Lab’s, Labo, Laboratoires… mème ou transformation durable ?

Au début de cette année et en compagnie d’un éminent confrère, Pascal Jouxtel, j’avais eu le plaisir d’aborder le sujet de l’innovation managériale. Son érudition, sa grande expérience des transformations, la multiplicité de ses points de vue, son pragmatisme et son sens de l’humour m’avaient permis de faire un joli tour de ce beau sujet. Nous y avions évoqué un concept que nous n’avions qu’effleuré : celui des laboratoires de transformation. Lui et moi constatons que le terme et la notion font flores. Nous avons de ce fait décidé de creuser le sujet plus avant, et adopté pour ce faire la forme du dialogue, que nous apprécions tant. Je retranscris ici notre conversation.

copie d’écran généreusement partagée par Pascal himself ‘-)

Cécile : Je vois beaucoup de dirigeants s’intéresser à l’émergence de nouvelles formes de management et d’organisation, sans que pour autant ils décident de les adopter au sein de leur entreprise. Penses tu qu’ils puissent être séduits par l’idée d’en mener l’expérience sous forme de laboratoire d’observation, organisé localement dans une partie bien délimitée au sein de leur entreprise ?

Pascal : Tu tombes bien, moi je vois des Labs partout ! Tu te rappelles quand on s’est rencontrés il y a dix ans, nous avions fait le premier “laboratoire d’innovation managériale (LIM)” aujourd’hui il s’en compte plus que de puces sur un chien, et c’est tant mieux. Il y en avait un très beau à la SNCF, mais je ne sais pas s’il existe encore. Ce type de structure institutionnelle a le charme de l’interdisciplinarité, la diversité des points de vue. C’est bien, mais au fond on y voit toujours les choses d’en haut et ce n’est pas bon. En réalité, ce phénomène des labos, ou labs, déborde de loin la sphère des entreprises, il envahit toute la société. Il unifie le travail, la citoyenneté, les loisirs et même l’alimentation. En fait, le “Lab” est devenu véritablement une pièce de la maison, comme la cuisine ou la salle de bain, le petit salon ou la bibliothèque (je soupçonne le Colonel Moutarde avec la clé anglaise…) !

Je me suis amusé à chercher l’expression “Le Lab” dans Google, j’ai obtenu 400.000.000 de réponses. En cherchant uniquement les images, cela donne cette magnifique photothèque !

Peut-on appeler ça un mème ? un buzzword ? Une forme émergente ? Que peut-il y avoir dans nos vies d’aujourd’hui qui appelle aussi frénétiquement l’invention de nouvelles formes, de nouvelles manières ? On ne trouve même pas de mots pour le dire tellement cela semble évident. Chaque parcelle de notre monde est en cours de réinvention, de métamorphose comme dirait l’ami Vulpian. Chaque Lab est une ‘cellule imaginale’ qui appelle les autres cellules à se regrouper pour inventer le monde de demain.

Du coup, pour revenir à ta question, on peut voir le Lab comme une chose par essence locale, presque intimiste, et bien sûr ‘bottom up’, qui rompt radicalement avec le modèle d’une organisation pensée et réglementée dans son ensemble. En même temps — et c’est le paradoxe — les pionniers de la métamorphose conviennent tous, depuis une dizaine d’années que tout lab naissant doit impérativement être “protégé” par un pouvoir institutionnel. Pour qu’un Lab naisse et perdure, il faut donc que l’envie vienne tant du terrain que de la direction.

Je constate souvent que les dirigeants se contentent de dire “oh, j’ai entendu un truc super, ça s’appelle le Lab, j’en veux un !”.

Donc quand tu emploies le verbe “adopter”, c’est une clé qui invite à considérer la création d’un Laboratoire comme un espace de liberté donné à la vie.

Cécile : J’aime beaucoup ton enthousiasme, Pascal, et tu emploies des mots très forts : « frénétiquement », « cellule imaginale », « intimiste », « radicalement »….. Je retiens de tes propos la notion essentielle qu’un laboratoire serait un « organe vivant », dont il faudrait prendre grand soin. Emerge aussi en moi l’image d’un « mouvement brownien » dont les dirigeants, en effet, pourraient bien s’inspirer afin de mener au sein de leur entreprise, dans de tels laboratoires, donc, des « tests en grandeur nature ». Cela leur permettrait d’observer, d’éprouver, de valider de nouvelles pratiques de management ou de nouvelles formes d’organisation, annoncées comme favorables au développement du business. Mais alors, s’ils « adoptent » l’idée d’un « laboratoire d’innovation managériale », quels bénéfices pourraient-ils en tirer ?

