Souvenirs de russie


1991, Leningrad et moi, du haut de mes trois ans. C’est un voyage dont je n’ai que peu de souvenirs, mes parents étaient partis en Russie et m’avaient emmené avec eux. Je ne sais pas trop ce qui les avait menés là, mais ça n’a pas d’importance. Je ne me souviens pas du voyage lui-même, de vagues sentiments me reviennent alors que j’écris, mais je pense qu’ils sont plus fantasques que réels. Avec ma mère, j’ai voyagé plusieurs fois dans des pays en crise, des pays où la révolte pointait doucement le bout de son nez, où la révolution se faisaient sentir. À cette époque, j’étais trop petit pour en avoir conscience. Mais je me souviens du sentiment que j’avais lorsque nous marchions dans les rues, ce ne sont pas des souvenirs clairs, juste des émotions, des ressentis vécus enfouis là en moi. Je me souviens de la tension qui régnait dans l’air, des militaires en gros manteaux à tous les coins de rue, de leurs chapkas et de leurs grosses bottes, de leurs fusils aussi. Je me souviens des rues aux pavés froids,
de la neige, je me souviens du ciel qu’on ne voyait pas toujours derrière le brouillard. Je me souviens d’un grand marché couvert, un peu comme ces vieilles gares parisiennes construites sous de grands halls aux plafonds d’acier forgé vitrés. Je me souviens que dans ce grand marché, dont les étalages débordaient d’ailleurs dans la rue, la grosse Baboushka à qui mes parents me confiaient lorsqu’ils allaient en amoureux se promener, m’avait acheté des jouets. Un casque de soldat garni d’une petite étoile rouge en plastique ainsi qu’un fusil démontable, lui aussi rouge et en plastique. J’adorais ces jouets, je les aimais, je me prenais pour un de ces militaires qu’on croisait au coin de chaque rue et je m’amusais à tirer sur tout ce qui bougeait. Seulement, les militaires ne semblaient pas aimer mes jouets.
Un jour, j’ai tiré sur un de ces soldats, pour le punir de ne pas les aimer …Sa réaction fut terrible et je lui en voulus beaucoup. Il s’approcha de moi à grands pas, fusil en main, me fixant de ses grands yeux délavés par l’alcool, sa grosse moustache grisonnante lui donnait un air terrible, ses grands pas n’arrangeaient pas son effrayante carrure. Il se baissa vers moi qui le fixais dans les yeux les lèvres pincées et se saisit de mon fusil en plastique d’un geste brusque pour le secouer sous mon nez en vociférant je ne sais quoi en russe. Bien sûr, je ne le comprenais pas, il en paraissait encore plus terrible. Il me faisait penser au Capitaine Crochet. Puis il arracha d’un geste brusque la lanière qui tenait mon casque sous le menton et s’en saisit aussi. Il tenait mes deux jouets dans sa grosse main en les secouant sous mon nez, hurlant à s’en égosiller la voix, postillonnant sur mes joues.
Il avait des poils qui dépassaient des narines, des taches et des creux partout sur les joues et il y avait une odeur de vieille viande mélangée à du vieux poisson dans sa bouche. Je le fixais là, haut comme trois pommes, dépossédé de mes jouets, le fixais dans les yeux avec les lèvres pincées et plus les secondes passaient plus il s’énervait, plus il postillonnait. Mais la grosse mamouchka qui s’occupait de moi intervint en hurlant plus fort que lui. Elle, elle n’avait pas peur de son fusil, ni de sa moustache ou de ses grosses bottes. Elle se mit entre lui et moi, je pouvais voir ses grosses fesses mouler son manteau, elle avait posé ses sacs de courses près de ses pieds et l’avait poussé d’un geste négligeant. Elle avait la tête haute, le visage encadré par son foulard, les poings sur les hanches. Elle crachait ses mots comme lui crachait ses postillons et même si je ne comprenais pas la langue, je comprenais qu’elle lui reprochait de s’en prendre à plus petit que lui, je comprenais qu’elle lui disait qu’il était pitoyable et qu’il profitait de son petit pouvoir mal mérité. Au bout de quelques minutes, le soldat s’en retourna en bougonnant, il avait gardé mes jouets et la mamouchka soupirait. Elle se retourna en me lançant un regard navré, pour me dire des mots réconfortants dont je ne compris rien, mais qui me réconfortèrent tout de même. Plus tard, je comprendrai que le soldat m’avait confisqué mes jouets parce qu’ils représentaient les symboles de l’armée rouge et qu’à ce moment-là l’union soviétique était sur le point de se dissoudre.
