Qui sont ceux qui ont vécu le confinement comme une période épanouissante ?

Co-écrit par Joonas Rokka, Karine Raies, Lotta Harju, Maira Lopes, Massimo Airoldi, membres du Lifestyle Research Center

knowledge @emlyon
Jul 29, 2020 · 8 min read
Le niveau d’activité physique a notamment favorisé le bien-être ressenti. Tzido Sun / Shutterstock

Le coronavirus continue de faire des ravages dans le monde. Les répercussions du niveau extrême de stress et d’anxiété qu’il engendre peuvent avoir des conséquences graves sur la santé physique et sur la vie des gens.

Alors que la deuxième vague de confinement et son cortège de restrictions font déjà leur apparition dans certains pays, on ne connaît encore que trop peu l’impact immédiat de ces mesures sur le bien-être de la population.

Au sein du centre de recherche Lifestyle de EM Lyon Business School, nous avons mis en place une vaste étude menée en France et au Royaume-Uni — pays les plus gravement touchés par le virus en Europe, totalisant chacun plus de 30 000 décès à ce jour — afin d’analyser les conséquences de la période de confinement sur le bien-être et les comportements de la population.

Pour cela, nous avons cherché à établir les domaines pertinents de la vie courante susceptibles d’être impactés par le confinement ainsi que les facteurs pouvant expliquer des variations en matière d’impact. Notre analyse nous a permis de distinguer cinq profils types différents de personnes, en fonction de leur niveau de bien-être psychologique — ou mental — pendant le confinement.

Dans le cadre de notre enquête, nous avons interrogé 1040 personnes, réparties entre la France et le Royaume-Uni. Les données ont été rassemblées à la fin du confinement en mai 2020.

Nous nous sommes intéressés aux effets impactant le bien-être physique et psychologique, la vie professionnelle et étudiante, la situation financière et les habitudes de consommation comme, par exemple, les habitudes alimentaires, les relations sociales, l’exercice physique et l’usage de médias.

La période de confinement a été vécue de manière très différente selon le profil des personnes. Renata Apanaviciene/Shutterstock

Le bien-être psychologique se mesure ici selon la fréquence à laquelle l’individu ressent des émotions positives ou négatives tout au long de l’enquête, et selon certains facteurs sociopsychologiques tels que le sentiment d’une vie pleinement accomplie, comment les relations sociales sont vécues, le niveau d’estime de soi, et la relation à la vie en général.

De manière tout à fait intéressante, les cinq groupes types identifiés se révèlent très homogènes, quel que soit le pays. Ils ont en commun les caractéristiques clés suivantes :

  • Les épanouis (21 % des personnes interrogées). Dans ce groupe, on trouve le niveau de bien-être général le plus positif. Les personnes interrogées déclarent avoir ressenti des émotions positives (joie, bonheur, satisfaction) fortes de manière fréquente pendant le confinement, par rapport aux émotions négatives (peur, colère, tristesse). De la même manière, c’est ici que l’on retrouve la meilleure moyenne en termes de condition physique.
  • Les émotifs (20 %). Caractéristique principale de ce groupe, les personnes interrogées déclarent avoir ressenti des émotions fortes, qu’elles soient positives ou négatives, au cours du confinement. Pour autant, il s’agit du deuxième groupe en termes de niveau de bien-être général reporté. Les personnes interrogées y font état de changements mineurs en ce qui concerne leur condition physique, que ces changements soient positifs ou négatifs. Le groupe des émotifs est également plus répandu en France (23 %) qu’au Royaume-Uni (17 %).
  • Les stables (18 %). Ce groupe est celui dans lequel les personnes interrogées déclarent le plus bas niveau d’effets sur le bien-être, signe de stabilité. Elles déclarent avoir ressenti des émotions positives et négatives, mais moins intenses que dans les autres groupes. 78 % des personnes interrogées de ce groupe ne font état d’aucun changement de leur condition physique au cours du confinement.
  • Les angoissés (29 %). Dans ce groupe, les personnes interrogées font état d’un bien-être négatif. L’intensité et la fréquence des émotions négatives ressenties y sont plus importantes que celles des émotions positives. 37 % des personnes interrogées dans ce groupe ont souffert d’une baisse de leur condition physique au cours du confinement. Ce groupe est plus répandu au Royaume-Uni (32 %) qu’en France (25 %).
  • Les apathiques (12 %). Ici, c’est le niveau de bien-être le plus négatif de tous les groupes. Traversées par des émotions négatives intenses et de manière fréquente, les personnes interrogées y font état d’un déclin considérable de leur condition physique au cours du confinement (60 % des membres de ce groupe).

Les 5 profils types selon leur état de bien-être au cours du confinement décliné en 4 dimensions. Échelle : 7 correspond à un état positif, 4 correspond à un état stable/sans changement, 1 correspond à un état négatif. auteurs

Ces écarts de situations nous amènent à passer en revue les facteurs déterminants susceptibles de placer les personnes interrogées dans tel ou tel profil type. Les résultats de l’enquête montrent que l’âge, le genre, le statut marital et le nombre de personnes composant le foyer peuvent expliquer les grandes tendances.

