« Imaginez le monde de demain et créez-le, vous avez le pouvoir en vous pour ça »

De passage à Lyon le 5 mars dernier, le Prix Nobel de la Paix 2006 est venu semer les graines du social business auprès des étudiants d’emlyon business school. Retour en 5 cinq points sur les enseignements de l’inventeur du micro-crédit.

Dire que la trajectoire du Prix Nobel de la Paix 2006 est inspirante relève d’un certain euphémisme. Né en 1940 dans le district de Chittagong au Bangladesh, Yunus est le troisième enfant d’une fratrie de quatorze. Particulièrement brillant, il s’inscrit à 17 ans à l’université de Dacca pour y étudier l’économie — avec le succès qu’on lui connaît désormais. A 21 ans, il monte sa première entreprise, part finir son doctorat aux Etats-Unis et, après la déclaration d’indépendance de son pays natal, devient responsable du département d’économie de l’Université de Chittagong en milieu rural.

Alors qu’il aurait pu ronronner paisiblement, Muhammad Yunus constate avec effroi l’extrême détresse aux abords de son campus. « Il y avait un décalage bien trop grand entre ce que j’enseignais, ce que je voyais et la réalité de la vie. Des gens mourraient de faim dans les villages avoisinants. J’ai dû m’extirper de ce monde, chercher à me rendre utile ». Comment apporter de la dignité aux plus pauvres ? En les aidant à entreprendre.

C’est ainsi qu’en 1976 naît la Grameen Bank (officiellement certifié établissement bancaire sept années plus tard). Sa mission : apporter des solutions de micro-crédit vertueux à des entrepreneurs trop pauvres (ultra-majoritairement féminins) pour bénéficier du système « conventionnel ». En tout point révolutionnaire, le système Grameen a permis à des millions d’âmes d’échapper à l’extrême précarité. Sur quels fondements reposent cette philosophie généreuse et altruiste ? Réponse en 5 points

Leçon n°1 : PRENDRE DE LA HAUTEUR, MAIS PAS TROP

« Etudier à l’Université, puis y devenir enseignant, m’a permis de prendre de la hauteur sur le monde. Un peu à la façon d’un oiseau. Cependant, l’oiseau est trop haut et voit parfois mal ». C’est ainsi que l’économiste et entrepreneur décida de se rapprocher de la terre ferme, « tel un ver de terre. J’ai pu voir, toucher et ressentir la détresse des gens » (…) « c’était au départ douloureux d’être aussi proche des victimes et de leurs bourreaux. Il me fallait trouver un moyen de leur apporter de l’espoir ». Et c’est ainsi qu’il décida de prêter ses propres deniers avant même la création de la Grameen Bank. Afin d’aider les plus pauvres à retrouver une activité et leur dignité.

Leçon n°2 : ALLER AU BOUT DE SES IDEES

Lorsqu’il fonde son système de micro-crédit, Yunus se remémore d’une vague de scepticisme. De tous les avertissements et autres remarques lapidaires qu’il a pu entendre à l’époque. « C’est impossible », ou encore « c’est stupide » mais aussi « vous allez perdre votre argent ». Sereinement, Muhammad Yunus s’est « borné à ne pas accepter la critique, à défier le système établi (…) La réalité est tellement simple, on la rend compliquée. Ce n’est pas parce qu’on emprunte la même route que l’on arrivera à la même destination » philosophe-t-il aujourd’hui. Résultat des courses : son business social s’est épanoui et il est implanté dans 50 000 villages et 1400 succursales. Depuis sa création, près de 5 milliards de dollars ont été empruntés avec un taux de remboursement de presque 97 %.

Leçon n°3 : REMETTRE L’HUMAIN AU CŒUR DE L’EQUATION

« La pauvreté est un bonsaï. Elle consiste à faire pousser dans un petit pot la graine d’un grand arbre » avant d’ajouter que « on ne donne pas assez de place aux gens ». Avec la Grameen Bank, Yunus a montré « la porte aux entrepreneurs potentiels et offert de l’oxygène » à l’économie locale. Faisant fi du vieil adage « on ne prête qu’aux riches », Yunus milite pour un business model aux vocations où l’humain n’est pas une inconnue dans l’équation.

Leçon n°4 : SAVOIR SE REPOSER SUR LES GRANDS GROUPES

Fort du succès de sa Grameen Bank, Muhammad Yunus a fait bouger les lignes en continuant d’entreprendre pour le bien en compagnie de grandes firmes. On pense notamment à la Grameen Danone Foods parce que « le bon business sert le genre humain ». Il se rapproche donc de Franck Riboud, PDG de Danone et, ensemble, ils fournissent des produits laitiers de première nécessité à des prix accessibles (0,10€) pour la population locale du Bangladesh. En collaboration avec Adidas, il s’est engagé à chausser pour moins d’un euro les plus démunis et ainsi réduire les risques viraux.

Leçon n°5 : ÊTRE SON PROPRE PATRON

« Tout le monde parle du chômage. Moi je dis aux jeunes d’arrêter de chercher un emploi. Crée-le, sois entrepreneur (…) On ne décroche pas un emploi en frottant la lampe d’Aladin : vous êtes la lampe d’Aladin » avant d’exhorter la jeunesse présente dans l’assemblée — qu’il considère comme la génération la plus puissante de l’histoire de l’humanité — à créer « un nouveau monde ». Entreprendre est selon lui le meilleur « moyen de survie depuis la nuit des temps ».

Timothée Barrière (avec Antoine Allègre)