La mamouchka m’avait ramené à la maison et j’avais gardé mes bottes de pluie. J’adorais les bottes de pluie, elles me donnaient l’impression d’être un aventurier, un cosmonaute. Dans le salon, emmitouflé dans mon une-pièce bleu-nuit parsemé de grosses étoiles, je jouais avec de petites voitures roulantes en acier faites main, même peintes à la main.
Je n’aimais pas trop ces petites voitures, je préfère ma voiture de batman que je n’avais pas pu emporter avec moi, mais je m’en contentais.
Elles étaient plutôt belles, j’aimais leurs couleurs, c’était la forme qui me dérangeait. Elles étaient trop plates et leurs roues étaient trop grosses,
je ne voyais pas comment un quelqu’un de proportionnel à la taille de la voiture pouvait y entrer à moins de s’allonger sur le ventre, mais dans ce cas il aurait fallu que les pédales soient à l’arrière et il n’y aurait plus eu de places pour les enfants derrière. Quoi qu’il en soit, je jouais avec ces petites voitures jaunes rouges vertes et bleus, imitant les bruits des moteurs à grands coups de “vrooom ! Hiiiiiin !” Je faisais suivre aux voitures les motifs du grand tapis, parfois droite parfois vertigineuse c’était une route de course parfaite. Au bout d’un temps tout à fait indéterminé la mamouchka vint m’attraper par-dessous les bras pour me poser sur une chaise.
Elle avait l’habitude d’entasser des gros livres et d’y poser un coussin pour que je sois à hauteur de table. Sur cette table, il y avait un bol de porridge, je détestais le porridge et je rouspétais à chaque fois qu’elle m’en servait. Impossible de lutter avec elle, de toute façon je ne comprenais rien à ce qu’elle me disait, bien que ma mère m’assurât plus tard que lorsqu’elle me parlait en russe j’obéissais sagement. Peut-être était-ce le cas, mais pour le porridge il en allait tout autre chose. Plus vite c’était fait, mieux c’était.
Je prenais de grandes inspirations avant de bloquer ma respiration à chaque bouchée et me dépêchais d’avaler cette bouillasse pâteuse sucrée. Je n’ai jamais trop compris ce qu’il y avait là-dedans et je crois que le souvenir de l’âcre gout de m’a jamais donné envie de comprendre. Il me semble que c’était un genre de blé en purée mélangé avec du lait et du miel, peut-être avec un peu de cannelle … Difficile à dire, c’était infect. Mais la mamouchka ne me laissait pas partir tant que je n’avais pas terminé mon bol. À la dernière cuillère, la porte de l’appartement s’ouvrit, mon père et ma mère étaient rentrés. Ma mère était encore jeune, elle était si belle à cet âge, la plus belle des mamans. Elle avait de longs cheveux d’un noir de jais, elle était élancée et menue. Il faut dire qu’elle avait été danseuse à l’opéra de Marseille et qu’elle avait pratiqué toute son enfance. Mon père lui, c’était le papa le plus vrai du monde. Il comprenait toujours tout et m’expliquait toujours tout avec des mots compliqués qui, dans sa bouche, devenaient simples. Il me faisait comprendre que le monde était beau,
que le monde était grand et que les hommes étaient importants, il était sage mon père, il m’a toujours fait penser au vieux singe qui guide la troupe. Ma mère elle me faisait comprendre qu’il n’y avait pas besoin de mots pour aimer, elle me disait toujours “aide-toi et le ciel t’aidera”.
Ma mère, elle a toujours eu ce mystique invisible des religieuses sages et vraies, sans jamais en parler, sans jamais le montrer, d’ailleurs elle me disait toujours “Tu sais, en vérité, je suis une sorcière et la nuit je m’envole sur mon balai. Mais je suis une gentille sorcière et je veille sur toi ! Sauf si tu n’es pas sage …!”. Je me précipitai à leurs jambes pour m’y accrocher, avant qu’ils n’aient eu le temps de déposer leurs sacs. Ils étaient alors bien embêtés, bloqués à l’entrée et les mains prises, il fallait que la mamouchka vienne me pêcher pour que je les laisse passer. Un peu plus tard, alors que ma mère et la grosse dame coupaient des légumes dans la cuisine avec leurs tabliers, mon père m’emmena faire un tour. Il avait passé sa casquette-béret à carreaux, j’adorais ce casque et je le mettais souvent sur ma tête, bien qu’il soit beaucoup trop grande et déborde en me cachant la vue. Il m’emmena dans le parc central de l’ensemble d’immeubles où nous logions, il y avait là une aire de jeux pour enfants.
