Dans l’âge du dragon

Un dialogue entre un personnage de jeux vidéo qui ne sait pas qu’il en est un et celui qui le contrôle. La discussion s’articule autour de la couleur rouge.

“Tout ce sang… Tout ce sang que j’ai sur le torse, sur l’armure, sur la cape… Je ne sais plus d’où il vient. Il apparaît dès que je range mon épée, dès que je reprends le contrôle. J’ai les mains recouvertes de sang. J’ai les pieds tachés d’hémoglobine. Je suis fatigué de nettoyer.

— Tu ne nettoies pas en fait, c’est eux qui nettoient.

— Eux qui ?

— Eux… Eux. Je ne sais pas exactement ce qu’il se passe mais à un moment le sang disparaît.

— Sur l’armure, oui. Sur mes pieds, sur mes mains, sur mon épée… Oui. Mais il est toujours là. Sale. Collant. Puant. Tu ne sens pas l’odeur ?

— Ah non. Pas encore.

— Comment ça, « pas encore » ?

— Ben… c’est difficile à expliquer. Je crois qu’il vaut mieux éviter la discussion.

— Non, vas-y. Après ce que j’ai vécu… La mort de Leliana, la chute de Haven, le dragon des Hinterlands et sa gueule béante de vomi enflammé. J’ai donné.

— Je sais.

— Comment ça, « tu sais » ?

— Je… Je suis ton joueur.

— Tu es « eux » ?

— Ah non. Eux sont encore ailleurs. Ils ont installé tout ça et m’ont laissé le contrôle. Je gère en leur absence.

— Ils vont revenir ?

— Non.

— Ils vont changer des choses ?

— Sans doute. Ils font ça tout le temps.

— Ils vont retirer le sang ?

— Non.

— Pourquoi pas ?

— Parce que c’est une feature.

— Une feature ?

— Un élément du jeu.

— Du jeu… Je comprends.

— Ah bon ?

— Oui. Je m’en doutais. Il y a des choses qui ne tournent pas rond ici. Des éléments bizarres, étranges, incohérents. Tu sais que je ne me souviens jamais du voyage entre les régions ? Je suis à Skyhold, je décide qui vient avec moi et puis soudainement j’ouvre les yeux dans le désert. J’ouvre les yeux dans la Mire. J’ouvre les yeux au bord de la mer. J’entends les vagues qui tapent les rochers, j’entends une mouette. Je n’en vois jamais.

— Et pourtant tu n’acceptes pas le sang ?

— Non. Je ne comprends pas le sang. Peut-être parce que je ne t’ai pas dit qu’il recouvre aussi mes yeux. Je vois rouge. Ou plutôt je ne vois que du rouge. Et rien d’autre.

— Je vais arrêter d’attaquer les ennemis alors.

— Non. Surtout pas. Tu veux que je m’emmerde ?

— Non mais…

— Laisse tomber. Continue à me contrôler. Fais-moi sauter partout. Fais-moi bondir sur les ennemis. Allez quoi, fais-toi plaisir. Fais du bruit avec mes dagues. Au fond, on s’en moque de savoir si je souffre puisque je n’existe pas.

— Tu existes. Enfin je crois. Pour moi en tout cas.

— Tu vas garder une trace de moi au final ? Quelque chose ?”

Je réfléchis pendant quelques minutes, le jeu est en pause.

“Sans doute des souvenirs. Des captures d’écrans. Des histoires avec mes potes.

— Ouais. Pas grand-chose quoi.

— C’est fou, tu parles comme moi.

— T’es con.”

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