NV, idéal synthétique

NV (Crédits : Matvey Fiks)

Vous ne le connaissez probablement pas, mais c’était l’une des perles cachées de 2016. Un disque qui a échappé aux radars du grand public. En dix titres foisonnants, la Russe Kate Shilonosova, alias NV (à prononcer à l’anglaise) signait avec son premier album Binasu un tour de force discret au rétro-futurisme scintillant. Un brillant mélange de synthpop arc-en-ciel et d’abstraction moléculaire, faisant d’elle l’une des voix les plus prometteuses de la pop moderne. Un an après sa sortie originale en cassette au sein du catalogue ésotérique d’Orange Milk Records, Binasu (“Venus” en japonais) est réédité en 33 tours sur le label franco-japonais Mind Records. L’occasion rêvée de revenir avec Kate sur son parcours, et de cartographier la constellation de ses projets et de ses influences, entre expérimental et pop japonaise.


Ta carrière débute en 2013 avec l’EP Pink Jungle. Il propose une pop électronique très directe, assez éloignée de ton album Binasu. Quel regard portes-tu dessus ?

Je l’aime toujours. Il m’inspire un doux sentiment de nostalgie. Mais c’est vrai que je me demande parfois comment j’ai pu enregistrer pareils morceaux…

Comment expliques-tu ton évolution jusqu’à Binasu ?

Juste après avoir sorti l’EP, j’ai commencé à jouer pour le Scratch Orchestra de Moscou, qui reprend des morceaux du compositeur expérimental Cornelius Cardew. Soudain, j’étais dans cet immense ensemble, rempli de types un peu fous. Ça a bousculé ma perception de l’art en général. Pendant un an, j’ai appris à improviser, à penser différemment la musique, de manière plus personnelle. J’ai beaucoup composé, j’enregistrais tout ce qui me passais par la tête. Je me suis rendue compte que je ne pourrais pas exister musicalement tant que je me limitais à faire des choses comme Pink Jungle. Un peu déprimée, j’ai pensé arrêter le projet NV. Et puis, peu de temps après, en 2014, j’ai été invitée à participer à la Red Bull Music Academy de Tokyo. Ça a été un tournant.

Et Binasu a été enregistré à la suite de tout ça ?

Non, l’album a été terminé juste avant que je parte pour Tokyo en fait. Au moment où j’ai été invitée là-bas, on m’a dit qu’il fallait que j’y joue un concert d’une heure. Je n’avais alors que les trois morceaux de Pink Jungle ! Comme j’étais trop timide pour leur avouer la vérité, j’ai été obligée de terminer dans l’urgence toutes les démos et les expérimentations que j’avais accumulé. Binasu a donc été finalisé assez rapidement, dès 2014. Après ça, il a fallu que je trouve un label pendant pas mal de temps. C’est pourquoi le disque n’est sorti qu’en février 2016

(Crédits : Jenia Filatova)

Comment s’est passée la composition ?

Tous les morceaux sont venus différemment. Parfois, ça arrivait d’un coup. C’est le cas pour Dance, dont j’ai trouvé tous les riffs directement, en jouant avec les réglages de mon clavier. Parfois, les choses s’additionnaient par accident, pas à pas. Et puis il y a des titres comme Binasu ou Kata qui ont pris des mois à être terminés… Je partais de versions de travail un peu brutes mais déjà très complètes et j’ai beaucoup rechigné à leur donner une structure cohérente, de peur de les gâcher. Par paresse aussi… En vérité, je ne suis pas du genre à bosser sur mes morceaux pendant des heures. Le perfectionnisme fait perdre une certaine légèreté.

C’est un album fait à la maison ?

Totalement, de la pure pop de chambre. Je n’ai pas passé une minute dans un studio !

Il y a un tout un kaléidoscope de synthétiseurs sur ce disque. Tu peux nous parler de ton matériel pour l’enregistrement ?