En chemin, nous croisions une figure du Christ sur la croix, de mes 3 ans je restais interloqué par cette imposante et terrible posture. Aussi, je m’étais retourné vers mon père en imitant la crucifixion, bras écartés et jambes droites, tête et langue pendante, pour lui demander : “ Papa papa ! Pourquoi il est comme ça, le Dieu ?”. Je ne me souviens pas de ce que m’avait répondu mon père, mais je ne doute pas que ce soit avec tact et sagesse qu’il me donna réponse. Il est étrange de noter que les Russes avaient une notion des jeux d’enfants tout à fait spéciale. Effectivement … Ces jeux étaient en béton et en acier. Le tourniquet grinçait et piquait, les petits chevaux sur ressort refusaient de bouger et le toboggan raclait les fesses. Le toboggan … C’était le museau d’un dragon, la tête de la créature était toute faite de béton et l’on pouvait se glisser sous elle comme dans une petite grotte. Je pouvais passer des heures à jouer sur et sous ce dragon, encore plus si j’avais eu mon fusil et mon casque … À maintes reprises j’essayai de glisser sur son museau, mais c’était une mission impossible. Le béton armé ne glissait décidément pas. Aussi je me résignai à aller jouer dans la grotte, sous la gorge du dragon. De là, j’espionnai les alentours comme un agent secret en mission secrète, j’espionnai mon père qui fumait sa cigarette. Je l’observais, les détaillais, lui et sa posture. Il était tranquillement installé sur un banc, cigarette dans la bouche, livre en main, parfois il me jetait des regards aimants et je me cachais dans ma grotte pour ne pas être démasqué, la mission primait avant tout. Mais à force de l’observer, je remarquai qu’il manquait à ma panoplie d’agent secret quelque chose de crucial, quelque chose qui me donnerait tout le charme et le charisme digne d’un James Bond. Sa cigarette. Comme si de rien n’était, je me faufilai jusqu’à lui en me cachant derrière divers obstacles qui nous séparaient l’un de l’autre, pour finir par sauter sur ses genoux en poussant un rugissement digne d’un lionceau en rage. “Rooouuuaaar !” Et il me cueillit dans ses bras en riant, m’y serrant avec amour et tendresse. J’étais bien dans ses bras, j’étais protégé de tout et je baignais dans un amour si inconditionnel que j’en oubliais presque ma mission secrète … Aussi, je me mis à farfouiller dans ses poches de mes petites mains discrètes pour récupérer son briquet. Mission accomplie ! Repli ! repli ! repli ! Et je m’évadais en courant aussi vite que mes petites jambes pouvaient me porter, droit vers ma grotte où je me cachai sans plus tarder. Je lui lançai quelques coups d’œil discrets en me cachant derrière le muret lorsqu’il me remarquait, puis me rendis compte que dans mon élan j’avais oublié de lui chiper ses cigarettes … Tant pis, il fallait faire avec les moyens du bord et je ramassais donc une petite brindille humide, loin d’être sèche, du moins si elle l’avait été un jour la neige s’était chargé d’elle. Il me fallut plusieurs essais pour réussir à allumer le briquet, il y avait autour de la roulette un petit cercle très difficile à presser, mais j’y parvins. Le feu jaillit une première fois et je lâchais la gâchette sous la surprise, coupant l’arrivée de gaz et avec lui la flamme qui brûlait. Il me fallut à nouveau quelques essais pour le rallumer, à nouveau j’y parvins et m’appliquais à chauffer le bout de ma brindille humide. Le bois crépita, fuma un brin, mit du temps à chauffer … Puis finit par noircir, sans rougir, il était trop humide pour ça. Mais comme il fumait un peu, je voulus m’essayer à fumer ma cigarette improvisée. Seulement dans ma hâte, j’avais retourné le petit bout de bois brûlant du mauvais côté et avais appliqué à ma lèvre le bout fumant de la brindille. J’eus mal, terriblement mal et pleurai des flots de larmes. Mon père accourut jambes à son cou pour me trouver les armes du crime en main. Il me prit dans ses bras et me ramena à la maison pour panser mes blessures de guerre, en chemin, je remis le briquet dans sa poche et jetai la brindille fumante dans la neige. Le lendemain, nous repartions pour la France et je ne savais pas pourquoi, mais la ville avait changé de nom. 1991, Saint-Pétersbourg et moi, du haut de mes trois ans.