De Lascaux aux émojis, petite histoire subjective des formes écrites

Aux origines était le dessin. Puis, de hiéroglyphes en alphabets, l’écriture s’est sophistiquée pour investir le terrain de l’oralité et de l’abstraction. Mais, au fond, la lettre n’est-elle pas qu’une image ? Et si tout cela n’était qu’une affaire de design ?

Jennifer Tytgat
Mar 15, 2018 · 7 min read

Écrire, c’est dessiner des formes qui s’articulent entre elles pour véhiculer un message. C’est donc projeter vers l’extérieur des intentions, des idées, des histoires… Cette fonction de l’écriture se retrouve également dans la pratique du design.

D’ailleurs, le mot design, dans ses étymologies anglaises et italiennes confond l’acte du dessin, ancêtre du geste d’écriture, avec l’acte de projection ou idéation que l’on rattache à la notion de dessein. Dans l’écriture, comme dans toute chose graphique ou matérielle vient s’immiscer une question universelle : qu’en est-il du fond et de la forme ?

Peindre et graver pour écrire

La plupart du temps, on caractérise l’écriture comme un ensemble de signes (ou caractères) qui forment des mots, puis des phrases, propre à un langage. Il s’agit d’un système organisé. C’est dans cette organisation systémique que les scientifiques reconnaissent la naissance officielle de l’écriture et l’assimilent donc aux antiques tablettes sumériennes (vers 2000 avant J.C). Néanmoins, on trouve des formes de pré-écritures antérieures. Ainsi, aujourd’hui certains historiens s’accordent à dire que l’on trouve dans les peintures rupestres de Lascaux des symboles abstraits, signes d’une forme d’écriture. La proximité entre ces symboles abstraits et les peintures rupestres laisse à supposer une première origine commune entre la lettre et le dessin.

Les peintures rupestres des grottes de Lascaux ont récemment éveillé un tout nouvel intérêt auprès des scientifiques : certains signes abstraits périphériques aux peintures figuratives porteraient un sens.

Et l’image devint signe

L’alphabet tel que nous le connaissons ne s’est pas construit du jour au lendemain. Ces signes que nous utilisons au quotidien sont le résultat d’une évolution qui trouve ses origines dans la représentation graphique. On caractérise donc l’écriture par ce glissement de représentations figuratives vers une codification sous forme de signes.

Tableau illustrant l’évolution de l’alphabet arménien.

Ainsi, dans l’alphabet arménien, on peut observer le glissement du langage graphique figuratif vers l’abstraction sous forme de lettres telles que nous les connaissons aujourd’hui. Ce système de codification peut être assimilé à un acte de design. Lentement, la lettre, née d’une simplification de l’image, évolue vers le sens. Et petit à petit, le sens accordé a glissé vers une signification phonétique liée à l’oralité du langage.

Ci-dessus, deux branches d’évolutions sont représentées ayant pour origine ce qui ressemble à un taureau. L’une devient le U, l’autre le A.

Ainsi, aujourd’hui, le système d’alphabet est un outil pratique. Il s’organise en “phonèmes” et permet, par association, de composer des mots significatifs. Chaque lettre correspond à un son. En les mixant, on obtient parfois un son nouveau.

Des idéogrammes pour représenter l’invisible

Un autre modèle d’écriture accorde une plus grande importance au sens, à la signification des caractères : les idéogrammes, par exemple chinois ou japonais.

Ci-dessus, quelques idéogrammes — originaux à gauche, stylisés à droite — ainsi que leur signification. La stylisation des idéogrammes trouble la lecture graphique de ces éléments pourtant représentatifs de leur sens. Par exemple, le “milieu” se trouve être un rond coupé en deux, tranché en son centre.

Contrairement aux lettres de notre alphabet qui s’appliquent à représenter la phonétique des mots, l’écriture idéographique consiste à accorder à chaque caractère le sens d’un mot. Il s’agit d’un système qui représente directement chaque idée par un signe unique, sans lien fondamental à l’oralité. Ici, les lettres ne s’organisent pas en alphabet, mais en langage. Et on peut considérer que l’ensemble des caractères composent, non pas un alphabet, mais un dictionnaire.

Les idéogrammes, tout comme les lettres, sont issus à l’origine de variations formelles de symboles graphiques. Ces symboles qui simplifient des figurations organisées et codifiées, ont pour objectif de standardiser le geste d’écriture et la lecture. Car l’objectif du texte est bien de devenir support de sa mémoire, pour soi-même ou les autres. Il y a donc la plupart du temps lecture après écriture.

En haut, évolution du symbole graphique du taureau vers la lettre A de notre alphabet. En bas, évolution du symbole graphique du cheval qui devient l’idéogramme chinois signifiant cheval.

Ce qui distingue le système idéographique, c’est le système d’association qui n’est plus phonétique comme dans notre alphabet mais sémiologique. Explication : prenons l’exemple du kanji, du cheval repésenté ci-dessus. Bien que la représentation graphique se soit stylisée, le mot continue de correspondre au terme “cheval”. Il n’y a pas de glissement vers une symbolisation des sons. Ce type d’écriture comporte cependant des limites. Comment représenter des notions abstraites ? Quelles images, quels signes, donner à des valeurs impalpables ou invisibles ?

