’accélérer sa déresponsabilisation, le Conseil Général a aussi donné pouvoir à un collège d’experts qui devait aider, chacun pour sa zone attribuée, à établir le calendrier d’entretien (selon les saisons, l’acidité de la terre, la pollinisation etc) et expliquer à la population, de façon vulgarisée, l’impact qu’a eu ces bas côtés sur les organismes vivants à travers le bimestriel “d’information”, des “leaflets” ou un affichage ludique et peut-être quelques expositions.

L’alternance des élections cantonales (perdu à un siège) a tué toutes velléités de suivi et l’opération n’existe plus que sur les panneaux “Votre conseil général s’engage pour la biodiversité !” qui coûtent plus cher à être retiré qu’à s’oxyder patiemment. Sauf pour la zone qui a été attribué à Thierry dont il s’occupe de façon obsessionnel. Il a tout pouvoir sur ce talus pour encore 2 ans, selon les documents qu’il possède toujours sur lui dans son “larfeuille” — par anticipation du quiproquo administratif. Il touche même une rémunération pour ça, remarque le gendarme qui y jette un oeil. “C’est dingue ça, quand même” ajoute l’autre un petit temps plus tard, l’esprit encore dans le brouillard.

Il parait désormais clair pour tout le monde que les documents signés/contre signés/validés/revalidés par l’ensemble de l’échelle décisionnaire de la Direction départementale des territoires et de la Mer n’ont aucune valeur car Thierry, que le Conseil Général aurait dû consulter au préalable, n’a pas donné son accord accompagné de son expertise scientifique et d’un article vulgarisateur de son action. Cet imbroglio administratif aurait été réglé rapidement par le tribunal compétent en donnant raison à Thierry, mais l’herbe aurait été coupée et la biodiversité menacée : impensable pour l’entomologiste qui a préféré l’action “coup de poing” à la procédure.

“On fait quoi alors ?” demande finalement le tondeur rassemblant le peu de bon sens qui reste pour finir la matinée. Il gratte sa cicatrice sans espérer de réponses. “Je ne veux pas de problèmes avec mes supérieurs”. “INCLINE-TOI. TA HIÉRARCHIE C’EST ÇA”, Thierry pointe du doigt le talus que l’on découvre finalement assez piteux entre mauvaises herbes, chardons asséchés, bouteilles de pepsi max et paquets de ben&nuts délavés. Pour ces derniers, il n’y a que Bérengère et son expertise récente qui peut les deviner. Un biotope pas au top qu’on lui a livré ainsi et qu’il conserve dans l’exact état qu’on lui a transmis avec plus de zèle que le major de promo de l’école du Louvre, lors de son premier commissariat — une expo sur la représentation médiévale de la femme aux beaux arts de Cambrai.

“Allez calme toi, Thierry” conclut le choeur, délivrant le dernier souffle dramatique qu’il nous reste. Et une BMW immatriculée dans la région parisienne dépasse lentement Bérengère avant de s’immobiliser au niveau de attroupement, la fenêtre descend automatiquement. “Thierry c’est quoi ton bordel encore ?”

Dans la voiture, au volant, c’est Colin Darmendrail, le seul mec au monde qu’a le 06 lié à l’Alcatel 510 One Touch de Thierry. Il tend une carte de visite et poursuit sans laisser quiconque réagir de voix goguenarde. “Bonjour messieurs, je suis François Melidano, chargé de mission au sein du Conseil Général — service Prospective Environnementale”. C’est effectivement ce qu’il y a écrit sur la carte de visite. “Ce talus doit rester inviolé, l’ordre que vous avez reçu est erroné. À la bonne heure comme on dit.” il poursuit avec un clin d’oeil tellement appuyé qu’on a bien envie de le tabasser à en perdre la raison. Personne ne peut deviner le bluff sauf Thierry et les amis de François Melidano au Conseil Général : il n’en a pas beaucoup et ils ne sont, de toute façon, pas présents sur la D15 à cet instant. “Cette tonte est annulée, je suis sincèrement désolé pour le dérangement messieurs les gendarmes, messieurs les techniciens, j’espère que Thierry est resté dans les limites de la loi. Il va monter avec moi et je vais le déposer à bon port qu’il prenne une douche. Tiens, prends ce mouchoir, retire moi un peu de ton huile. En vous souhaitant une bonne journée.” Thierry s’exécute, se débarbouille succinctement et monte dans la voiture de Colin sans le moindre mot. Bérengère a bien reconnu le “seul ami”, du moins visiteur, de Thierry mais ignorait jusque là son nom — elle l’ignore toujours. Colin Darmendrail parait plus jeune que Thierry mais on peut se persuader, en les comparant longuement, qu’ils ont le même age, issus très certainement de la même promo. C’est ce que pense la doctorante. D’autres disent que leur amitié est peut-être issue d’une rencontre hasardeuse entre un génie et son mécéne sans que l’on puisse deviner qui est le génie, qui est le mécéne vu qu’on a tous grandi avec Hergé et Laszlo Carreidas en tête et qu’on a tendance à ravaler nos à priori sur le physique. La BMW redémarre aussi lentement qu’elle est arrivée, la cycliste les suit dans le rythme.

Elle a, comme nous, des points d’interrogation au dessus de la tête.


L’égalité, la seule égalité en ce monde, l’égalité devant l’asticot. — Jean-Henri Fabre,
Souvenirs entomologiques

L’activité scientifique quotidienne s’estompe : Thierry disparaît dans ses affaires et Bérengère n’est plus là que pour hanter la maison, Colin, planté au milieu du chassé croisé, se gratte le zizi à travers son caleçon au fond d’une chaise longue. Il attend qu’on le debrief. Thierry retrouve des réflexes méconnus. C’est ce qui est arrive quand revient un très vieux pote dans le giron, on perd son naturel contemporain pour retrouver un naturel d’antant, ni mieux ni mauvais mais inhabituel pour l’entourage récent. Bérengère croit faire la rencontre d’un énième Thierry, pourtant il est à 95% le même et ce sont les 5% d’habitude alloués à la scientifique qui ont été transférés dans les surcouches atmosphériques de son cerveau sous l’influence inconsciente du Darmendrail. Il lui arrive de crier instinctivement Bérengère à travers la maison quand il a des éclairs de lucidité sur son changement de comportement. Sa réelle empathie arrive parfois à être plus forte que l’empathie mathématique qu’il additionne depuis son enfance. Il en sue. Mais quand elle se présente à lui — dans la seconde ; il oublie ce qu’il a à dire. Il crie juste Bérengère comme on dit WOW ATTENTION quand le petit enfant, qui apprend à marcher, rapproche sa tête d’un jolie coin de table. Pas grave, dit-elle.

L’ennui est une habitude pour Bérengère. Plus jeune, quand elle n’était qu’une Licence 2 Biologie, elle aimait à prendre le train juste pour s’y ennuyer dedans. Elle faisait des trajets plus ou moins long, arrivait en gare, traînait dans le hall pour voir si c’était joli puis prenait un retour. Quand cette passion a commencé à lui coûter, son daron, qui pensait qu’elle enchaînait les soirées au pub, lui a proposé (disons : a voulu la forcer) de faire “une vraie” école “comme ton frère”, elle a simplement refusé en envoyant un scarabée dans une enveloppe à bulle, timbrée. Son père, qui l’est tout autant, a éclaté chaque bulle de l’enveloppe et a gardé le scarabée. Bien que légèrement écrasé par le conditionnement, il trône désormais, sous verre, dans le salon familial.

De l’ennui est né pas mal d’envie chez Bérengère. C’est bien sûr dans l’ennui premier du foyer familial qu’elle s’est d’abord intéressée aux coléoptères. Gabriel, lui plus précieux, trouvait ça “dégueu”. Par vengeance, elle les foutait dans son pieu, trop bordé, juste un qu’il croisait au milieu de la nuit, crise de larmes et de rires mélangés dans la chambre de la gémellité. C’est dans l’ennui qu’elle a développé des théories sur la vie, sur papa, sur maman, sur sa zezette. Tous ces trucs chiants qui te passent par la tête quand tu ne dors pas et que tu ne veux pas que ton cœur résonne dans tes oreilles et même quand t’arrêtes de respirer, ce truc ne veut toujours pas s’arrêter. Il s’emballe carrément et tu n’as pas compté tes dodos que tu finis par préparer une thèse sur les thorax de ces trucs que tu martyrisais enfants, tu te souviens quand tu goûtais à l’autohémorrhée ? Du bout de l’index, tu n’avais aucune idée de ce que c’était. Aujourd’hui tu le sais avec une telle précision que tu les proposerais bien à la paille dans ton bar à thème.

Colin et Thierry discutent âprement. On entend les murmures acides couler à travers les murs qui se décomposent. Ils s’écharpent vocalement sans qu’on les comprennent réellement, on dirait une blague dans un film de Tati : La caméra est cadrée sur Bérengère et dans la profondeur de champs on devine les deux gars dans un bruit sourd.

Bérengère a aidé à vider la BMW des colis qui venaient de partout : Mozambique, Thaïlande, Colombie, Japon et qui ont été livrés, à des noms différents, vers autant de destinations exotiques : Dijon, Liège, Nantes, Besançon. Elle les devine comme étant des nouveautés dans la collection de taxidermie privée de Thierry. L’objet des venues de Colin — qu’elle nomme désormais “François” pour le tester, et lui avec toute sa perversité, ne la corrige ; est maintenant un secret de polichinelle pour la doctorante : elle ne comprend toujours pas le mythe qui en est fait et qui attire paradoxalement sa curiosité.