Toutefois, ce sont les revenus et les changements de situations financières, chez les personnes interrogées qui discriminent le plus les différents profils.

Les profils qui ont le plus souffert des effets du confinement (les angoissés et les apathiques) se caractérisent par une situation financière considérablement affaiblie.

Ces profils ont les revenus nets les plus faibles, et ce sont eux, qui ont connu le plus d’effets négatifs en matière financière par rapport à tous les autres groupes. Ainsi, 36 % des apathiques gagnent un revenu net par foyer de moins de 1600 euros, et 65 % d’entre eux déclarent que leur situation financière s’est aggravée pendant le confinement.

Il est à noter que parmi les profils qui ont le plus souffert des effets du confinement, on trouve plus de personnes vivant seules, et surtout des hommes jeunes et célibataires. C’est chez les apathiques que la proportion de jeunes (18–24 ans) et d’hommes (56 %) était la plus élevée parmi les personnes interrogées.

A contrario, les profils les plus aboutis en matière de bien-être (les épanouis, les émotifs) sont ceux dont les revenus nets sont les plus élevés, et ceux qui ont connu le moins d’effets négatifs sur leur situation financière pendant le confinement.

Par ailleurs, plus le nombre de personnes vivant sous un même toit augmente — surtout s’il y a présence d’enfants dans le foyer — plus les chances d’appartenir à ces profils sont grandes. Ainsi, chez les épanouis, seuls 19 % vivent seuls. C’est chez les épanouis que l’on retrouve également le plus grand nombre de couples mariés (48 % des membres), avec une prévalence également de femmes (57 % en moyenne).

Le nombre de personnes composant le foyer détermine en partie les effets sur le bien-être vécu en confinement. wavebreakmedia/Shutterstock

Pour finir, les résultats montrent également que plus les personnes interrogées sont âgées, plus elles sont susceptibles d’être épanouies plutôt que d’être affectées par les effets du confinement. C’est dans les groupes des épanouis et des émotifs que l’on trouve la proportion la plus significative (31 % des membres de ces groupes) de personnes âgées (45 ans et +).

Curieusement, il se trouve que les modes et les habitudes de consommation font écho aux différents profils identifiés.

Les épanouis se démarquent par plus d’exercice physique, plus de cuisine maison, plus de sociabilisation par le biais des médias sociaux, plus de consommation d’écran — par exemple c’est chez les épanouis que regarder les services de streaming en ligne était le plus répandu (76 % des membres). À l’inverse, les apathiques déclarent une diminution significative de ces mêmes activités au cours du confinement.

Aujourd’hui, rares sont les études qui offrent des données comparatives de niveau international permettant d’établir des tendances globales quant aux répercussions du confinement sur le bien-être et le comportement des individus.

D’autres études ont permis de mettre en lumière la manière dont les personnes peuvent potentiellement gérer la période difficile du confinement, par exemple en s’adonnant à des « activités nostalgiques » comme le tricot, la pâtisserie, le chant, le jardinage), en « ralentissant » ainsi leur rythme de vie.

Notre étude nous a permis de démontrer clairement que de meilleures situations financières et professionnelles, un grand nombre de personnes composant le foyer et le fait d’être une femme, constituent des critères déterminants qui augmentent les chances de compter parmi les plus épanouis en période de confinement.

Ainsi, il est essentiel de reconnaître et de prendre en compte les effets immédiats et considérables que le confinement a pu avoir sur le bien-être des individus. Il est tout aussi crucial de remarquer que ces effets s’expliquent socialement et touchent ainsi plus durement les plus précaires.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Joonas Rokka est professeur en marketing et responsable de Centre de Recherche Lifestyle. Ses travaux de recherche portent sur les stratégies de marque, l’expérience et la culture des consommateurs, les médias numériques et les méthodes de recherche visuelles créatives. Son travail a reçu plusieurs récompenses.

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Karine Raïes est professeur associé de marketing à emlyon bussiness school. Ses recherches portent sur la relation consommateur-marque dans un monde digital. Elle a soutenu une thèse en sciences de gestion portant sur l’engagement des consommateurs au sein d’une communauté virtuelle de marque et a publié ses travaux dans différentes revues académiques nationales et internationales.

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Chercheur en psychologie du travail et des organisations, Lotta Harju travaille actuellement sur des sujets tels que le bien-être psychologique des employés, les comportements proactifs des employés, la conception des tâches, les équipes, le leadership, les conflits travail-vie personnelle.

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Maira Lopes est chercheur au centre de recherche Lifestyle à emlyon business school. Ses intérêts de recherche englobent les communautés de consommation et autres formations collectives connexes par la consommation, les affects et les émotions, ainsi que les questions postcoloniales, queer et de genre.

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Massimo Airoldi est Professeur Assistant de Marketing Numérique et membre du centre de recherche Lifestyle. Il a obtenu un doctorat en Sociologie et Méthodologie à l’Université de Milan. Ses travaux de recherche portent sur les méthodes numériques, le comportement du consommateur, les médias sociaux et le Big Data.

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