C’est ainsi que, par exemple, l’idéogramme signifiant soleil a été utilisé pour qualifier les choses brillantes.

Ce système d’association d’idées a permis d’établir tout un langage à partir d’objets ou d’actions du monde physique vers un monde de signes.

Interprétation de l’évolution de l’idéogramme chinois signifiant Qi (chi)
Division de l’idéogramme Qi sous forme de sous-idéogrammes portant chacun une signification.

Autre exemple pour illustrer cette idée : la mutation graphique de l’idéogramme “Qi”. Parmi les trois “concepts matériels” auxquels fait référence cet idéogramme (la botte de céréale en bas, la transformation au centre et, pour finir, le fumet en haut) on distinguera la partie supérieure. Il semble qu’elle trouve ses origines dans la notion de brume ou de vapeur. On la représente sous forme de trois traits superposés. Par variation du sens primitif, ce symbole a été amené dans un premier temps à désigner la respiration et le souffle. Aujourd’hui, il incarne un concept fondamental de la culture orientale qui ne trouve pas de traduction dans notre langue, synonyme d’énergie vitale, ou plus largement assimilable à la spiritualité. De manière générale, on peut déduire que l’écriture idéographique repose sur un système d’associations. Ces associations d’images permettent de construire des notions abstraites (comme dans le cas présent, le qi). Dans ce cas, les notions empilées sont toutes issues d’objets ou de phénomènes physiques, matériels.

On observe donc deux phénomènes à l’origine des systèmes d’écriture :

  • Côté pile, l’abstraction des formes figuratives vers des lettres, qui consiste à la codification d’un système oral vers une représentation système des sons,
  • Côté face, l’abstraction du sens premier d’une image, qui consiste à ôter le sens concret, pour lui conférer des sens plus complexes, plus vastes.

Le design dans tout ça ?

Le premier phénomène d’abstraction formelle est un processus propre au dessin et à la représentation en général. Il s’agit de simplifier à l’extrême les traits d’une image pour arriver à un niveau d’abstraction universel. C’est ce qu’explique notamment Scott McCloud dans son livre “L’art invisible”. Exemple concernant le visage :

Extrait de “L’art invisible“ de Scott McCloud , sorti en 1993.

Cette simplification des traits nous a amené à un système de symboles concrets d’images culturelles permettant une compréhension plus intuitive.

Le processus de formation des lettres dans l’histoire semble être proche d’un processus de design, simplifiant la forme, renforçant le sens et standardisant ces éléments dans une dynamique de démocratisation de l’outil.

Mais voilà ! Dans nos sociétés modernes, les supports d’informations se sont multipliés, l’imprimerie a démocratisé l’accessibilité aux textes et plus généralement aux médias. Phénomène renforcé par l’arrivée des nouvelles technologies multipliant ainsi les supports, aujourd’hui interactifs et numériques. Autant dire que le texte fait partie intégrante de notre environnement, nous sollicitant désormais à chaque instant, panneau de publicité et autres notifications intempestives.

Aujourd’hui, au milieu de ce flux de lettres, une image bien placée peut être un signal plus éloquent, l’élément déclencheur d’une lecture.

  • “Une image vaut mieux qu’un long discours”

Pourtant l’aller-retour n’a jamais cessé, et c’est de l’image qu’est né le texte. Simplement, l’effort cognitif que nécessite le texte semble plus important aujourd’hui que celui demandé par une image, une structure ou une couleur.

Le texte s’organise en plusieurs strates : paragraphes, puis phrases, puis mots, puis lettres. L’image, elle, s’organise en une composition lisible dans son intégralité, d’autant plus lisible quand l’image est bien construite ou simplifiée.

Le taureau de Picasso, lithographie, 1945

L’abstraction du taureau réalisé par Picasso est un bon exemple du phénomène de simplification.

Aujourd’hui avec les icônes, on recherche aussi cette évidence dans la forme. Pour se familiariser avec les interfaces, les icônes cliquables ont d’abord dû rechercher le réalisme, le rapprochement avec notre réalité physique. Mais petit à petit, la codification de ces images a opéré et les utilisateurs sont désormais capables de repérer ces codes. Il s’agit d’un langage à part entière, propre aux interfaces.

L’évolution de l’icône appareil photo. Du skeuomorphisme vers le minimalisme en passant par le flat design.

Un autre usage de l’image investit les usages de l’écriture aujourd’hui, celui des émoticônes. Là encore, il semble que l’image soit bien plus simple à exécuter ou bien plus “ parlante “, capable d’être signalétique dans un flux textuel.

Mais n’oublions pas que l’usage des émoticônes est issu de l’écriture “SMS” : il s’agit donc d’un retour à la figuration originellement issu du texte.

Tantôt la lettre trouve ses origines dans des images figuratives et tantôt l’image figurative semble s’inspirer des contraintes de l’écriture textuelle.

L’écriture sous toute ses formes nous invite à méditer sur ce que peut être le design au sens large : un aller-retour permanent entre signifiant et signifié, entre fond et forme ou plutôt entre sens et forme ?

Thanks to Eric Villemin & toute l’équipe Meaningful.

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