Le Maroc, terrain d’expérimentations pour un modèle africain d’enseignement supérieur

En septembre 2018, 900 000 étudiants ont fait leur rentrée dans l’enseignement supérieur marocain. Un record, malgré les paradoxes du model éducatif d’Afrique du Nord. Car bien que le taux d’insertion professionnelle des diplômés des universités marocaines reste en effet assez faible -alors même que le Maroc a besoin de former toujours plus d’ingénieurs ou de managers- de nombreux établissements étrangers se sont implantés dans le royaume chérifien ces dix dernières années.

Pour Tawhid Chtioui, Directeur Général Afrique d’emlyon business school, la solution passe par la création d’une offre locale de qualité, pensée pour les besoins spécifiques des étudiants et des entreprises du royaume. Loin des grands discours ou des biais colonialistes, cette approche serait la seule viable pour former une élite locale consciente des enjeux majeurs du continent

Les difficultés de l’enseignement supérieur pour le public marocain

Déconnexions des réalités économiques, gouvernance discutable, problèmes de langue suite à l’arabisation de l’école et du collège… Dans son dernier rapport publié fin août 2018, la cour des comptes n’est pas tendre avec les 14 établissements de l’université publique marocaine. La situation s’est même dégradée dans les dernières années : entre 2003 et 2014, le taux d’encadrement pédagogique par enseignant est passé de 27 étudiants à 56. Au-delà de ces difficultés structurelles, l’arabisation de l’école publique crée des problèmes linguistiques à l’université, où l’enseignement est très majoritairement pratiqué en français, voire en anglais. La question des frais de scolarité, créatrice d’inégalités, n’arrange rien. Conséquence : l’université publique marocaine peine à offrir des débouchés, alors que le chômage des jeunes, 26% pour les 15–24 ans (jusqu’à 42,8% en milieu urbain) demeure une réelle préoccupation nationale.

De nouvelles compétences à pourvoir

En forte croissance, l’industrie automobile marocaine est très demandeuse de profils qualifiés

Pourtant, la demande demeure forte au Maroc pour les jeunes diplômés, notamment à bac+4 ou plus. Alors que son industrie se développe, notamment l’automobile, le textile ou la métallurgie, les besoins du Maroc en ingénieurs ou en managers vont augmenter fortement dans les années à venir. De même, la dimension internationale des profils est très valorisée : pour un petit pays, la capacité de penser global devient très importante. Or, « soit les jeunes partent faire leurs études à l’étranger, au Canada ou en France, par exemple, soit ils développent cette vision internationale au pays. Mais dans ce cas, il faut pouvoir les accompagner et leur proposer un enseignement adapté », poursuit Tawhid Chtioui,. A l’inverse, s’appuyer sur les enfants de la diaspora ne suffit pas : le turn over est deux fois plus élevé pour ces profils dans les entreprises marocaines. Leur background international se heurte à une méconnaissance du fonctionnement local des affaires. A l’inverse, les diplômés formés au Maroc disposent des réseaux et d’une certaine familiarité avec l’écosystème local. Toute la question est de pouvoir les faire monter en compétences…

Un marché qui aiguise tous les appétits

Ces dernières années, la forte demande en formation supérieure a aiguisé les appétits des acteurs publics et privés étrangers. Les Américains, avec l’IES Abroad, les Anglais, avec SIST, antenne de l’université de Cardiff, bientôt les Chinois, ont pris pied sur un marché où l’on repère surtout les campus de grandes écoles de commerce et d’ingénieurs françaises : l’ESSEC à Rabat, emlyon business school Afrique, l’ENSAM et Centrale à Casablanca, l’INSA International à Fès, les Mines à Ben Guérir… Les établissements sont nombreux, quoiqu’avec des tailles modestes (des promotions de 50–100 personnes en moyenne) « mais la réussite est loin d’être comparable entre toutes les structures », estime Tawhid Chtioui. « Beaucoup n’ont pas saisi la totalité des enjeux, et le marché reste très restreint. Après tout, une minorité d’étudiants peut se permettre de payer ces frais de scolarité, alignés le plus souvent sur les tarifs français. » Deux ans après l’ouverture de son campus à Rabat, l’ESSEC a ainsi rapatrié en France la première année de son Global BBA. Officiellement pour des raisons pédagogiques — mais aussi parce que le recrutement d’étudiants locaux est resté limité.

Pour se faire une place dans l’enseignement supérieur marocain -mais la question s’étend à l’ensemble des pays africains à forte croissance- il s’agit donc de penser son enseignement spécifiquement pour la réussite des étudiants locaux, en adéquation avec le marché du travail.

Construire local, penser global

Impossible d’arriver donc au Maroc avec ses idées préconçues, son catalogue de cours et son programme de recherche européen à dérouler. « Il y a une vraie nécessité de co-construire une production de connaissances liées aux problématiques du Maroc et du continent africain » insiste Tawhid Chtioui. Pour emlyon business school Afrique, ça se traduit notamment par des programmes Executive pensés pour assurer la transformation des entreprises marocaines, ou encore la création des MOOCs « Entreprendre au Maroc » et « Introduction to Doing Business in Africa », gratuits et accessibles massivement, développés directement sur le campus. Et bien sûr, l’accès aux formations habituelles d’emlyon business school, dont Casablanca n’est qu’un campus parmi d’autres. « Notre dimension internationale est d’ailleurs renforcée par l’obligation pour les étudiants d’accomplir une partie de leur scolarité sur un autre campus d’’emlyon business school, à Shanghaï ou en France , par exemple. » Cette double logique, globale et ultralocale, se retrouve également dans la composition du corps professoral, qui mêle à parts égales professeurs d’emlyon business school venus d’autres campus, de permanents installés à Casablanca et d’experts locaux reconnus, capable d’apporter cet apprentissage professionnalisant purement marocain.