Pour “leur collection”, les savants ne manquent pas d’astuce. “Déjà, faut préciser “gift” sur le paquet c’est le b.a ba de l’import, Bérengère”. Ça la fait marrer de se remémorer Thierry lui transmettant le manuel des castors junior de la taxidermie subversive. “Faut remplir les boites avec d’autres objets, comme des jouets. Je t’avoue : les boules de distributeurs sont les meilleurs leurres”. En fait Thierry a longuement insisté sur ce principe : le contenu de la boite doit être suffisamment ambiguë pour n’être qu’un petit colis bizarre de plus. “La taxidermie se mêle aux jouets et personne ne veut s’ennuyer avec ça. Tu veux faire des rapports, toi, pour t’opposer à l’importation d’une main gluante scellée dans sa boule, d’un mini Diplodocus et d’un insecte hyper-réaliste ? Personne ne veut faire ça, Bérengère” Sur le coup elle n’a rien dit. “Même le moins zélé des fdp rêve de démanteler le trafic le plus absurde de la planète. SURTOUT si il y a des mini Diplodocus à confisquer” elle se dit maintenant qu’elle a refait cinquante fois la scène dans sa tête. Elle guette, par la fenêtre, ces filles plus ou moins adolescentes cerner un Lézard qui traîne dans la cours. Elles, aussi, victimes d’un délire de biologiste qui leur passera comme on pisse derrière le chai après une chasse entomo éreintante. Les autres qui n’ont pas perdu le délire, les plus âgés, passent maintenant en revu des charançons de 30 cm comme si c’était le premier truc à faire pour que l’humanité ne crève pas, pour que les pyramides et autres temples mayas ne se mettent pas en branle et envoient des lasers dans la gueule de tous ces mécréants. Pffffff fait Bérengère devant le gouffre qu’est l’élitisme en vain des deux compères.

La journée passe comme elle doit se passer, t’as des criquets qui résonnent dans ta tête et tu t’inventes un triangle amoureux même si elle te fait bien chier Françoise Sagan. Tu n’as jamais été dans cet ennui noble où l’on finit par ne parler que des guilis dans la foufoune, tu es plutôt de l’ennui où l’on croise des combats de dynastes hercules sur Youtube et des débats prospectvistes de 500 pages sur l’entomologie. L’ennui qui te fait dire “putain mais ? Ok pas grave” à la fin de la journée quand tu fais le bilan. Il y a le “setup” pour faire sa Sagan : les deux vieux s’enquillent la confiture de vieux garçons après déjeuner. Dans le bocal, la liqueur a plus d’âge que n’importe quoi d’autre dans la maison, dans le gosier les bactéries fondent pour au moins dix ans et quand ça arrive au cerveau, c’est déjà la sieste pour les deux. Bérengère a bouclé sa newsletter, un peu de veille sur les derniers gros sujets (comme une réflexion embryonnaire sur les enjeux du prochain International Congress of Entomologie — à Orlando) mais surtout une grosse réflexion sur l’ensoleillement du Sud-Ouest qui modifie la structure des élytres depuis dix ans. Quand il se réveille Colin rappelle à Thierry qu’il est venu aussi pour l’Entre-Deux-Mers — le blanc sec de la “coopé” qui vient d’être médaillé ; surtout que la BMW a maintenant de la place pour deux caisse-outres de 20 litres et au moins 3 bouteilles de jus de raisin. Sa femme adore ce jus de raisin. Il dit ça sur le ton de la blague. Ça n’a fait rire personne. “Allez à toute ‘Bérenge’” il finit. Elle fait “ouais ouais”.

Bérengère ne capte même pas qu’elle est entrée dans l’une des pièces de Thierry. L’ennui l’a mise là comme elle aurait pu se réveiller au pied des vignes à moitié défroquée. L’ennui est un puissant disruptif. Elle a ouvert la porte au papier peint fleuri. La plus inquiétante, au demeurant, car Thierry n’y traîne que certains soirs. Elle avait déjà visité sa chambre, n’avait trouvé aucun slip, mais jamais cette pièce qu’elle a toujours cru fermée à clef. La seule fenêtre de la pièce donne sur la maison de Marylène & Christian, on y voit le cendar, un parasol délavé et la piscine Winnie des enfants. Bien sûr que les murs sont remplis de coléoptères, encadrés et rangés dans une chronologie dont seul Thierry a la clef — On peut deviner sa première planche entomo grâce à la date et la signature dans le coin supérieur EST et avancer comme cela dans le déchiffrage logique, mais Bérengère préfère se hâter pour trouver un objet qu’elle ne cherche pas. À l’exact milieu de la pièce trône une table de bridge recouverte d’une dentelle. Une coquetterie qui ne vient certainement pas de Thierry. Comme il n’y a pas de chaise, la table ne sert à rien.

Elle tourne autour. Dans une vieille boite métallique, elle ne trouve rien d’autre qu’un nécessaire de couture et des ronds de tissu — certainement des découpes pour un ourlet. Elle fouille comme ça à la volée sans schéma précis, comme on perd ses clefs quand on est pressé. Tu le caches où ton plug anal Thierry putain, elle finit par lâcher dans un marmonnement vindicatif, claquant la porte du troisième secrétaire croisé. Ça a fait tomber un énorme bouquin derrière le meuble et Bérengère, dans l’instant, se fout à quatre pattes en balançant une bonne tripotée de jurons s’armant de son smartphone pour éclairer l’interstice. Le livre est en fait un ancien registre comptable, sûrement imprimé dans l’entre deux guerres, la couverture est en bois. Thierry en a détourné l’usage pour y faire un registre d’entomologie avec des dessins à lui, des gravures découpées, un truc bien magnifique qu’il doit être le seul à avoir vu jusque là. La compilation d’un savoir qui s’est arrêté le jour où il a suivi une formation, du CNRS, pour créer sa base de donnée Access à la fin de l’année 1999. La numérisation de son savoir a été un gain productif mais pas qualitatif. Bérengère n’a pas encore compris ce qui allait lui arriver dans les 10 prochaines secondes. Pour ramasser le filon, Bérengère se cogne le genou, puis la tête et un énorme bleu commence à se dessiner, elle insulte les mères des objets inertes qui l’ont croisés, c’est plus efficace que le Voltaren. Dans un équilibre précaire où son talon a fini par passer au dessus de sa tête, elle finit par sortir le gros machin de sa crevasse en se tordant une dernière phalange. Peut-être deux, elle secoue la main frénétiquement accusant le bouquin d’être une catin. Elle fond en larme dès la première page, ça lui a fait un coup de grisou dans le bide.

Chaque centimètre carré de ce registre est un chef d’oeuvre involontaire à la fois érudit et saisissant. Les choses sont abandonnées comme ça, un enchainement de fulgurances qui ne se font pas fait prier. Il n’y a pourtant aucune idée, ni recherche esthétique. Ce n’est que l’acouchement de données factuelles d’insectes croisés par Thierry au fil de sa vie — jusqu’en 1999 et fuck Micro$oft dit Bérengère en visualisant bien un “$” à la place du “s” comme le font ces nerds revendicateurs sur internet. Elle sort son smartphone et clichette le maximum de pages qu’elle peut. Ça synchronise directement avec le dossier “veille entomo” de son cloud et ça donnerait le tournis à Thierry si il savait. Il lui demanderait “ça met à jour mon access aussi avec la photo?” et elle aurait créer un truc pour le faire ouais, mais pour l’instant elle file sur la pointe des pieds de ses loose socks.


Way down the lane away, living for another day ;
The aphids swarm up in the drifting haze — Duran Duran, The Chauffeur

Il y a eu ce moment où Thierry a voulu étrangler son compère, mais Bérengère ne veut pas l’évoquer ni le dramatiser depuis son départ, il y a deux semaines. Elle retrouve le Thierry, comme elle l’a toujours connu, au pied d’un échafaudage qui enjambe les vignes, un spot improvisé pour attraper tout ce qui vole dans le biotope. Il est loué à une société d’échafaudage, un peu déboussolée par la commande et trois gars sont venus l’installer à la latitude près sous les ordres de Thierry. Avec son petit papier, où l’on pouvait lire les coordonnée exacts, et le téléphone de Bérengère sur l’application “boussole” — qu’il touchait frénétiquement pour ne pas qu’il s’éteigne ; il était le dernier des intouchables. On les a vu tourner dans les vignes au moins dix fois, car Thierry a été incapable de se repérer vraiment et une fois engagé dans une travée, tu ne peux pas trop passer au dessus ni rien. Les gars, un peu agacés, ont tenu le coup et ont pris en main le positionnement : il y a maintenant une plateforme de 2m² qui illumine le lieu de sa splendeur incomprise. Tout ça fait pas mal parler à l’approche des vendanges mais on s’en arrange. “Ce n’est pas une installation d’art contemporain Geneviève : c’est Thierry. La coopé réfléchit à améliorer le rendement de son vin bio. Il n’y a pas d’autres héros que les entomo pour sauver le vin des nuisibles, Geneviève.” Main sur le coeur.

