Dans le décor de Vincent Delerm

Matthieu Chauveau
Feb 17, 2017 · 9 min read

Un nouvel album en octobre dernier, trois livres de photo, une longue tournée française et bientôt un spectacle à la Philharmonie de Paris : Vincent Delerm est sur tous les fronts. Rencontre avec l’artiste, lors de l’escale nantaise d’une tournée qui court sur encore plusieurs mois.

Salle Paul Fort, Nantes, janvier 2017 © Matthieu Chauveau

“Pop moderne”, c’est le dernier qualificatif qui nous serait venu à l’esprit pour évoquer Vincent Delerm, quand celui-ci débarquait au début des années 2000 avec un premier album à l’habillage volontairement très chanson. Dès le second, le fan de la première heure de The Divine Comedy et Tindersticks tombait le masque, en citant Frank Black dans le texte et — d’une manière plus diffuse — Neil Hannon et sa bande dans la luxuriance des orchestrations. Avec À Présent, le plus parisien des Normands (naissance à Evreux, en 1976) confirme l’évolution engagée avec Les Amants parallèles (2013) en confiant une nouvelle fois la réalisation de son disque à la paire Maxime Le Guil / Clément Ducol. Le résultat : un album à la fois ample et intime, où la voix de l’artiste ose de plus en plus l’effacement au profit de la musique. Et des textes qui, même quand ils sont personnels, suggèrent désormais plus qu’ils n’affirment. À l’image des beaux concerts que Delerm donne actuellement, jouant sur le visuel autant que sur le son, grâce un à malin dispositif de projection. Nous avons rencontré l’artiste alors qu’il s’apprêtait à monter sur la scène de la salle Paul Fort (Nantes), dans une loge dont le décor élémentaire mais familier n’aurait pas dépareillé dans Songwriting (un de ses recueils de photographies récemment édité) comme dans son songwriting. Nous lui avons proposé d’évoquer plusieurs sujets piochés au hasard.

À présent

L’album est particulièrement bien construit, avec des arrangements pleins de relief. Était-ce une volonté dès le départ ?

Contrairement à ce qu’on pense souvent, il n’y a pas d’envie particulière quand on se lance dans un album, si ce n’est celle, toute simple, de refaire des chansons. Ce disque a été long à finaliser. À l’arrivée, il apparait assez cohérent mais, en chemin, ça paraissait très décousu. Un titre comme La vie devant soi était destiné à un film, mais n’a pas été pris. Dans le décor a eu plein de textes et d’arrangements différents. Ce n’était pas du tout : “on a notre idée, on fonce”. La seule chose dont j’étais sûr, et dont j’avais fait part aux réalisateurs Maxime et Clément (ndlr. Le Guil et Ducol), c’est que je voulais une sorte de lyrisme, qu’on sente la vie, un souffle. Un côté un peu pop baroque, à la Peau d’Âne ou Divine Comedy.

Les Amants parallèles

Celui-ci semblait marquer un tournant dans ta discographie, comme si tu avais voulu élaborer une sorte de disque idéal, qui s’écoute d’une traite.

En tant qu’artiste, les premières années, tu as une sorte d’élan naturel. Tu ne te poses pas trop de questions : tu fais beaucoup de chansons. Puis tu commences à faire attention à ne pas trop te répéter. Pour éviter le truc que tu remarques quand tu es dans les vide-greniers : tu tombes sur des albums de chanteurs de variété des années 70 qui se ressemblent tous… Aujourd’hui, ce n’est plus possible de faire dix fois le même album (sourire). J’ai tous les albums de mes chanteurs préférés mais je n’écoute souvent que deux ou trois albums. À chaque fois, tu essaies donc de faire passer ton nouveau disque dans ce clan des disques préférés des gens qui t’écoutent. Et ça passe par une sorte de prise de décision radicale. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Les Amants parallèles. En revanche, si jamais tu ne supportes pas le piano préparé, t’es mal avec cet album…

Nostalgie ou À Présent ?