J’ai principalement utilisé le Korg Poly-800 II [synthétiseur produit entre 1983 et 1987]. Un ami m’avait prêté le sien mais je ne voulais pas m’en séparer. Alors je m’en suis acheté un ! Je l’ai tellement utilisé sur Binasu que j’ai maintenant l’impression d’en avoir fait le tour, mais il reste l’un des meilleurs synthétiseurs au monde pour moi. J’aime aussi les instruments Novation. L’Ultranova est mon clavier principal, je l’emporte toujours avec moi : c’est une sorte de petite station spatiale, il y a tellement de sons et d’options dedans. C’est le successeur du Supernova, qui datait de la fin des années 90 et que j’ai également eu à ma disposition pendant quelques mois, au cours de l’enregistrement de Binasu.

Il y a un vrai soin apporté aux percussions dans tes morceaux. Ce ne sont pas que des boites à rythmes qui tournent en boucle : il y a des variations et des nuances très organiques. Comment ça s’est passé ?

C’est drôle que tu dises ça parce qu’il n’y a pourtant que des sons de batteries samplés sur le disque. J’utilise même parfois les kits par défaut du logiciel Ableton ! Tout a été joué au clavier. L’important pour moi, c’est la texture. J’aime créer des séquences rythmiques par superposition, autour de sons différents. Pendant l’enregistrement, j’improvisais donc les parties de batterie au fil du morceau, comme si c’était du live. Et je ne recalais rien à la mesure ensuite, pour éviter de rendre ma musique trop robotique.

Une de tes influences principale, c’est la pop japonaise, principalement celle des années 80. On pense à des figures clé comme Haruomi Honoso ou Miharu Koshi, mais également à des groupes plus obscurs comme le Mkwaju Ensemble sur Bells Burp. Quels sont tes artistes préférés de cette période ?

Ah, c’est drôle, j’ai découvert le Mkwaju Ensemble il y a quelques semaines seulement ! Le compliment me touche, tant la pop japonaise de cette période me semble être à un niveau inaccessible pour moi. La liste de mes artistes préférés varie tous les mois selon l’humeur, mais j’y met sans hésitation Mariah, Chakra, Expo, Hiroshi Yoshimura, Haniwa-Chan, Picky Picnic, Miharu Koshi, Chiemi Manabe, Mishio Ogawa, Matsutoya Yumi… Ok j’arrête ! Et puis, évidemment, il y a le Yellow Magic Orchestra, mais je crois que je préfère les albums solos de ses membres. L’album Philharmony (1982) de Haruomi Hosono a été un disque clé : je l’ai beaucoup écouté pendant l’enregistrement de Binasu, et c’est lui qui m’a inspiré cette combinaison étrange entre des chansons pop et des morceaux ambient.

Qu’est ce qui te plait autant dans cette musique ?

Je la trouve fascinante. Les artistes expérimentaient énormément avec les nouveaux synthétiseurs et les boites à rythmes, parfois de manière très singulière, mais avec toujours un sens de la mélodie accrocheuse. C’est parfois risible tout en étant atmosphérique et superbe. C’est ça que j’adore et qui m’inspire : cette liberté totale. La possibilité de faire tout ce que tu veux, même être ridicule.

Il y a un grand regain d’intérêt en ce moment autour de la J-Pop de cette époque, de la City Pop jusqu’au Techno Kayo. Comment l’interprètes-tu ?

Je ne sais pas trop. En ce qui me concerne, j’en écoute depuis toujours. Mais j’ai l’impression qu’il y a tout un public en quête de sons différents, tout particulièrement dans le domaine de l’ambient. Et une fois dedans, la liste des artistes se déroule au gré des connections : les gens découvrent Midori Takada, creusent puis vont vers Miriah, Mkwaju Ensemble, etc.

À ce propos, la fin de ton morceau Binasu est une citation directe du morceau 体育祭 (Taiikusai) de Haniwa-Chan et de sa coda épique. Pourquoi avoir repris ce passage là ?