C’est une matinée pleine de lumière, “pas un pète de nuages Bérengère” il fait avec le doigt en l’air au cas où on ne sait plus trop où se trouvent les non-nuages. Il est super motivé avec sa gueule pleine d’amour, pleine d’envie d’insectes. Il a la patate — c’est ce qu’il a dit en se servant le premier café de son thermos “j’ai la patate”. L’expression est passée inaperçue. Ça contraste avec Bérengère, en jean-botte-tee shirt imprimé (chapelle Sixtine basse def) le tout recouvert d’un long k-way kaki sans forme, comme sa tête coiffée de lunettes fines rectangulaires. La météo l’a trompé comme pas mal de gens. Surtout elle pensait se retrouver au marais après avoir mal lu le planning affiché sur le labo. “On n’a pas installé un échafaudage en plein milieu de la vigne pour finir au marais Bérengère, voyons”, il dit ça avec un ton à la “Mdrrrrrrr” adolescent à une Bérengère plantée là, miskina. Sur la plateforme, Thierry monte le premier.

C’est exécrable, il manque de se ramasser à chaque marche et pour ne pas rire Bérengère, qui soutient inutilement l’échafaudage, regarde ailleurs en se mordant la lèvre inférieure. Une fois en haut, elle lui passe d’abord les filets puis, du bout des bras, la glacière, qui a failli se renverser sur elle avec un mauvais geste de Thierry. “Je l’ai” “Tu l’as?” Non, bim. Ils ne vont, bien entendu, pas faire un pic nic. La glacière, avec la glace qu’elle contient, permet “d’endormir” les insectes prélevés avant de les identifier rapidement (+ la date et l’heure) et les mettre en tube. L’ingratitude de la tâche est ce qui anime la passion entomo, il n’y aurait aucun plaisir si attraper une putain de nuée de nuisibles des vignes était une action au top des financements scientifiques, à la une des blogs “vulgarisateurs” des médias mainstream. Dans le hit parade du ‘scientifisme’, loin devant, quelques astrophysiciens qui profitent de la nuit des étoiles, des comètes et de la SF occidentale et on ne voit aucun entomo. C’est à peine si Thierry ne se présente pas comme biologiste et Bérengère comme généticienne même si elle cherche une dénomination encore plus savante que son savoir.

Bérengère monte à son tour et c’est légèrement plus majestueux sauf sur la dernière marche où son pied droit glisse. Thierry la rattrape in extremis mais le menton de la doctorante a le temps de faire la rencontre d’une barre et le choc, qui lui met une bonne décharge électrique dans la moelle épinière, lui fait dire “Ta mère la p”. Elle n’a pas le temps de prononcer la dernière syllabe, hissée hâtivement par le collègue qui n’a rien capté de la scène. Il forme dans cet instant un duo comique et burlesque qui rappelle autant Laurel, Hardy que l’Inspecteur Gadget, Sophie que Thierry & Bérengère comme on l’a toujours rêvé : Elle prend les coups et lui achève sa mission, en héros, posés là par la grâce d’un esprit malin et avant tout bien fainéant.

La première heure sur la plateforme, il ne se passe rien.
Thierry enchaîne patiemment les “kawa” qu’il boit directement dans le bouchon-tasse du thermos, excluant par définition Bérengère de la dégustation. Ça ne lui fait rien à la doctorante : le potentiel égoïste de cet homme est plus pratique que contraignant, tant il est constant et organisé. Surtout qu’elle s’est équipée d’une tasse en plastique.

Il boude qu’on boive son café.

Il joue maintenant avec la fermeture éclaire de son col camionneur, jusqu’à qu’il se pince le cou misérablement. Aïe tain. Déjà ils ont repéré quelques objets volants à identifier mais, Thierry laissant de côté les filets, Bérengère n’ose s’armer du sien. Cette autorité naturelle qu’a Thierry sur elle l’a toujours fasciné mais elle n’a jamais essayé de lutter vraiment, elle pensait que sa soumission, somme toute mesurée, allait lui permettre de se dépasser à terme. C’est ce qu’elle fait depuis toujours. Le biotope de Bérengère c’est de se faire passer pour coquille vide, d’être le miroir des choses qui entrent dans son espace vital afin de les aspirer complétement et de se laisser habitée par eux, sans réserve. Elle a traversé les âges ainsi : dans la moyenne générale de son entourage. La taquine de la famille taquine, la studieuse de la 1ère S “européenne” studieuse, la boute en train d’une promo boute en train, la Master désabusée des facultés… françaises, la Thierry de Thierry. Cette posture a toujours fonctionné pour maintenir un niveau social ex utero acceptable et paraissant normal aux yeux des observateurs. Mais l’entomo ne fait aucun calcul social, il ne regarde même pas les équations que posent les autres. Lui a traversé les âges, dans la transparence et l’ouverture, au niveau 0 de l’état d’âme : avec fracas donc. C’est ce fracas que Bérengère acquit en vain.

“Je n’ai pas essayé d’étrangler Colin”. Bérengère reste adossé à la courante, et propose le bruit de déglutition de son café bouillant comme seule réponse. Elle lève finalement les yeux et fixe Thierry comme la fille d’une affiche politique pleine de faux espoirs. Je ne sais pas ce qu’il t’a raconté en partant, mais je ne l’ai pas étranglé, c’est parce qu’il a tenté un mauvais coup que je l’ai attrappé et maintenu par le cou : Dans le seul but de le maintenir à distance. Il ne m’a rien dit Thierry et je ne l’ai pas vu partir, ce sont vos histoires Thierry, je n’ai pas les yeux là dedans. Écoute Bérengère, je veux juste que les choses soient claires et que tu ne commences pas à raconter des trucs sur tes blogs et tes machins. Je n’ai pas de blog, Thierry. Dans ton email là. C’est une newsletter, et je ne parle que du labo, que de notre boulot Thierry. Je m’en fous, juste tu la fermes là dessus, comme tu l’as dit ça ne concerne que Colin et moi, et nous étions avinés, surtout lui.

C’est la première fois que Thierry donne des consignes sur des événements qui ne concernent pas des êtres à élytres. Bérengère flippe un peu et la deuxième heure sur la plateforme, ils n’attrapent toujours rien. Il y a bien une Cerceris qu’a décollé de sa feuille paumée, mais elle est ignorée par la team qui enchaîne juste les cafés — c’est, de toute façon, une bonne nouvelle, car ce Cerceris est un prédateur naturel des nuisibles de la vigne. Thierry continue de ne pas proposer son café à Bérengère, cette dernière se sert sous les grognements plaintifs : Il n’imagine pas avoir passé dix minutes à faire couler son café pour qu’une tierce lui siffle. “Quel mauvais coup Thierry ?” Elle finit par demander l’air de rien. Il attrape finalement un filet et l’agite furieusement, feignant d’gnorer les questions de Bérengère, la plateforme se secoue comme avant, à Furiani. “ATTRAPÉ”. Dans son filet rien qu’un drosophile qui se secoue. Hey Docteur ès Bendida, je croyais que tu ne mettais pas les yeux dans mon histoire ? C’est vous qui laissez une ouverture Thierry, quand on dit que quelqu’un nous a fait “un mauvais coup” dans la société civilisée d’où je viens, on le fait pour animer la conversation et intriguer son interlocuteur. Thierry fout le drosophile sans regarder dans la glacière. Un geste si robotique et évident qu’il glace Bérengère.

Elle est sur la défensive la Bérenge, tu n’as pas les yeux dans mes histoires avec Colin mais tu poses quand même tes questions ? C’est pour faire la discussion Thierry, seulement pour faire la discussion. Il ne la laisse pas poursuivre : Fais plutôt la discussion sur mon registre, j’ai bien l’impression que t’as les yeux dans mon registre quand j’pars siffler là haut sur la colline. Thierry réfléchit sur la source de sa dernière phrase, il ne comprend toujours pas d’où viennent ces tics de langage et jeux de mot vainement marrant, et bien inutile, quand il est “taquin”. Bérengère ne se démonte pas de la fausse piste proposée. Elle sait déjà “qu’il savait qu’elle savait” et c’est pas le moment, pour elle, de se lancer dans une fan fic de Death Note, autour d’un sujet aussi vain qu’une aquarelle de glaphyridae de 1987 coincée dans un registre. Elle se lâche : Je pense, Thierry, que “François” a essayé de vous vendre un faux, un “fake” coléoptère, mais très réaliste, fait au micron avec une imprimante 3D ou j’sais pas quoi de suffisamment facile mais assez grossier pour un spécialiste comme vous, que vous avez décelé, qu’il a nié, que vous lui avez dit de ne plus jamais tenter. Vous l’avez étranglé. Et il est reparti tout penaud.

Pendant son éloquence exagéré devant le Thierry impassible, Bérengère s’est armée de son tube, a noté la date et l’heure. Elle a plié les genoux pour sortir le drosophile de la glacière afin de l’identifier : “NIQUE SA MÈRE L’ETAT LA REINE DES CATINS, THIERRY REGARDEZ ÇA”. Thierry s’approche et reconnait aussi vite que Bérengère le drosophila suzukii. Un puissant nuisible des fruits et surtout de ceux qu’on récoltent tardivement. Si on ne les piège pas massivement, les femelles foutent en l’air les vendanges avec leur ponte. Elle est, en ce moment, plus tricard qu’un Merah. “PUTAIN MAIS THIERRY MAIS FAUT PRÉVENIR LA COOPÉ. FISSA.” Bérengère n’attend même pas l’accord du chef et descend en 2 4 6, toujours selon son expression, de la plateforme, on n’a même pas le temps de décrire sa course qu’elle est déjà sur son vélo à 54.5km/h dans la pente 6% qui mène à la coopé, le k-way formant un parachute derrière la doctorante, la freinant d’un demi mètre par seconde. Le retour sera bien plus rude que l’aller mais elle n’y pense même pas, habitée par sa mission. Dans son blockbuster entomologique : il faut sauver la récolte. Thierry, lui, reste sur la plateforme. Il se sert de ce qui sera la dernière tasse de café issu de son thermos dans un cérémonial intense et précis.