J’ai toujours eu du mal avec le mot nostalgie parce que souvent les gens le mélangent avec la mélancolie. La mélancolie, c’est quelque chose que j’assume totalement. Il y a des chansons très mélancoliques dans ce que j’ai fait et pour moi, ça n’est pas grave. Les chansons qui m’ont touché ne sont pas forcément à se rouler de rire : Barbara, ou même des titres très populaires comme Mistral Gagnant. Par contre, la nostalgie, je me suis toujours défendu de ça. Parce que même si je parle souvent du passé, je n’ai jamais eu l’impression de dire : “c’était génial, je veux revivre ça”. J’ai toujours eu le sentiment de faire des chansons qui sont une sorte d’état des lieux d’aujourd’hui, mais en tenant beaucoup compte du parcours, de l’histoire, de ce qui s’est passé avant. Je fais donc très régulièrement des ponts entre les époques. C’est pourquoi j’aimais bien ce titre, À présent : parce qu’il y a le mot « présent », mais que cette expression évoque le présent en regard des choses passées.

Salle Paul Fort, Nantes, janvier 2017 © Matthieu Chauveau

Name dropping

C’est drôle, aujourd’hui, j’ai refait un texte avec beaucoup de name dropping. J’ai adoré ça très vite, et je continue de trouver ça très bien. J’ai vraiment forcé la dose sur mon deuxième disque. Alors après, le truc était foutu. Je me souviens d’un article sur Les Amants parallèles qui disait : “Dalida, Johnny Marr, Mia Farrow : Delerm ne change pas”. Alors que c’étaient les trois seuls noms de l’album ! Sur n’importe quel disque, tu trouves des noms propres… Et quitte à avoir certaines étiquettes, celle-là me plaît plutôt, parce que je sais pourquoi je l’ai. Le name dropping est assez facile à critiquer. On peut te dire : “moi aussi, je peux te faire une chanson en citant Catherine Deneuve”. Mais, comme pour tout, c’est la manière de faire qui compte. Prends Domicile Conjugal de Truffaut, le sujet n’est pas incroyable : le mec vit avec sa nana, il est dans sa cour, etc. Et pourtant, c’est génial. Ce qui compte, c’est le style, l’élégance. Je ne dis pas que j’ai ça, mais c’est ce que je vise.

Cinéma

Il paraît que tu réalises un film ?

Oui. Mais ce sera un truc un peu ovni, une sorte de collage de fragments, dans la lignée de ce que j’ai pu faire au théâtre avec Memory. Je ne bascule pas dans la catégorie réalisateur. Je suis chanteur et j’aime bien de temps en temps aller vers des choses un peu satellitaires, mais en revenant toujours à la chanson. Par contre, le cinéma a toujours été présent. D’une manière très nette dès mon premier album, avec le bandeau sur la pochette et Trintignant, Fanny Ardant… Ensuite, je me suis mis à utiliser des codes du cinéma sur scène, comme la voix off, et aussi dans mes arrangements. C’est devenu assez net à partir des Amants. J’ai commencé à bien aimer le fait de laisser les gens compléter, à laisser la musique gagner du terrain sur le texte. Alors qu’à mes débuts, une chanson comme Deauville sans Trintignant se finissait d’une manière très définitive : “Il a raté sa vie. À Deauville sous la pluie.” Paf. Conclusion absolue ! Maintenant, j’aime bien que ce soit plus ouvert, qu’on ne soit même pas sûr d’avoir totalement compris l’intention…

Photographie

J’ai commencé à en faire avec les tournées (il regarde la loge, autour de lui). Parfois, le décor est un peu triste. Mais avec la photo, tu finis par trouver une poésie là-dedans. Quand tu es un peu crevé, tu as vite fait de te dire : “Mais qu’est-ce que je fous là. Je suis dans une ville que je ne connais pas. J’ai deux enfants à Paris.” Évidemment, ça n’est pas du tout politiquement correct de dire ça. Il faudrait dire que c’est génial de jouer partout. Et au final, tu es toujours content au moment de monter sur scène. Mais dans l’après-midi, tu peux avoir des moments de doute. La photo a vraiment changé les choses à ce niveau, même si cela reste quelque chose d’assez intuitif pour moi. Alors que la musique, je peux te dire pourquoi j’en fais : c’est un genre très intime, très affectif, qui te touche en trois minutes. La photo, c’est davantage quelque chose que j’aime bien, mais que je n’ai pas du tout cherché à organiser. Pour mes livres de photo, à la base, j’étais juste arrivé chez l’éditeur en lui montrant ce que je faisais pour avoir des conseils. Ce que je ne fais pas du tout en musique, où ça ne m’arrive jamais de m’en remettre à d’autres gens.