Pascal : Ah, oui, les bénéfices… où avais-je la tête ? Déjà, on a vu le bénéfice d’être dans le coup en flairant les trucs qui ont l’air de marcher, façon ‘best practice’ virale, tu vois… ? Blague à part, il y a deux idées distinctes dans ta question.

D’une part, la vie considérée de façon positive comme une “source naturelle de désordre”. Je préfère cette façon de voir, et n’aime pas trop l’idée du mouvement Brownien car, dans ma culture d’ingénieur, c’est le nom qu’on donne à une forme d’agitation inutile qui ne fait avancer dans aucune direction ! Cette métaphore a trop de connotation négative, il y a là de quoi rebuter plus d’un dirigeant formé en école d’ingé ;o). En revanche, dans une approche évolutionniste, on peut espérer que des idées émergentes procurent assez de variation pour que l’on puisse sélectionner les plus efficaces et les plus viables par une mise en pratique toute simple. On rejoint en cela l’approche de Saras Sarasvathi qu’elle nomme “effectuation”, inspirée par des créateurs d’entreprises à leurs débuts : une manière d’apprendre en faisant, un pas après l’autre, chaque jour permettant de gagner les moyens et les marges de liberté nécessaires pour aller plus loin. La différence, c’est que dans un ‘lab’ on peut se donner un peu plus de liberté pour tester et apprendre, justement grâce à une certaine protection. Comme disait Karl Popper, ainsi que le citait Daniel Dennett dans “Darwin est-il dangereux?” : “nous avons cette chance de pouvoir laisser nos hypothèses mourir à notre place”.

Deuxièmement, préciser jusqu’où va le lab en termes de production de solutions. Les concevoir seulement, ou vraiment les vivre ? Beaucoup de laboratoires sont des lieux de réflexion qui mélangent des professionnels, des citoyens, des représentants d’institutions… C’est ainsi par exemple que l’on fait du design de service public dans les collectivités territoriales. Ce sont en quelque sorte des laboratoires orientés “produits et services”. Maintenant si l’on s’oriente vers un labo d’expérimentation managériale, c’est un peu différent, car on peut se contenter (façon de parler) de délimiter une portion de l’organisation au sein de laquelle on va se donner la liberté de manager autrement. On va faire du ‘design de comportements collectifs’ sur soi-même et, là, pour l’ancien acteur que je suis, c’est rigolo !

Comme tu vois, je n’ai pas encore répondu à la question des bénéfices mais j’y viens. Si l’on veut faire une analyse “avantages-inconvénients” du lab, il faut savoir à quoi on va le comparer. A quelle manière habituelle de définir une organisation, de la contrôler, de formater le management, de copier ce qui se fait ailleurs, de reproduire des poncifs, et d’acheter des règles de comportement sur étagère… va-t-on comparer notre lab ? L’alternative opposée, c’est de penser le fonctionnement de l’entreprise de façon soi-disant experte, puis d’essayer péniblement de l’implémenter en force. Et ça plus personne n’en veut… La vraie question, c’est : “est-ce qu’on a encore quelque chose à perdre, à part des lambeaux de pouvoir accrochés à d’anciennes mains ?”.

Plus simplement, la raison officielle, bien argumentée, c’est que l’environnement est désormais VUCA comme “Volatile, Uncertain, Complex, Ambiguous”. On est obligé de faire avec. A telle enseigne que l’écosystème d’affaires qui s’est construit autour de cette notion est florissant.

Or il se trouve que les français détestent ça (dans son analyse des différentes cultures d’entreprise de par le monde, Geert Hofstede le démontre très bien)et donc, la meilleure manière de maîtriser l’incertain, de lui faire place à l’intérieur d’une structure rassurante, c’est le lab !

Parce que dans un laboratoire, il y a de la science, et la science est l’amie du pouvoir.