Bérengère parfois tu me dépasses. Que se passe-t-il dans ton cerveau malade ? Colin a juste essayé de me voler un de mes gonocephalum de Syrie pour tenter de le revendre au double du prix à ce bougre d’Ivanov — un entomologiste biélorusse dont la collection de taxidermie ne rivalise pas avec Thierry même en y mettant tous les gazodollars. Ma petite Bérengère, tu as l’esprit le plus adorable, agaçant et analytique que je connaisse mais, je ne sais même pas ce qu’est une “imprimante trois dés”.


Thierry, ouais allo ? Ouais, ta petite me harcèle de coup de fil. Elle laisse des messages bien durs sur mon répondeur, on est proche du pénal là. Oui, allo Monsieur, ALLO TU M’ENTENDS ? Ne crie pas mon bon. Allo, désolé, j’entends vraiment rien avec l’Alcatel, Coco, je m’isole.

Bon, Bérengère s’est convaincue d’un complot de toi contre moi, de toi contre l’entomologie mondiale. Tout ça parce que j’suis noir ? Colin, arrête l’humour. Attends Thierry, faudrait que tu lui dises quand même ce qu’on fait et qu’elle arrête de mener son enquête ? Je lui ai dit, j’ai tout raconté, en toute transparence. Je lui ai dit “c’est comme mon fixeur, il va en Turquie et il ramène de bons gros coléoptères prélevés tout à fait illégalement mais dans sa légitimité d’entomologiste globe trotteur”. Je lui ai expliqué chaque détail de ma collection, Colin, les mini diplodocus, les colis, la double ligne téléphonique, les techniques douanières… Mais on l’a perdu Colin, elle est persuadée qu’elle va sauver l’entomologie mondiale. Mais la sauver de quoi ? Des “faïllk” Colin, des “faïllk”, elle est persuadée que tu as construit un marché parallèle de faux insectes que tu me revends à prix d’or comme étant des vrais. Elle crève de déceler le “faux” scientifique de l’année, que les sites internet parlent d’elle, que les blogs vulgarisateurs fassent des dossiers “LE COMPLOT DU CNRS : CES INSECTES QUI N’EN SONT PAS” au lieu de parler de trous noirs et de films hollywoodiens SF.

Mais c’est une très bonne idée ça, et si j’échangeais ma carrière de braconneur gentleman pour celle de faussaire, Thierry ? Tu crois qu’on peut entuber Ivanov avec un “feïk” de gonocephalum ? Encore faut-il qu’il soit de bonne facture. Tu crois qu’elle peut aller jusqu’où ta Bérenge pour prouver mes “feïk” ? Si je lui dis dès ce soir que j’ai des doutes sur toi et qu’elle a raison, tu vas pouvoir l’emmenner où tu veux. Aha ouais… Mais elle croit que je les sors d’où tous ces faux insectes ? Une imprimante “trois dés” Colin, tu sais ce que c’est ? ALLO ?

ALLO UI

OUI, elle a vrillé quand elle m’a demandé pourquoi on faisait tout ça, pourquoi on allait si loin. Et je lui ai dit pour la collection, pour l’histoire. Elle m’a dit mais vous gagnez de l’argent avec ça ? Et je lui ai dit bah non, comment veux tu que je gagne de l’argent avec des insectes morts dont les noms sont connus de même pas cinquante personnes vivantes sur terre. Et elle a dit mais c’est cette rareté qui crée de la valeur, et “François” l’a compris. Et je lui ai dit mais “François” le seul truc qui fait, contre rétribution chez moi, c’est se gratter le nombril devant les rosiers. Elle n’a pas apprécié que je prenne ta défense. Dans son système, tu ne peux pas te lancer dans une activité aussi chronophage et érudite sans qu’on te file des millions derrière. Attends Thierry, je réfléchis, mais une imprimante 3D attends, je connais. Si elle veut que je te fasse des insectes super réalistes et que tu n’y vois rien que du feu, sur les proportions, les couleurs… Mais ça va me coûter plus cher qu’un A/R au Brésil avec mon p’tit filet à papillons. Comment ça ? Non mais Thierry, rien que faire un insecte en 3D qui soit parfait, tu sais on dit “modéliser”, bon rien que pour ça il faut un gars à plein temps pendant un mois (histoire de faire du stock), mais un mec pointu quoi, qu’on a formé. Un mec qui s’est gavé de documentations et d’insectes. Déjà avec ce mec ça me coûte mon billet aller pour Brasilia. Ensuite il faudra faire une impression 3D. À l’unité on fait péter le budget… Ce serait plus logique un moule et on fait les insectes en sillicone en 100 exemplaires et j’en revends 2–3 à Ivanov en lui disant que ce sont les seuls prélevés pour au moins dix ans. Mais surtout, Thierry, avec un petit vivarium et des reproducteurs prélevés ici et là, je t’en fais 200 dans le trimestre. Je pige pas sa logique Thierry, tu m’avais dit qu’elle avait du talent.

Allo Gab ? Wé c’est Bérengère. Elle est bourrée de talent Colin, mais elle est d’une psychologie très particulière. Oui Gab tu sais ton pote qui a créé sa startup d’impression 3D là ? Ouais ? Je peux le contacter où en fait ? J’aurais besoin de lui pour étudier un insecte, t’sais le faire en 3D. Tu vois Colin, par exemple, tu la mets une semaine dans un club de rugby. Bah le lundi en 8, elle revient et elle t’a fait l’analyse statistique, tactique, l’évolution dans la formation, les carences etc. et le tout adaptées au budget du club. Et sans avoir jamais vu un match de rugby de sa vie ni comprendre le principe. Elle est transparente, Colin, tu la mets dans un élément, elle fait corps avec de façon obsessionnelle. Ok Gab, et pour les couleurs je peux faire ça comment, si je veux le colorer ? Tu sais pas ? Tain Gab mais aide moi sérieux. Il fallait la mettre 7 jours dans mon “band” Thierry, on avait besoin d’une contrebassiste pour les répét´. Colin, tu piges pas là, elle sera incapable de jouer quoi que ce soit mais elle pourra te citer toutes les fois où t’es pas dans le rythme et pourquoi, et comment améliorer ta technique tout cela dans la pure théorie de son analyse. Non Gab le truc c’est qu’on n’a pas de photo, peut être une gravure ou deux et une aquarelle bien foutue, l’insecte a presque disparu, Gab, une bonne tripotée de fdp l’ont prélevé en masse. Tu sais Colin, là je crois qu’elle est devenue moi. Après 2 ans, c’est la fusion. Elle s’est transformée en Thierry, elle veut absolument mettre la pièce ronde dans le support carré. Et elle va réussir. Non mais Gab le mec doit être calé et dispo, j’ai que des descriptions en latin pour modéliser ce que l’aquarelle ne montre pas. Ouais ? Sérieux Gab t’es un héros. Je trouverais un moyen de te filer les palmes académiques. Tu sais quoi Colin ? réponds à son prochain appel. Apaise la. Trouve les mots que t’as trouvé pour moi il y a 30 ans.

Dans l’entrée, Thierry qui se bat avec son téléphone pour couper la communication retrouve Bérengère qui vient de raccrocher calmement. Ils s’échangent un sourire sincère. Ça va mon Thierry ? François a trouvé d’autres “Lucanus Sp Plasticus” ? Très bien la Bérenge. “François” ne chine pas trop là, il a un truc à régler avant le colloque. Je n’irai pas cette année Thierry, je dois conclure ma thèse. Au calme. Et mes darons veulent me voir. Thierry ça le fait marrer et il dit “personne n’avait réservé ni ton billet ni ta chambre Bérengère”.

Un sms de Gabriel les interrompt. “Dispo tout de suite” on lit. Je pars demain Thierry elle fait. Il attrape ses mains comme un paternel. Pour toujours ? Il fait. Bérengère ne répondra pas. Le pathétisme de la scène et l’ineptie exagérée de Thierry fait monter calmement nos nausées, le temps qu’on se remette Bérengère, de sa chambre, regroupe quelques affaires dans son baise-en-ville et Colin fait sonner l’Alcatel. Ouais, on a été coupé ?

On y est Thierry, on va faire péter l’entomo mondiale avec ta Bérenge.


C’est la cinquième répétition de soutenance qu’esquive Bérengère, et son téléphone n’en finit plus de vibrer sur le Trieves quattro, de France-Bureau.com, dont on ne connait pas exactement le prix car il était compris dans la location de l’open-space. L’acoustique mal ajustée de ces bureaux bon marchés fait que chaque vibration du téléphone de Bérengère donne 2 à 3 migraines aux “D.A.”, “Modeleurs 3D” et “Comptables” qui occupent l’espace. Quand “Angel3DPrint Lab” s’est installé dans le XVème, ils pensaient surtout travailler sur le prototypage des projets de cabinets d’architecture ou de mobiliers de designers, moins pour les entomologistes. Et les lucanes de 1957.