La fameuse vidéo live de Taiikusai par Haniwa All-Stars. La coda mentionnée dans l’interview et reprise dans le morceau Binasu débute à 5:29

À la base, la fin du morceau Binasu était complètement différente. Mais au moment de terminer ce titre, j’ai découvert Haniwa-Chan. Je regardais en boucle sur YouTube des lives que le groupe avait faits sous le nom Haniwa All-Stars. Cette chanson m’a fait une telle impression que je voulais juste me sentir proche de tous ces musiciens merveilleux. Pour moi, la version live avec l’orchestre est un must : j’aimerais sonner comme ça. Et cette coda, c’est la quintessence du cool de la J-Pop de cette époque. C’est comme ça que sonne l’amour pour moi et je voulais partager ça avec tout le monde. Alors j’ai fait cette citation, totalement assumée, directe, qui concentre tout cet amour. Bon, évidemment, sur le moment, j’ai eu aussi peur qu’on crie au plagiat (rires).

C’est une comparaison un peu usée, mais il y a aussi un peu de Kate Bush sur Binasu, particulièrement la pop arty et abstraite d’un disque comme Hounds of Love. Est-ce une inspiration ?

Étrangement, ce n’est que très récemment qu’on a commencé à évoquer Kate Bush à propos de ma musique. Ce n’est pas une influence directe mais je l’ai beaucoup écoutée. Ce qui m’impressionne le plus chez elle, c’est la façon dont elle interprète ses propres morceaux : ses mouvements, son attitude à la fois minimaliste et ultra-sensible. J’adorerais m’exprimer ainsi, en utilisant le langage corporel avec la même grâce. Mais je suis encore trop rigide pour ça !

Tu parlais tout à l’heure de l’influence d’Haruomi Hosono sur le fait de faire un album très contrasté, entre des tubes et des passages instrumentaux plus aériens. Comment s’est faite la division au moment de l’enregistrement ?

Tout est venu en même temps. J’ai toujours pensé que je devais faire des chansons pop parce que j’en étais capable, mais il m’a fallu du temps pour réaliser que j’étais également libre de ne pas faire de la pop. Ça a été une vraie libération de m’autoriser ce mélange. Ce sont différents aspects de ma personnalité qui rentrent en résonance. Ça peut sembler curieux, mais c’est tout naturel à mes yeux. Quelques titres comme 3 Arms ou Grass In The Woods devaient contenir de la voix, mais je me suis rendue compte que cette absence ne les rendait pas incomplets.

(Crédits : Jenia Filatova)

Sur la version japonaise de Binasu, on trouve un morceau bonus enregistré avec Angel Deradoorian (ex-Dirty Projectors), intitulé Konicchiwaa. Comment s’est passée cette collaboration ?

Je l’ai rencontrée pendant la Red Bull Music Academy à Tokyo en 2014. Mais les deux semaines là-bas étaient si intenses que nous n’avions pas eu le temps de faire quelque chose ensemble — il y avait trop de gens brillants sur place ! Nous avons eu une deuxième chance au printemps dernier, dans le cadre d’un autre programme de l’Academy, à New-York cette fois-ci, qui réunissait d’anciens participants. On s’est dit que c’était un signe et qu’il fallait absolument faire quelque chose ensemble. On a donc enregistré là-bas. Le morceau est venu en improvisant sur nos claviers en s’amusant à dire bonjour dans toutes les langues avec des effets vocaux ! C’était très facile et vraiment marrant. J’adore Angel, elle est ultra talentueuse. J’espère pouvoir passer plus de temps avec elle un jour, histoire d’enregistrer quelque chose de plus long ensemble.

Tu as beaucoup tourné pour soutenir Binasu en 2016, en solo et avec un groupe. Que retiens-tu de ces expériences ?