Cécile : du coup ce serait intéressant de comparer la vitesse avec laquelle émerge la notion de Lab, entre la France et les pays où la pression mise aux entreprises à se transformer est similaire. Mais au-delà de cette question, qui entre nous soit dit pourrait faire l’objet d’une thèse, penses tu que la forme du Lab puisse devenir un modèle dominant pour les organisations ? S’agit-il selon toi d’un phénomène dont on pourra parler, comme par exemple celui de l’uberisation ? Y a-t-il une autre voie ?

Pascal : Bonne idée la mesure de vitesse ! une thèse, un papier de recherche ou une communication… Je pense que ça pourrait inspirer des gens autour de moi. En ce moment beaucoup commencent à s’intéresser au rapport entre innovation, création de connaissances et réseaux, voir ce colloque.

Revenons à ta question : la forme du lab peut-elle devenir dominante dans les organisations ? Pour moi, le développement continuera s’il y a : des territoires de ressources à consommer (il y en a), stabilisation du modèle, absence de prédateurs (qui voudrait dévorer les petits labs ?) et peu de concurrence (ça, ça demanderait de creuser un peu…).

Une première hypothèse ‘superficielle’ consisterait à dire que dans l’avenir, toute entreprise ou secteur d’activité qui se respecte aura son lab dans un coin, mais bien visible de l’extérieur (ce qui serait une forme de copié-collé de la structure (je te fais grâce du jargon, en principe ça se dit ‘isomorphisme mimétique’) au sens des néo-institutionnalistes). C’est probablement ce qui va se produire dans un premier temps, jusqu’à ce qu’on arrive à un point de saturation où ce ne sera plus ‘trendy’, donc on s’en lassera. Ce qui ne veut pas dire qu’une transformation en profondeur n’aura pas été enclenchée, par la fécondation inter-entreprises et la réflexivité qui fait justement l’intelligence en réseau des innovateurs. On devra alors s’interroger plus finement sur ‘ce qui fait labo’ et en extraire les codes.

D’où une deuxième hypothèse ‘profonde’, qui évoque davantage le phénomène diffus de l’uberisation, car il s’agit d’imiter l’esprit et non la lettre. Car un lab c’est quand même autre chose qu’une direction R&D. Il y a quelques renversements à la clé. C’est de l’ouverture sur l’extérieur (décloisonnement, diversité, regard client), c’est un autre rapport au lieu de travail (réaménagements, émergence d’espaces dédiés ou recours aux tiers-lieux), c’est un autre statut de l’expertise (apprendre en faisant, interdisciplinarité, accompagnement externe), c’est un affaiblissement hiérarchique (chacun son droit à la parole), et c’est surtout un autre regard sur le résultat, car dans une expérimentation, tout résultat est bon, dans la mesure où on en tire un apprentissage collectif. En particulier, trouver plaisir à expérimenter des règles de vie, comme si l’on testait un prototype, déverrouille la transformation.

On peut parier que l’esprit ‘lab’ pourra se diffuser largement comme un mode et non pas comme une structure à part entière. Un peu comme la culture projet. On pourra ‘fonctionner en mode lab’, à condition de s’approprier les quelques clés ci-dessus.

Quand aux autres voies, oui, bien sûr, il en existe plein : beaucoup d’entreprises deviendront ‘apprenantes’ ou s’adapteront sans forcément communiquer ou institutionnaliser ce qu’elles font, beaucoup d’entreprises cesseront d’exister, d’autres encore miseront sur la réplication rapide de formes fixes, comme les franchises, par exemple.

Ce à quoi l’on peut s’attendre à coup sûr, c’est au développement d’un véritable écosystème marchand correspondant au ‘matériel de laboratoire’, avec ses outils labellisés, ses jeux, ses machines à développer la créativité, ses lieux propices à disposition. Une grande aventure en perspective… Il y aura des labos et des labels !


Il n’est de vie sans métamorphose. Tout est transformation. Les entreprises en ont conscience et même si le mot « transformation » est à la mode nous savons tous que ce qui ne change pas est voué à disparaître. Chaque entreprise y va de sa stratégie de transformation mais beaucoup de ces stratégies pêchent, par défaut d’exécution. Avec Merakin, vous avez la solution pour réussir ; nous vous guidons vers l’Excellence de vos Projets de Transformation.


J’ai retranscrit cette conversation en écoutant Into the Ether. N’hésitez pas à réagir, j’adore refaire le monde avec des gens passionnés !