Bérengère est arrivée au début de la semaine avec sa petite fossette d’enfant terrible et son égratignure sur la pommette. C’est bien ici ANGELTHREEDIPRINTLAB ? L’accueil de cette pépinière de start up a juste regardé l’égratignure sans comprendre de quoi il était question. Et l’employé a fait une tête du genre tu vas reposer ta question ou je vais te redéposer vers la sortie. Je cherche A-N-G-E-L-3-D-P-R-I-N-T-L-A-B. C’est bien ici ? L’employé reste bloqué sur l’égratignure de Bérengère, cette dernière finit par s’expliquer sans que personne cherche à savoir, sans que personne ne lui demande : A vrai dire, quand la lanière de ton sac s’accroche à un accoudoir et que les gens poussent derrière pour sortir le plus vite possible du Bordeaux — Paris, tu finis par perdre l’équilibre et au moment où tu penses être sauvé par ton éternel motricité… Il y a ta main. La main qui sert habituellement à retenir ta chute, elle se retrouve emprisonnée, tu vois, là, bloquée, comme ça, oui, dans la tension de la lanière du sac. Ce qui, dans le millième de seconde qu’il suffit pour se “croûter”, amène irrémédiablement ta pommette, plutôt saillante, à faire un petit bisou à la moquette Christian Lacroix de l’espace Zen de ce TGV. Les rires mêlés au râle de la foule continuent mais tu ne les entends plus : t’es déjà sur le quai, direction 3d print. L‘employé a fini par comprendre. TROIDÉPRINTE. C’EST DEUXIEME ETAGE. MICHEL ? JE DOIS FAIRE UN BADGE POUR LA DAME ? AVEC VIGIPIRATE LÀ ?

Ecoute Kévin t’as voulu bosser dans les jeux video, tu fais de l’imprimante 3D, moi je voulais un putain de prix Nobel et j’suis devenue entomo. Chacun sa fessée de la vie, tu pourras vendre mon lucane sur l’eshop d’Unity j’en ai rien à foutre, tant que tu m’imprimes cette merde chaude. J’ai un combat à mener Kévin. Le petit gars qui est réquisitionné pour Bérengère ne veut pas avouer que c’est le projet le plus cool sur lequel il a bossé depuis le début de son CDD. Entre un putain de lucane modélisé à partir de 3 aquarelles pourries et les fontaines lézards en carton-plume d’inspiration Le Nôtre vs India Mahdavi de “Genevilliers 2.0”, un projet aussi ubuesque qu’inutile, il a fait son choix : il se dit “lucanos”. C’est ce qu’il raconte sur son twitter à ses potes du monde des jeux vidéo qui rigolent et l’envient un peu, et chacun utilisera son lucane comme easter egg sur les projets auxquels ils sont rattachés. Ils ont créé une team lucanos et espèrent tous quitter le “gros” studio qui les fait manger pour fonder un studio “indy”. Kévin s’appelle en fait Pol, mais il n’ose pas le dire à Bérengère parce qu’elle fait vraiment flipper. Elle est au niveau maximum de sa concentration, pas loin d’un Thierry dans son talus.

Bérengère paie en liquide chaque jour travaillé, comme un junkie à son dealer, comme un dealer à son grossiste. La comptable du studio fait un peu la gueule, mais c’est impossible de négocier avec la Bendida, elle a menacé avec un compas déjà. Et une équerre qu’elle tenait comme un pistolet. Ils ont tous baissé la tête pour faire des vannes sur le wiki du taff. Ça fait 4 jours que Pol prend ses pauses dej avec Bérengère parce qu’elle veut faire des “correc” et il subit vite fait quelques vannes comme quoi “il se fait la Bérenge”. Pol a expliqué que c’était sexiste et on lui a dit “mdrr t’es amoureux”. C’est vers 19h07 que le lucane parfait est sorti de l’imprimante. Sans se brûler les doigts, Pol l’a sorti et l’a légèrement brossé d’un petit souffle timide, un petit souffle de lèvres sèches. Bérengère est tombée amoureuse de son oeuvre instantanément, tu peux m’en faire deux autres elle a dit, et elle a posé quelques billets en plus. Pol a dit “garde ton argent c’est cadeau”, mais Bérengère insiste “tu paieras des kebabs à ta meuf j’sais pas”. L’argent qui gît sur le bureau suffirait à ouvrir un kébab dans le 21.

Les lucanes sont sortis noirs, dans une résine similaire à pas mal de sextoy qu’on trouve sur le marché. Même si les gens encore présents, à cet instant dans l’open space, vont éviter de se les fourrer dans les fesses. C’est la pensée qu’a Pol en sortant sa troisième oeuvre dépossédée de l’imprimante, il remarque pour la première fois de la semaine la tenue de Bérengère et la petite odeur acide qu’elle dégage : un collant motif sauterelle, une jupe en skai et un hoodie Moomin. Il n’a aucune idée d’où elle a dormi, peut-être à l’hotel de la Porte de Versailles, mais qui paie la chambre ? Le CNRS. Pol propose à Bérengère de la raccompagner vite fait ou de manger un dernier truc, elle, sans acquiescer le suit. Elle est déjà dans l’étape d’après, son cerveau est en branle total. Dans le métro, l’ambiance est paradoxalement chaleureuse, les travailleurs silencieux ont été remplacés par ceux qui vont au théâtre ou boire des verres, par ceux qui cherchent à se reproduire maintenant qu’ils ont de quoi manger. Les gens se parlent sauf les neo compères qui n’ont plus besoin de se dire les choses. Dans le fond du sac de Bérengère, 3 de leur perfection s’expriment d’elles mêmes, petites beautés de la pénombre qui veulent se faire extraire comme le bébé affamé. Pol aimerait savoir si elle allait revenir avec d’autres projets, il se dit qu’il pourrait lui laisser sa carte mais il n’en a pas, l’éternel salarié, il n’a que ses yeux pour pleurer une Bérengère qui ne prête plus attention à rien. Un peintre, il me faut un peintre. Kév ? Pol. Pol ? Mon prénom c’est Pol, pas Kévin. Pol, il me faut un peintre. Un peintre pour ? Pour les Lucanes, ils ont le physique mais pas le maquillage là. Mmmh… Kév ! Pol ? Non, Kév ! J’ai mon pote Kévin, il peint des Warhammer, Bérengère. Des quoi ? Des figurines ! Il pourra carrément t’aider, il fait ça semi-professionnellement. Il a gagné des prix, il a son autoentreprise. Attends Kévmh… Pol… on gagne des prix pour peindre des figurines ? Kévin en gagne. Donne moi son numéro, donne le numéro de ton pote Pol. Thierry, pendant ce temps là, finit sa vaisselle. Un plateau télé ? Ça lui avait manqué devant le 19/20.


Les journées de Colin sont toujours très simples : il se réveille à 5h00 pour aller aux puces, il fait quelques vannes avec ses fixeurs, puis il appelle des gens avec qui il fait d’autres vannes, ensuite Thierry occupe la fin de sa matinée et peut-être le déjeuner. L’après-midi, après la sieste, il est sur internet et finit de braconner ses invertébrés.

Colin il peut marcher et tomber sur une vitrine avec de vrais insectes, genre quand un coiffeur, gaffeur, veut donner une image d’Épinal de la nature sauvage de tes cheveux et qu’il fout des lucanes du grenier de ses grand-parents en vitrine. Et là, Colin fouille vite fait sa besace et trouve sa fausse carte de la répression des fraudes et lance un mitho comme quoi les insectes présentés sont une espèce protégée et qu’il est obligé de les saisir pour le Muséum d’Histoire Naturelle. C’est n’importe quoi mais ça fonctionne plutôt bien. Les cas entomologiques sont tellement pointus et indiscutables qu’en général personne ne moufte. Colin joue aussi sur l’amalgame légèrement poujadiste : il y a forcément un jour où un gros con de fonctionnaire, spécialisé dans l’insecte, viendra nous saouler pour la vitrine. Ce gros con n’existe pas jusqu’à ce que Colin l’invente pour son petit business monopolistique.

Aux puces, Colin fait parti des têtes connues, certains lui mettent du coléoptère de côté quand ils en ont et à défaut paient le thé vert. Il serre la main aux galeristes parisiens qui viennent ici pour chopper des objets qu’ils revendent 100 fois le prix dans le VIème, et tout le monde aime quand il parle de ses insectes et de la réglementation qui exclut les spéculateurs. “Comme les cailloux” en faisant référence au marché noir du silex taillé qui est lourdement sanctionné par l’État afin de ne pas léser les muséum, beaucoup de mecs des puces hochent la tête car ils se sont déjà fait prendre par la patrouille des cailloux, chefs-d’oeuvre préhistoriques inestimables. Inestimables, un mot impossible pour les gars des puces : tout ce qui existe connaît acheteur et côte.

Ce matin, son pote spécialiste des antiquités de l’ère Edo, est revenu du Japon, c’était bien ouais comme d’hab, il lui a laissé un carton plein de Gashapon pour une bouchée de pain. Il y a du mini diplodocus à en s’étouffer et quelques figurines de jeux vidéo dont Colin n’a aucune idée, tant que la douane trouve cela suffisamment amusant dans ses chronopost d’insectes. Hé Colin, tu ne veux pas du Guermonprez ? interrompt un autre gars qui finit d’installer son espace. Non c’est bon, j’suis meublé. Wow Colin attends, j’ai peut-être un truc pour toi ! ajoute un mec derrière. Finalement, rien. Et ça continue longtemps comme ça avant que Colin ne songe enfin à quitter le lieu. Juste avant de partir, au niveau de la grille, il y a ce petit gars, un des nombreux biffins qui rend service à l’occasion pour décharger le matos ou surveiller le stand : il tire la poche du futal de Colin. L’entomo-business-man le connait bien mais ne manque pas de lever la main pour lui proposer une baffe, il arrête bien entendu son geste, hilare. Les biffins ont pour habitude de dévoiler les petits secrets des puçards qu’un “bon client” comme Colin ne doit pas forcément savoir. C’est hypocrite.

