Ne jamais sous estimer le pouvoir de transformation des rencontres et des échanges … quels qu’ils soient

Rencontre stimulante avec Cédric Villani venu vendredi 1er mars rencontrer la communauté Matrice. Un échange inspirant et riche d’enseignements sur la manière dont les idées naissent, perdurent, se transforment … et sur l’impact des nouvelles technologies sur la société.

Escapades Métaphoriques autour de l’idéation

Tout commence par une escapade métaphorique initiée par Simon, tisseur passé maître en la matière. Par petits groupes il s’agissait de mettre en résonance mentale le processus d’idéation au sein de Matrice à travers une approche imagée et argumentée.

Alors finalement ? L’émergence d’une idée chez Matrice ça ressemble à quoi ?

“ Ca s’apparente à une gestation, suivie d’un accouchement et d’une vie de parents… avec ses 9 mois de tâtonnements pourtant primordiaux, une projection vers l’inconnu, une douleur jouissive dans la concrétisation, et une posture de parents responsables qui accompagnent le développement optimal leur progéniture à travers une transmission unique. Et parfois des aléas de séparations et de dysfonctionnement auxquels il faut faire face malgré tout…”

“ Ca ressemble à une escapade en Forêt avec la découverte d’un écosystème diversifié et équilibré, ca peut faire peur aussi. Mais c’est surtout un environnement dans lequel on peut croiser une faune et une flore riches d’enseignements et de ressources uniques. Un lieu d’expérimentation où l’on peut construire avec tout ce que l’on trouve sur place, en lien avec la nature et connecté à nos ressentis… “

“Ca ressemble à ce que peuvent vivre certains animaux lors de leur naissance ou de leur processus de transformation : l’épopée d’un bébé tortue qui affronte mille dangers avant d’atteindre le rivage, le lent processus de transformation des chenilles qui, poussées par une puissante intuition, s’enroulent dans leur cocon sans savoir vraiment à quoi cela les mènera, mais avec la certitude que c’est nécessaire et que ce sera beau.”

“C’est comme une enquête. On commence par récolter des indices dans différentes situations, auprès de différents interlocuteurs, puis on les analyse, on fait des recoupements, on teste des hypothèses et enfin on trouve le coupable”

“C’est comme une graine, qui renferme un concentré d’énergie indispensable à son développement mais qui ne peut germer que lorsqu’elle se trouve dans un environnement capacitant et émancipant qui lui apporte lumière, eau et sels minéraux qu’elle doit aller chercher à l’extérieur et en profondeur grâce au développement de ses racines. Autant d’éléments qu’il faudra entretenir pour lui permettre de perdurer, fleurir et se reproduire.”

“C’est finalement l’histoire du Tissage. En réalité chacun suit son fil d’ariane, mais ce n’est que dans l’art du tissage, dans la rencontre et dans l’enchevêtrement des fils, parfois de nature et couleurs différentes, que naît la construction d’un motif, une pièce de tissus qui fait sens et une plus grande résistance … “

En réponse à cet exercice collaboratif, Cédric Villani a rappelé qu’oublier l’art de la métaphore serait considérer d’emblée l’idée qu’une communication “droit au but” atteint toujours sa cible, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas, loin s’en faut !

Naissance d’une idée : les 7 ingrédients majeurs

Rappelant également qu’en moyenne la maturation d’un projet prend 7 ans (après gestation, tout comme l’éducation jusqu’à l’âge de raison), le Mathématicien a partagé son analyse et les 7 ingrédients majeurs qui, selon lui, sont nécessaires pour voir émerger la naissance d’une idée :

1/ La documentation. Ce qui existe, ce qui se pratique et les exemples d’actions menées dans le passé… Car il ne faut surtout pas oublier que l’on construit toujours sur les bases du passé ou à contresens de qui existe déjà.

2/ La motivation. Ce phénomène insaisissable et qui parfois disparaît sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Personne ne sait ce qui motive les gens, ni pourquoi on peut dans certains moments mobiliser cette force qui nous permet d’aller de l’avant … ou pas. Histoire familiale base psychologique…le champ exploratoire est immense.

3 / Les échanges. Ces moments de partage et de transmission de savoirs nourrissant un but commun et potentialisant les capacités d’atteindre un objectif.

4/ L’environnement. Trop souvent sous estimées, les interactions avec l’environnement extérieur apportent, justement parce qu’elles sont décontextualisées ou hors champ, des discussions utiles pour prendre de la distance, voir les choses autrement…

5/ Les contraintes. Car il n’y a pas de créativité sans contraintes, les artistes eux mêmes se fixent un cadre parfois très contraignant qui les oblige à réfléchir dans une dimension précise.

6/ Une succession de phases de travail acharnées et d’altérations subites propices à l’illumination qui exulte le plus souvent en mode de pensée diffus.

7/ La chance… qui par certains côtés se provoque. Et la capacité à rebondir sur les coups de chance quand ils se présentent. Un élément souvent déterminant.

Et surtout la persévérance.

Car plus on persévère, plus on explore, plus on multiplie les occasions que la chance se présente.

Un belle manière d’introduire le premier opus du format d’échange et des interactions qui ont suivi entre les Matriciens et le mathématiciens. Nous les restituons ici sous forme de réflexions en réponse aux questionnements qui ont émergés au sein de la communauté, sur la société d’aujourd’hui et le modèle de société que nous voulons pour demain.

