Deux cafards

Deux scénaristes discutent. Une manette est posée sur une table. L’un des scénaristes fait des blagues nulles. À un moment, un homme entre dans la pièce et fait des claquettes.

“Tu sais quoi ?”

Steve est de mauvaise humeur. Il se rassoit correctement sur le canapé, se passe une main qui sent le café dans sa barbe de trois jours.

“Je crois que l’humour est mort. J’y pensais l’autre jour dans le métro, je voyais deux jeunes qui regardaient une vidéo sur leur portable — comment avaient-ils du réseau, je te le demande — et ils se gondolaient comme des bananes. Je ne pouvais pas voir ce qu’il se passait sur l’écran mais c’était visiblement une sorte de caméra cachée ou une vidéo amateur. Et là je me suis dit… l’humour est mort. Pas parce qu’on a plus le droit de rien dire — c’est faux et tu le sais aussi bien que moi — mais parce qu’on ne s’attaque qu’aux autres. Les Anglais pendant longtemps ont régné sans partage sur cet humour où il convient, gentiment, poliment, de s’insulter, de se rabaisser, de s’enterrer vivant devant des gens qui ont payé pour ça. Voilà ce qu’était l’humour. C’était Coluche aux cheveux gras et au nez rougi par le maquillage qui se moquait de ses origines, de lui-même, de ses problèmes avec l’alcool et…

— Non mais Steve, OK, soit, d’accord… mais quel rapport avec notre épisode de Sœur Christine, Madame le Maire ? On cherche une idée sympa de meurtre, pourquoi tu me parles d’humour, de métro, de Coluche?

— Je me disais simplement que je pourrais t’ouvrir les yeux sur mon problème. Tu vois, ce qui nous pousse, continuellement à repousser les limites de notre propre nullité.

— Tu dis ça parce que tu n’aimes pas Sœur Christine, Madame le Maire. C’est vraiment une bonne série Steve.

— Non, c’est faux.

— Si, si. Onze millions de téléspectateurs, c’est le retour de Navarro et de Lescaut. On est les mecs les plus regardés d’Europe.

— Poil à la carotte.

— Steve, sérieusement… Tu ne te rends pas compte de la chance ! On a les moyens de faire passer des choses avec les chaînes, de véhiculer des idées, de lancer des débats.

— Poil au doigt.

— Steve, bordel. Écoute-moi. Regarde-toi. Tu portes des fringues de marque, on a mangé dans un restaurant avec un menu du jour à 23€, je crois qu’on peut se permettre ce luxe parce que l’on a écrit plusieurs épisodes de Sœur Christine, Madame le Maire

— Poil au…

— Ta gueule Steve ! Ta gueule !”

La porte de la salle de bains s’ouvre et un homme en sort. Il mesure au bas mot deux mètres et porte sur la tête un tricorne. Ses chaussures, semellées de plomb, se mettent à frapper le sol en rythme. La danse s’accélère jusqu’à que ses jambes ne deviennent que des fantômes translucides. Le parquet vibre. Sur une étagère, un petit bibelot rapporté du Vietnam par la femme de Steve sautille sur place avant de chuter et se briser. Steve a déjà oublié quelle forme il avait. L’homme fait encore quelques claquettes avant de repartir par là où il était arrivé. La porte de la salle de bains se referme. Personne ne bouge pendant une grosse minute jusqu’à ce que Steve brise le silence.

“Écoute, je suis désolé si je me suis emporté, je sais que je n’aurais pas dû faire venir ce danseur et tout mais je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser… Tu vois ce que je veux dire quand je te dis que l’humour est mort ?

— Je crois, oui.

— Bon ben voilà. L’humour est mort. On se gargarise de nos jeux de mots, de nos bonnes vannes, de nos sous-entendus racistes, mais l’on a oublié l’essentiel, ce qui nous fait le plus rire : la violence sur nous-mêmes, le rateau dans le visage, l’échelle sur le train, l’eau qui jaillit du tuyau.

— De poêle.

— Tu sais quoi ? Tu peux bien aller te faire foutre, toi et Sœur Christine, Madame le Maire.”

Steve se lève. Son genou tape dans la table basse. Une manette de console tombe par terre et se brise. Deux cafards en sortent, paniqués. Ils courent sur la moquette, remonte lentement le câble qui relie la manette à Steve. Il est retombé sur le canapé, comme éteint. Son partenaire l’observe longtemps avant de lâcher un énorme soupir qui résonne dans l’appartement.

“Et je fais comment pour écrire l’épisode maintenant ?”

Des rires enregistrés s’échappent de la salle de bains.

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