C’est un indic de valeur, aussi bien pour les vendeurs : qui passent par lui pour proposer ici et là une pièce qui parait “encanaillée” (donc plus chère) ; que pour les acheteurs : qui s’ouvrent ainsi des portes sur des affaires peu communes et à grand potentiel. Personne n’est dupe du double jeu de ces gamins car ils sont très utiles pour fluidifier les affaires entre ces vaines élites.

Sans demander, le biffin prend 10 keuss directement de la part de Colin, main dans la main. Si il a tiré la poche en dernière minute, c’est que le tips est intéressant. Dans l’autre sens, un 10 keuss de Colin c’est une grosse récompense, les biffins le savent et se le disent : “ce mec est radin mais si t’as vu un vrai truc pour lui, il donne sans demander”. Surtout : il aime qu’on vienne le chercher. Et sans attendre, l’info est lâchée : Monsieur c’est Alfred. Il a un truc pour vous Alfred, il voulait le garder peut-être une journée pour obtenir le meilleur prix, mais cet objet il est pour vous, je pense. Voilà donc allez voir Alfred, ne lui en voulez pas, il faut lui dire que vous êtes un lucanos. Un quoi ? Un lucanos monsieur, j’en sais pas plus, mais Alfred il comprendra. Un lucanos, monsieur, vous êtes un lucanos. Le biffin est parti comme il est venu, sans qu’on le remarque, tel le yokaï des puces qu’il se plait à être.

Sur le stand d’Alfred, pas de gène apparente. Les mecs sont tous des habitués de la malice : on ne s’installe pas aux puces sans cela. En voyant revenir le Colin, ils ne font pas les étonnés mais calculent le bénéfice réévalué : ils espéraient le refourguer bien plus cher à bien plus naïf. Tout le monde le sait, Colin le sait, la mère de Colin le sait, la cousine d’Alfred, qui est assistante de direction dans le BTP (région de Troyes) et qui n’a aucune idée de la vie des puces, le sait. Alfred parle : hé Colin, je ne te l’ai pas sorti parce que je voulais le faire expertiser vite fait avant, tu sais, la maison Deyrolle passe souvent et tout, il n’y a aucun malaise, poto. Colin répond : Alfred, pas de “poto” avec moi quand t’inventes des sociétés secrètes débiles aux gamins. Lucanos, t’es vraiment con, toi. Ça va rester tu sais, quand je vais le raconter à Titi, on va bien se marrer. Lucanos, mais c’est quoi ton délire ? Allez montre moi ce que t’as.

Alfred s’échappe un quart de seconde et revient avec un petit cube de ficelles et de papier kraft, remballé à la va vite. Colin s’affaire sur le truc et découvre un PUTAIN DE LUCANE, ce sont ses mots. Putain putain, il répète 50 fois environ avant de reprendre son calme — il sait que son excitation augmente le prix. Le lucane est piégé dans une résine translucide malpolie qui ne fait aucun doute sur son origine. Colin tourne et retourne l’objet en retenant ses gestes, ce qui lui donne une allure toujours plus inquiétante et augmente le prix d’1€ par seconde. Les impuretés et la conservation un peu dégueulasse finisse de confirmer : Colin tient un trésor comme on en croise tous les 30 ans. Cette info, il ne doit pas la balancer maintenant car Alfred, qui par culture général et devant cette excitation doit présager de la valeur du lucane, n’a aucune idée de l’ultra rareté de cette pièce en particulier. Colin fait son rapide calcul mental et psychologique. Il n’y a qu’une dizaine de pièces similaires à celle-ci qui “vivent” encore, dont 8 hors marché : Le dernier qu’il a vu physiquement, c’était en 82 avec Thierry au Muséum d’Histoires Naturelles du Doubs. Ils voulaient péter la vitrine et repartir avec mais finalement ils ont juste fait des croquis et des descriptions. Thierry en a même fait dix pages d’aquarelles compulsives pour calmer sa frustration. Il en fait encore à l’occasion.

Si on connait Stradivarius pour les violons, Gino Sarfatti pour les luminaires et Lego pour ses blocs en plastique, on connait moins l’atelier autodidacte d’entomologie de Joseph Pretilotin. Un véritable esthète de la conservation d’insectes qui a composé une collection très pointue de Lucanes des “colonies” jusqu’à sa mort aussi anonyme qu’inattendue en 1957. Son “oeuvre” non signée et très limitée servait de base au programme de Biologie de ce qui était son école élémentaire d’après guerre : il travaillait comme petit artisan de la pédagogie et livrait lui même son cabinet de curiosité à ses collègues instituteurs qui le désiraient. Seuls 4 péquenots dans le monde connaissent son nom et peuvent reconnaître son catalogue raisonné dont Colin, Thierry, Bérengère et… Habib, un artiste contemporain de 21 ans qui a fait un travail sur les “artistes malgré eux” à l’Ensad Strasbourg (devenu HEAR) avec du lucane en présentation et… il n’a pas eu la moyenne — Pour ce second semestre il est équipier au McDo de Dorlisheim et prépare un nouveau projet sur la “TAXIDERMIE & CONSERVATION des BIENS DE CONSOMMATION PÉRISSABLES”, cela n’a absolument aucun impact sur notre récit.

La négociation du prix est rude entre Colin et Alfred. C’est une joute active entre les deux hommes qui, sur bien des aspects, ressemble à un duel d’arène à la Super Smash Bros. Chacun fait monter les % de l’autre et la gravité s’échappe vraiment au dessus des 100%. Colin, pour ne pas trop casquer, confesse que c’est une pièce peu commune mais pas trop rare, qu’il va la prendre à “titre perso” sans autre perspective de revente et “c’est dire, Alfred, que t’auras du mal à la vendre si moi même je n’ai pas d’externalité précise”. Alfred n’en a rien à branler de cette phrase pleine d’égo et il répond “ça ne prend pas de place dans mon stock, je peux le vendre dans dix ans si il faut”. Il a conscience qu’il tient un truc, mais c’est vrai qu’il aura du mal à le refiler à du non-spécialiste, aussi il ne veut pas trop se prendre la gueule avec Colin en vue de futurs trouvailles entomo. C’est parce qu’il a une info que n’a pas son interlocuteur : la source qui lui a fourni ce spécimen semble en avoir d’autres et n’y rien connaitre, à les donner presque. Il préfère perdre les 2000 boules espérés ici et gagner 10 fois 200 ailleurs dans une belle carotte à long terme qui satisfera tout le monde. Les gouttes de sueur n’en finissent plus de perler tant les deux parties font monter la pression. Faites un vrai bras de fer putain qu’on en finisse, on a envie de crier ça, mais d’ici ils nous entendent pas. Le reste des puces est calme, les affaires se font facilement, chacun dans sa spécialité, Alfred, en regardant au dessus de l’épaule de Colin, se rend compte qu’il perd 2–3 touches de valeur et il est prêt à se jeter dans le vide. La transaction se fait finalement dans un entre-deux frustrant pour les deux, mais “c’est le bien des affaires” lâche Alfred pour avoir le dernier mot, Colin lui reprend dans une phrase déconnectée et définitive “ui, Alfred, prends soin de toi”.

La chaleur dans le bide de Colin lui annule tout regret. Il quitte les puces avec son “putain de lucane”, il appelle Thierry mais Thierry ne répond pas, tain. Trop excité, presque ivre, il refuse de remonter dans sa voiture et continue sa marche en errant sans but comme un héros du surréalisme entomo qui n’a jamais existé jusqu’à maintenant. Il ne sort pas la pièce de sa poche mais vient la tâter autant qu’il peut, se rassurer qu’elle est bien là, petit tic qu’il a depuis qu’il collectionne les buvards publicitaires, puis les insectes, puis les luminaires et un peu les cailloux. C’est une maladie ce truc pour lui, une grave pathologie qui le fait pourtant bouffer, Thierry reste injoignable l’enculé. Colin ne laisse pas de messages, il faut qu’il lui dise direct sinon ça gâche tout, c’est un putain de Pretilotin qu’il a en main. Lucanus Sp… sp quoi d’ailleurs ? Il n’a même pas pris le temps de l’identifier, il a juste vu les couleurs un peu délavés, la résine mal vieillie. Et finalement son téléphone se met à sonner, un numéro privé.

La voix féminine, il croit que c’est Bérengère donc il se voit, hilare, dans le reflet de la vitre sépia de ce café et c’est vraiment narquois qu’il entame son “Allo”. Très vite il perd son allure. Le cafetier nous retranscrit ses paroles : “Comment ça La Réole?” “La Réole en Gironde, ui?” “CH de La Réole ?” “C’est quoi CH madame ?” “Comment ça Thierry ?” “Inconscient dans le talus?” “son talus ?” “Ou un autre talus ?” “Inconscient dans son talus… Putain Thierry, mais je suis sur Paris là” “Non, on est sa seule famille presque” “Ui la Bérenge… Mais ce n’est pas son assistante.” “Ui, c’est le labo de Thierry mais elle y fait ses projets, c’est une future docteure, elle a tous les défauts, madame, mais ce n’est pas une assistante. Je vous interdis de penser le contraire.” “Comment ça il veut nous voir tous les 2 ?” “Mais il est conscient donc ?” “Aah il a frappé un médecin” “Ui c’est mon Thierry ça” “Je… Merci de m’a avoir appelé madame, nous allons lui rendre visite quand nous pourrons… Je… ui, il a dû insister, je sais comme il est, merci madame, au revoir madame.”