Je ne sais toujours pas trop ce que je pense des concerts. C’est toujours beaucoup de stress. Après avoir beaucoup voyagé, j’ai appris à me détendre un peu, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’ai vraiment besoin de jouer si souvent. Est-ce qu’il ne serait pas mieux de se concentrer sur la composition ? Jouer uniquement avec des machines m’a également un peu lassée dernièrement. Je préfère donc être entourée d’êtres humains, qui font des erreurs. Dans l’idéal, j’aimerais bien avoir un groupe qui rejoue chaque partie du disque, mais ça ferait beaucoup de monde (Rires.). On a tout de même réussi à interpréter Bells Burp en live une fois en montant un mini-orchestre, avec des partitions !

Tu es également guitariste-chanteuse dans le groupe post-punk Glintshake. Vous avez sorti un nouvel album en septembre dernier. Un disque nerveux, sec, très différent de l’univers de NV. Est-ce un équilibre pour toi d’avoir ces deux projets ?

J’adore jouer avec Glintshake. Tous les ans, nous devenons un meilleur groupe. Dans un monde parfait, j’aimerais qu’on ait une discographie à la Can ou Chakra. On y est presque, mais il faut qu’on apprenne à lâcher prise. Avec les autres membres, je me sens très calme, confiante. Et puis, là encore, ce sont des êtres vivants, donc des tas d’opportunités de faire des erreurs ! J’adore les erreurs, c’est ce qui nous fait vivre. La vraie différence entre Glintshake et NV, c’est qu’on compose ensemble, on improvise ensemble. Ça a des inconvénients, mais c’est l’occasion de ne pas me perdre dans mon propre ego et d’aiguiser ma capacité à coexister avec des gens. C’est tellement précieux que je ne voudrais pas m’en séparer maintenant.

La semaine dernière, tu as sorti une bande-son très réussie pour le film soviétique muet Forty Hearts de Lev Kuleshov, datant de 1931. Comme s’est passé ce projet ?

Un ami à moi tient un festival durant lequel des musiciens Russes et étrangers sont invités à jouer devant des vieux films soviétiques, dans un des parcs de Moscou, en été. Il m’a proposé d’y participer. Au début, je devais travailler sur une comédie, mais ça ne m’intéressait pas vraiment. Ils m’ont donc proposé celui-ci. Je n’avais jamais fait ça auparavant.

Le résultat mélange des paysages synthétiques avec des sons plus acoustiques. La flute est à l’honneur par exemple…

Depuis un an, j’enregistre des amis à moi jouer différents instruments : flute, trompette, marimba, saxophone. Ce sont des musiciens assez connus dans le milieu de la musique classique Moscovite. Je leur demande d’improviser des trucs puis je les étire, les transpose, les découpe. C’est le cas pour ce projet. Je voulais donner au film un côté plus humain. Une rencontre entre la nature et l’industrie, comme les usines électriques dont parle le film.

Binasu a presque un an maintenant. Pourtant, il vient d’être réédité en vinyle par Mind Records, tu as fait un clip pour Kata et le bouche-à-oreille semble grandir autour de toi…

Je suis très heureuse que l’album ressorte, que les gens aient aimé la vidéo pour Kata, mais ma tête est ailleurs maintenant, dans mes nouveaux morceaux. Et bien que je rêve de faire des clips pour Dance et Binasu, j’aimerais surtout finir mes nouveaux morceaux.

Que peut-on attendre en toi dans les mois à venir ?

J’ai le projet de sortir quelque chose de purement abstrait, avec des instruments acoustiques, dans la même veine que la bande-son de Forty Hearts. J’ai déjà quelques titres terminés. L’un d’entre eux sortira bientôt chez Mind Records en single. Et puis j’ai également des tas de chansons pop et de trucs ambient dans les tiroirs. Cette fois-ci, j’aimerais peut-être sortir deux albums, avec chacun leur concept. J’ai bien assez de morceaux, il faut juste que je finisse tout ça le plus vite possible (rires) !

Binasu est disponible ce mois-ci en 33 tours chez Mind Records.