Goût de l’effort et réconfort

“Dans la société d’aujourd’hui, et avec l’arrivée des nouvelles technologies nous sommes bien plus fort pour répondre aux besoins que pour les stimuler. Ce n’est pourtant pas dans la pente de moindre effort que l’on peut réellement progresser. (Cela se voit de manière exacerbée dans les disciplines sportives mais c’est vrai partout). Il est absolument nécessaire aujourd’hui plus que jamais de faire passer l’idée que plus on cherche, plus on trouve et plus on est heureux de trouver.”

Un objectif, plusieurs chemins

(A propos de la difficulté d’appétence pour les maths en particulier chez les filles et les jeunes)

“Il existe une pression sociétale et parfois psychologique par rapport aux mathématiques, à nos capacités à les appréhender plus ou moins en fonction de nos profils de genre ou psycho-affectifs.

En mathématiques, comme dans de nombreuses autres champs, il y a tellement de manière d’aborder la discipline que chacun peut trouver son bonheur. Or l’éducation nationale est peu enclin à l’esprit critique et suit le plus souvent une seule voie, ne montre qu’un seul chemin, quand un problème pourrait être résolu par au moins 3 méthodes différentes. C’est l’un des enjeux de la formation des enseignants en particulier à l’école primaire.

Cette prise de conscience que différentes routes mènent au même résultat, et que toutes peuvent être explorées, est une notion fondamentale à transmettre à nos enfants et à tous les apprenants.

Dans ce cadre, l’apport de la technologie est aussi à prendre en compte. Comme la réalité augmentée qui, à la différence de la réalité virtuelle qui nous sort véritablement du cadre de la réalité, permet d’ancrer dans le réel la matérialisation de concept, de les transmettre et d’interagir avec la matière.”

Santé et Société augmentée : Humain vs Machine ?

La place de l’humain est importante et pour autant on ne peut pas passer à côté de la technologie. Alors comment concilier les deux ?

“En santé/médecine notamment, les médecins ne pourront bientôt plus passer à coté des évolutions technologiques et continuer à exercer avec le seul cerveau (sans compter les problématiques de crédibilité vis-à-vis de leur patients ultra connectés. La question est aujourd’hui de savoir comment réorganiser le partage des tâches dans le monde de la santé plus que de sombrer dans la peur d’être remplacé par des machines. Nous devons donc davantage travailler à améliorer la relation avec les patients et combiner la prise en charge logicielle ET humaine plutôt que de l’opposer.

Il y a dans ce cadre un réel transfert de matière et de connaissances intéressant à explorer entre Mathématiques et santé. C’est l’objet du livre “Santé et IA” issu du groupe de travail mené avec bernard Nord Linger

Plus largement, il faut prendre conscience qu’en se fixant uniquement sur ses propres objectifs sans opportunités d’interactions ou d’apports venant de l’extérieur, on peut souvent laisser passer des occasions et des opportunités de se transformer véritablement !

Roger A. Pielke décrit bien ces problématiques de conflits entre science et société. Il questionne également la place du scientifique dans son ouvrage “The Honest Broker: Making Sense of Science in Policy and Politics”.

Enfin, cette réflexion questionne également le processus décisionnel humain versus machine. Finalement, dans quelle situation faire plus confiance à l’humaine qu’à la techno ? Il y aura des échecs c’est certains, mais la question sera de savoir comment capitaliser sur ces expériences, poursuivre et concilier les deux entités ? Mais aussi comment inventer et développer de nouvelles capacités d’analyse et d’anticipation face à ces problématiques ?

Echanger, coopérer et construire avec le monde de la recherche

A propos des difficultés de créer des liens et de communiquer avec la communauté scientifique et la recherche aujourd’hui.

“Par définition la recherche est polymorphe. Il existe un champ infini de domaines de recherche et d’application stimulé par de multiple situations. Il n’est donc pas tant question de profil de chercheurs que communautés avec lesquelles on va pouvoir échanger, discuter, coopérer et construire des choses.

En matière d’IA par exemple, les Instituts interdisciplinaires d’Intelligence Artificielle (3IA) sont conçus pour favoriser ces interactions et la mise en relation de différentes communautés qui travaillent autour de ces enjeux.”

Digressions philosophiques sur l’évolution technologique et la perte de savoir faire

L’innovation et le progrès entraîneraient-il une perte de savoir faire ? Pour rester dans la métaphore, à la question : “L’innovation technologique ne s’apparente t-elle pas finalement à donner du poisson aux humains plutôt que de leur apprendre à pêcher ?” Cédric Villani répond : Oui. Mais…

“C’est un fait, toute évolution technologique vient avec une perte de réflexes et de capacité. Mais c’est aussi une source de stimulation pour en créer d’autres.

C’est un phénomène naturel et ancestral déjà présent à l’époque de Socrate avec la généralisation de l’écriture lorsqu’il mettait en garde ses détracteurs contre les risques de perte de mémoire massifs.

Alors oui, les cerveaux d’aujourd’hui ont une capacité de mémorisation bien plus faible qu’à l’époque mais nous avons trouvé des moyens de résister en continuant à apprendre des chansons par coeur et des poésies.

Et surtout, l’arrivée des livres a proposé une nouvelle approche de l’apprentissage et stimulé d’autres capacités auxquelles nous n’avions pas accès à l’époque.

Aujourd’hui c’est un fait, à l’ère du numérique, on observe une baisse drastique des capacités de concentration, mais on devra apprendre à s’adapter, à résister. Nous aurons besoin de conserver des moments propices à la concentration et de mettre en place de nouvelles stratégies pour “apprendre” à se concentrer dans le monde technologique.

Lutter contre serait une hérésie… il faut apprendre à vivre avec et oeuvrer dans ce sens.”