Il recommande un café, un long, puis il compose un autre numéro. “Ui. Bérenge ?” “Ui. Attends.” “Attends. Calme toi, t’es où là ?” “Ui je suis un con, attends deux secondes, je… Déjà c’est Colin mon prénom, pas François.” “Ui François c’est une identité, comme Robert, comme Michel, c’est une identité qui permet pas mal de trucs, je t’expliquerai mais là…” “Non Bérenge je m’en fous, mais c’est pour Thierry là. Il est au CH de La Réole.” “Comment ça un CH ? Mais c’est un centre hospitalier, Bérengère, tout le monde sait ça” “Ui un malaise. Dans le talus.” “Je suis sur Paris moi, je vais faire la route là…” “Quoi Porte de Sèvres ? Qu’est ce que tu fous Porte de Sèvres ?” “Ok je te prends là bas, on pourra faire la route en 5h en se relayant et si on roule bien” “Comment ça t’as pas le permis ?”

“Je ne savais pas moi que tu n’avais qu’un vélo pliant.”


“Bérengère, tu as fait 7 pas pour me saluer et toi Colin, 6. Ça fait 13. ASSASSINS ! ASSASSINS !” Thierry crie.

Une infirmière, non alertée, finit par entrer dans la chambre afin de vérifier la perf et la température : elle fait 6 pas. “Ça fait maintenant 19”, dit Bérengère “donc tu vas te calmer direct !” L’infirmière en profite pour lâcher une petite vanne convenue comme quoi Thierry est un patient sympathique. Et t’as Thierry qui répond sans amertume et dans son ton habituel de l’extrême non-empathie : “les blagues convenues du personnel hospitalier on va s’en passer et discuter plutôt de ma date de sortie”. Ça fait marrer l’infirmière qui précise qu’il faut attendre l’avis du médecin… “Mais il ne pourra venir que quand il aura fini de poser son atèle. Vous lui avez cassé le nez”

Elle quitte notre scène de dénouement dans un rire guttural qui fout pas mal de frissons à la Bérenge. Cette dernière a surtout remarqué qu’elle n’avait pas utilisé la solution hydroalcoolique avant de manipuler la perf et elle se dit que son Thierry va se prendre un germe et perdre sa jambe. À défaut d’avoir déjà perdu la tête.

“Bon alors t’as quoi ?” demande Colin qui n’attend qu’une chose : faire péter son lucane et obtenir les félicitations du jury. Tout le trajet, avec la Bérenge, Colin a transpiré cent litres. Son lucane était planqué dans le manteau posé sur la plage arrière et, du volant, il ne pouvait ni le tâter, ni vérifier si le truc ne s’était pas envolé. “ça se peut pas, s’envoler, ça se peut pas hein Colin, ça se peut pas”, il n’a jamais réussi à se convaincre durant les 6 heures du trajet. Son état avait déjà alerté Bérengère, Porte de Sèvres, quand elle a demandé où mettre son baizenville, fou de panique il lui a dit “PAS DERRIÈREUH… Mets le dans le coffre”, et la doctorante a fait “t’as un cadavre sur la banquette ? il y a quoi derrière ?”

“J’ai rien c’est bon, ta gueule” répond enfin Thierry. Lui est alité depuis ce matin 6 heures. Il a fait un malaise dans son talus car une micro plaie non soignée à la jambe s’est infectée et, en alerte, son corps s’est éteint. Un reboot physiologique nécessaire le temps de replacer les forces vives de son corps sur la zone infectée, mais la demi minute d’inconscience a suffit à alerter tout un village. C’est Christian, partant à la coopé pour démarrer les livraisons, qu’a reconnu le pull jacquard du Thierry gisant dans le talus. Il a d’abord appelé sa femme pour confirmer si un pull jacquard dans le talus, “tu sais celui entretenu par le Conseil Général”, c’était bien inhabituel ? Et au détour de la conversation, dans le quart de seconde où sa femme a essayé de visualiser le bon talus pour ne pas confondre avec celui du Conseil Régional s’évitant ainsi une question inutile, il a remarqué qu’en plus un corps remplissait le pull. “Ça commence à faire beaucoup là” il a dit et il a freiné sec le semi-van de livraison “La Girondaise” pour en sortir en trombe. Ce n’est qu’en voulant déplacer le corps qu’il a reconnu Thierry dans le talus. En prenant son pouls, il s’est dit qu’il allait foncer à La Réole, au CH, mais la camionnette était déjà pleine… de cubis… Il a fait le 15 mais s’est ravisé et a fait le 18, “c’est mal mais ils viennent plus vite” il s’est dit. Ensuite, il a placé Thierry en position latérale de sécurité, enfin dans le vague souvenir qu’il avait de la position latérale de sécurité montrée une fois le midi à l’émission de Reichmann.

Thierry est revenu dans notre monde à ce moment précis lâchant direct “putain de merde, je crois que cette larve a réussi à me distancer”. La suite on la connait : En moins d’une heure, le village s’est mis en branle, une messe a été consacrée, les drapeaux du Vival se sont mis en berne et Madame le Maire a fait livrer des fleurs. Depuis, Thierry reste en observation afin de prévenir le risque d’une septicémie.

Un quart d’heure de silence.

Colin finit par demander pourquoi Thierry les a fait venir, lui et la “vieille” Bérenge, si il avait une annonce ou un truc : “car moi j’ai une annonce importante, vous allez être scié hein, mais priorité au malade hein”. “Vous auriez pu penser à me ramener des fringues”. Thierry il n’est pas du genre à se laisser influencer par les forceurs de son entourage. Bérengère commence à se marrer intérieurement, elle ne pouvait pas espérer mieux comme décor et commence à mimer une curiosité sur l’annonce qu’essaye de retenir, tant qu’il peut, Colin. C’est sans compter sur l’autre vétéran : “mais pourquoi elle est là elle déjà ?” Bérengère ravale. Colin : “bah c’est la dame qui m’a dit que t’étais là, elle m’a dit : ramenez l’assistante aussi ça lui fera du bien et j’ai dit ‘QUOIII ASSISTANTE ? Vous n’avez pas honte madame, c’est une future docteure madame QUAND MÊME’ et voilà.” Tout le monde se regarde un autre long instant sans bruit, l’odeur aseptisé de la chambre semble inhiber l’inspiration, un “Je peux faire pipi ?” interrompt le silence suivi d’un bruit de loquet, puis de chasse d’eau interminable, puis de loquet puis de “Je… Moi aussi ? Mmmh… Tu sais, avec le trajet…”, le même jeu reprend.

La chasse d’eau cesse enfin et Bérengère se remet à insister, “bon allez Colin, l’ancien n’a rien à partager à part l’évolution de sa température anale, donc balance ton annonce”. Thierry d’un regard, accompagne la requête. “Alooors… mes p’tits amis” t’as Colin qui retrousse ses manches comme un commercial de la Ferté-en-Brie, c’est déjà désolant. Il va chercher son manteau, la poche intérieure de son manteau. Qui met des trucs dans la poche intérieure de son manteau sauf les gars louches ? Colin. Et son lucanus. Il le montre à Thierry. Bérengère là, elle n’existe pas. Mais il continue son spectacle : “si j’te dis LE DOUBS. Si j’te dis MUSEUM. Si j’te dis PRETILOTIN. Si j’te dis COLONIE. Si j’te dis GROS LUCANES dans sa RESINE d’EPOQUE”. Thierry analyse le bousin avec la rigueur scientifique qu’on lui connait, le discours il n’en a rien à carré pour l’instant. Colin l’éxécute juste pour le spectacle. Thierry tourne le lucane, le retourne. Chaque détail et particule attire son attention. Colin dit “Un vrai. Un vrai Prétilotin dans ta main. Tu peux nier tant que tu veux, tu peux être jaloux, mais le voici.” Dans le même instant t’as Bérengère, sous cape, qui commence à fouiller son baizenville aux motifs orthoptère. Elle a tout préparé dans sa tête depuis 2 semaines, son discours, les intonations, la façon dont elle allait sortir son insecte sous résine. Elle allait tout d’abord dire “AH AH. COLIN. MOI AUSSI J’PEUX T’EN TROUVER. DU PRETILOTIN.” pinçant l’objet avec le dédain caractéristique d’une Bérengère. Elle y est, il reste un geste pour dominer le monde — Colin. Sa main s’apprête à jaillir du sac dans une cinématographie désuète, elle sent, de son aisselle, tomber une goutte de sa transpiration dans le creux de son rein.

“C’est du Bendida ça” Thierry coupe court, la salle se fige.

Le corps de Bérengère est depuis son enfance au dessus des 37° réglementaire. Sa peau constamment chaude lui donne logiquement froid dans le dos : surtout, depuis toute petite, elle souffre d’une sudation excessive. Sous les aisselles, sur le front, à la pliure du genou, les pieds aussi. Et nettoie bien la chatounette insistait sa mère. Elle avait hérité du déréglement hormonal de son père quand son frère jumeau, lui, avait avalé le génie de leur mère — c’est pour ça qu’il a failli être le mort-né des deux. Ajoutez l’anxiété à ce dérèglement et vous ne verrez plus vos fringues que comme une éponge à transpiration de votre honte constante. La transpiration est un sujet qui ne l’a jamais gênée jusqu’aux premiers jours de lycée, très vite elle a compris qu’elle sentait le paté. Mais au fond, quand tu vises la fac de Biologie, un tatouage Jean-Henri Fabre et le doctorat, c’est un bonus pour ta carrière ce rejet social. Elle dira qu’elle n’a aucun souvenir de son lycée sauf un prof de bio sympa mais déjà à la ramasse sur ses sujets à elle. La désillusion c’est le premier sentiment adulte après l’orgasme sur une image mentale de ton prof de bio. Et Thierry.