La dernière fois que je t’ai vu / Le garçon

Effectivement, ces deux morceaux ont un point commun : c’est comme si je m’étais autorisé à faire une chanson complètement perso, sans aucun détour. Sur ces deux titres-là, il n’y a pas un micro-truc qui ne soit pas vrai. Alors que tout le reste de l’album va vers quelque chose de plus général, d’extérieur. Je pense être un garçon qui ressemble pas mal au grand-père de La dernière fois que je t’ai vu. Il y a une sorte de sens, comme un lien entre les deux titres. Dans Les Amants parallèles aussi, il y a avait des trucs très personnels. À tel point que j’ai dû dire en promo que c’était un mélange, mais en fait : que dalle (sourire). Et je suis sûr qu’on pourrait trouver des trucs perso dans les premiers disques. Bon, c’est une sorte de tarte à la crème dans l’écriture de chansons, ça.

Les Chanteurs sont tous les mêmes ?

Quand tu fais des disques, la seule chose qui compte, c’est que ça ne ressemble à rien d’autre. Pour moi, le piège absolu, c’est quand tu te dis : “C’est cool ça commence à sonner comme The Divine Comedy ou Tindersticks, des groupes que j’adore.” Tu es comme flatté d’avoir rejoint le club. Mais ça ne va pas, parce que de toute façon, ils le feront toujours dix fois mieux que toi. Mon premier album était volontairement très bizarre de ce côté-là. Il était très français, avec un quatuor à corde, sans aucune rythmique. C’était un moment où tout le monde était très complexé sur le côté chanson qui était vraiment perçu comme ringardos. Si tu faisais un disque, il fallait à tout prix montrer qu’il y avait un peu de pop dedans. Moi, j’étais hyper popeux à ce moment-là, mais c’est justement pour cette raison que je me disais : “Tu dois choisir ton camp, la chanson”. Je me suis un peu détendu là-dessus ensuite.

Indie pop

“Les filles indie pop à frange” (ndlr. extrait des paroles du morceau Hacienda, sur Les Amants parallèles). Un jour, on m’a dit que j’avais écrit Hacienda pour plaire aux Inrocks et à Magic. C’était drôle. Mais c’était pas faux ! J’ai été très touché par exemple lorsque les Inrocks ont fait un papier sur mon premier disque. Pour moi, c’était une sorte de récompense à ne pas avoir fait le faux-jeton, à ne pas avoir fait semblant de faire de la pop. Qu’un journaliste ait entendu dans ce format-là le côté différent de ce que je faisais, ça m’avait vraiment touché. C’est un grand souvenir, ça, parce qu’à l’œil nu, les ingrédients n’étaient pas les bons. Et puisqu’on parle de pop, aujourd’hui, Dominique Dalcan m’a demandé mon adresse pour m’envoyer son dernier album : ça m’a fait plaisir…

Nouvel album À Présent (Tôt ou Tard) disponible.

En tournée dans toute la France, et à la Philharmonie du 4 au 7 avril pour une création inédite.

Livres photo disponibles chez Actes Sud.

Magic RPM

La revue pop moderne Magic fait son grand retour en janvier 2017. Fidèle à son ambition d’embrasser la pop au sens le plus large, elle vous retrouvera tous les 2 mois en kiosque et ici tous les vendredis.

Matthieu Chauveau

Written by

Journaliste & photographe freelance (@magicrpm, www.kostar.fr, @WikNantes, @ruepremion, @OuestFrance44…)

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La revue pop moderne Magic fait son grand retour en janvier 2017. Fidèle à son ambition d’embrasser la pop au sens le plus large, elle vous retrouvera tous les 2 mois en kiosque et ici tous les vendredis.

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