Il est là le Thierry, il attend rien de la vie avec son fake Pretilotin dans les mains. “J’texplique Colin”, il dit. “Tu regardes bien là, c’est trop détaillé. La résine est ‘trop’ vieillie pour que ce soit un lucane du Joseph. Tu vois, ça c’est le style de Bérengère. Elle écrit sur des carnets jaunis dans des usines polonaises. Elle n’achète des sac à dos que si la sérigraphie a l’air dépassé. Tu vois là, ce coin fêlé, on croirait vraiment que c’est cassé, ça sort de la bibliothèque d’une école dans la banlieue de Sochaux tu te dis, mais non, c’est pile poil la taille de la lime à ongle de Bérengère. Regarde dans son sac, tu la trouveras la lime”. Et Colin s’exécute en prenant le sac des mains comme un GIGN devant une prise d’otage. Il ne sort pas une lime à ongle mais un autre Pretilotin, circonspect. Il est tout aussi magnifique que le premier, c’est un goliathe ivoirien : les préférés de Pretilotin. Goliathus Cacicus, il les observait sur place quand il enseignait là bas et le peu de recherche faite dit qu’il en a prélevé quelques dizaines. Ça bouillonne dans le cerveau Colinesque : est-ce que ça prouve les dires de Thierry ou est-ce que Bérengère a fait une superbe découverte à son tour ? Il sait plus trop quoi penser sauf crever quelqu’un. Il trouve enfin la lime et l’installe sur l’encoche : ça ne correspond pas du tout. Colin reprend espoir et Thierry fait semblant de ne pas douter même si sa théorie commence à vaciller, il prend la lime des mains, puis le lucane sous résine et essaye de faire correspondre les deux dans une diatribe qui dit en gros que t’es empoté Colin. Le sel d’aluminium finit de se cristalliser sous les aisselles de Bérengère.

“Ne te fatigue pas Thierry”, elle dit. “Je l’ai vraiment fait tomber celui-ci. En le limant, il m’a glissé des mains”.
“AH” crie Thierry qui contient sa jubilation. Sa vieille face de professeur réapparaît : “Ils sont parfaits tes Pretilotin, Bérengère. Ils peuvent tromper tout le monde. Sauf que t’es vraiment une bouffonne. Pourquoi tu t’es fait chier en important ce Goliath africain par exemple ? Les cafards de cet hôpital suffisaient. Tu sais Bérengère”, il regarde ses ongles noircis par la crasse comme une modeuse sa dernière manucure. “La maîtrise de la résine balbutiait et Joseph Pretilotin s’est beaucoup entraîné sur les pauvres cafards qui occupaient son école. Il y a proportionnellement plus de chance de croiser un cafard qu’un lucane dans son oeuvre”. Il fait les guillemets autour du mot “oeuvre” avec ses doigts calleux. Il poursuit : “Colin s’est laissé abuser car tu as piraté son réseau de confiance, et ça c’est dramatique et on en reparlera Bérenge, mais moi, sache-le, tu ne m’auras jamais aussi facilement”.

“Abruti”, Bérengère répond. “Me sors pas ton cours de merde. T’as même pas capté que le lucane, c’était du plastique. Je les ai imprimé. Je les ai imprimé en 3D. C’est un mec qui n’a jamais observé un insecte de sa vie qui me les a modelé. Je fais comme vous les pd mais en mieux. Finies les combines pourries avec le ministère et la douane, c’est le futur là, j’peux te faire le lucane qui te fait tellement bander en un claquement de doigt, tu le veux sous résine ou sous verre ?” Elle force un rire de la Team Rocket et claque un doigt en sortant un troisième Prétilotin de son sac. “Tu piges ce qu’il se passe Thierry ? Ton petit business, ta boutique etsy ? Les petites carottes qui te payent ton Milka : tu vas devoir t’étouffer avec maintenant. Je suis assise sur une putain de montagne d’euros. Et cela se fera sans vous”.

Les 2 compères éclatent de rire à en devenir dix fois écarlates. Si Thierry n’est pas mort ce matin, c’est peut-être maintenant que ça se passe. Colin se tient l’arrête du nez pour retrouver son souffle. Il s’apprête à parler. “Bérengère. Personne n’achète d’insectes. Enfin, si. Mais personne n’achète CES insectes. Et tu le sais, sinon tu n’aurais jamais réussi à vendre ton faux à l’autre chineur là. Il ne l’a acheté que pour me le vendre. Le circuit il est rapide : un insecte de collection entre sur le marché, le téléphone de Colin y sonne en premier, t’sais”. Il secoue son téléphone pour insister sur ce qu’il dit. “Il ne se passe rien sans que je ne le sache. Au Laos j’ai un gars qui me tient une feuille excel de tous les insectes observés autant par les amateurs que les professionnels. Le gars il ne fait que ça quand il ne vend pas des ‘J’aime’ pourris à des marques de chez nous, sur ton facebook là. Le terrain, la planète, elle est quadrillée Bérengère. Même dans le fin fond de Shin-Okubo tu trouveras un de mes gars avec un filet à papillon et une boite mè… Une boite maï…” Colin se gratte la gorge. “… Une boite e-mail avec mon adresse dans ses favoris”. Bérengère n’est pas plus impressionnée qu’avant son discours, elle lâche : “T’es si bien informé que t’es pas foutu de reconnaître un Pretilotin d’une crotte moulée en quelques heures”. Colin reprend de volée : “Mais Bérengère, t’as pas besoin de te sous estimer. Tu nous aurais parler de ça : on aurait mis en place le système avec toi. T’es la famille. Si t’as réussi à m’y faire croire, c’est justement que t’as élevé le niveau”.

En fait, Colin est super dégoutté mais il essaye de retourner la situation comme le ferait Thierry. En faisant genre qu’il avait tout capté et qu’il est bon père de famille et compréhensif, ça ne fonctionne pas du tout : ni sur Bérengère, ni depuis 1987. Mais ça a le mérite d’occuper la “famille” dans la chambre d’hôpital un bon moment. Bérengère a cessé d’argumenter depuis deux heures mais les deux compères trouvent encore de quoi la contredire, on ne sait pas comment. Et là Thierry prend son air super sévère : “On peut tricher avec le Conseil Général, on peut tricher avec le Conseil Régional même. On peut tricher avec tous ceux qui n’y connaissent rien : les vignerons bio, les douanes et nos mamans. Mais jamais avec nos Entomo. Bérengère c’est grave. C’est la famille. C’est un code que je t’ai transmis, je pensais que tu avais compris. Mais si tu touches à Colin, tu touches aussi à Thierry, tu touches à…”.

“Bon OK là c’est n’importe quoi, je préfère encore me casser” et, dans l’absurdité d’un Thierry qui s’est levé couille pendante dans sa chemise de nuit d’hôpital, Bérengère quitte la pièce.


Si vous vous retrouvez dans le talus de Thierry et que vous faites environ 5247 pas vers le nord-est, vous croiserez d’abord un petit bois puis une petite clairière avec des jeunes peupliers et une source. Là dans un coin il y aura certainement une jeune doctorante avec la coupe au bol d’un chevalier de l’entomologie. Elle est assise en tailleur, l’air hilare, au milieu d’une bonne tripotée de lépidoptère. Elle fait tourner son smartphone sur l’index. Il est difficile de penser que l’on pouvait croiser quelqu’un capable de jongler ainsi avec son smartphone dans une clairière paumée de la Gironde mais c’est comme ça : Il y a des gestes improbables que des gens acquièrent à force de les faire nonchalamment. Le téléphone se met à sonner et vibrer et gigoter, il glisse alors du doigt et s’écrase, face écran, sur un petit cailloux qui lézarde la vitre sur le coup. “Fils de pute” lâche Bérengère. Elle finit par réussir à décrocher en s’entaillant le doigt.
- ALLO OUI C’EST BÉRENGÈRE

Au téléphone, un fort accent russe. Bérengère ne comprend qu’un mot sur dix. Le mec dit se nommer “Ivanov” et aurait entendu parler des “Pretilotin”. “C’est quoi ce bordel ?” elle dit ça vingt-cinq fois Bérengère. “C’est quoi ce putain de bordel ?” elle ajoute une bonne trentaine de fois aussi. Elle fait le chemin vers “les Forges” avec le doigt dans l’oreille non occupé par le téléphone et le gars finit par dire qu’il ferait mieux “qu’on se voit” et surtout : “loin de Thierry & Colin”. Quand ça finit par raccrocher elle n’a toujours absolument rien compris à ce qu’il se passe mais elle retourne sa chambre afin de retrouver son passeport. Elle gueule comme un putois. Au bout d’un long moment, c’est Colin qui finit par ouvrir la porte, le passeport de Bérengère entre l’index et le pouce qui fait la balançoire. “Tu cherches ceci ?” Bérengère, ébouriffée souffle sur la mèche qui cache ses yeux en passant la lèvre inférieur au dessus de la lèvre supérieure. Colin ajoute “J’espère que tu vas bien l’enculer notre Ivanov. On a une fête de soutenance de thèse à financer.” Elle saute dans ses bras et il vacille légèrement sous l’étreinte. Elle dit “дзякуй”.

“Cela veut dire ‘merci’ dans Google Translate.” Bérengère ajoute.

N’hésitez pas à consulter le tumblr des imaginaires entomologistes, où l’on retrouve bon nombre d’inspirations. lucanussp.tumblr.com/

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